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  • Un choix difficile pour Elorine Sequoia

     

    Cruzco, nord-est de la Nemosia – année 596.

     

    —Je… je vous conseille de res… rester assis ! bégaya l’homme d’une voix fébrile.

    Sa main tremblait alors qu’il pointait nerveusement son pistolaser vers les hommes et les femmes assis autour de la table de réunion. Il semblait complètement perdu, affolé, passant de l’un à l’autre en brandissant son arme.

    — Calmez-vous, tenta de tempérer la préfète Dembali. Rangez cette arme et asseyez-vous, je suis sûre que tout le monde autour de cette table est disposé à vous écouter. Mais par pitié, arrêtez de nous menacer.

    — Elle a raison, intervint l’édile Darek. Si vous nous disiez plutôt ce qui vous amène ?

    À chaque fois qu’une personne lui adressait la parole, l’homme braquait le canon de son arme vers son interlocuteur. Il transpirait à grosses gouttes et semblait sur le point de céder à la panique, de faire une énorme erreur en commettant un crime dont il ne pourrait lui-même réchapper indemne.

    Il avait réussi à se faufiler dans la salle sous le nez des gardes, avant de bloquer l’unique porte. Mais ce n’était qu’une question de minutes, avant que les agents assurant la sécurité de toutes les personnalités présentes ne parviennent à entrer et le mettent hors d’état de nuire. Discrétion oblige pour cette réunion clandestine, l’escorte des notables nemosians s’avérait minimale.

    — Vous… vous conspirez contre la monarchie ! lança l’agresseur d’une voix incertaine. Je ne pe… peux pas vous laisser faire… c’est la g… guerre civile que vous allez provoquer !

    L’édile Darek se leva de son fauteuil pour attirer son attention sur lui. L’homme le braqua aussitôt.

    — Je vou… vous ai dit de rester assis ! J… je vais ti… tirer !

    Crysarios leva ses mains pour signifier qu’il n’allait rien tenter contre lui. La préfète Dembali s’adressa à l’homme d’une voix douce.

    — Je vous reconnais, monsieur Galesia. Vous êtes de la région de Cruzco, tout comme moi. Calmez-vous, personne ne vous veut le moindre mal.

    — M… mais je… vous…

    — Vous n’avez aucune envie de blesser qui que ce soit, j’en suis sûre. N’est-ce pas ?

    Tous les regards se tournèrent vers la seule personne présente qui n’était pas Nemosiane. Vêtue d’une ample robe blanche à capuche, l’ambassadrice de l’ordre Ophrys s’exprimait toujours posément. Elorine Sequoia n’avait pas besoin d’élever la voix pour capter l’attention de ses interlocuteurs.

    Kamau Galesia la regarda également, et à l’instant où il croisa ses yeux bleu clair, offrant un contraste saisissant avec la peau sombre de la Matria, il fondit en larmes en laissant tomber le pistolaser.

    — B… Bien sûr que je ne v… veux pas tirer sur quel… quelqu’un.

    Crysarios s’approcha doucement en lui adressant un geste de réconfort, tout en posant le pied sur l’arme tombée au sol.

    — Voilà qui est mieux, dit-il avec un regard reconnaissant vers Elorine. Asseyez-vous, monsieur Galesia, et dites-nous calmement ce que vous avez sur le cœur. Je suis sûr que nous allons trouver une solution tous ensemble.

    Toutes les personnes assises autour de la table approuvèrent. Secoué de sanglots, Kamau Galesia obtempéra et prit place avec les édiles et préfets nemosians. C’était moins une.

    Elorine cessa d’influencer ses émotions pour qu’il s’exprime librement, tout en restant vigilante et prête à intervenir de nouveau. En dosant subtilement une forme de joie pour l’apaiser, tout en le submergeant de honte, elle venait de désarmer complètement son agressivité.

    La colère et la panique cédant maintenant la place à la raison, il prit sa tête entre ses mains en réalisant les conséquences de ce qu’il s’apprêtait à faire.

    — Je suis dé… désolé. Je t…travaille dans l’agriculture. On a cru bien faire. Notre co… coopérative s’est agrandie, on a énormément investi pour to… tout automatiser, augmenter la production, on s’est endetté auprès des ban… banques nordiques… les machines, les engrais, les se… semences, tout coûte cher ! Et vous voulez revenir en arrière main… maintenant. Vous allez nous cou… couler !

    Des gardes de la sécurité parvinrent alors à débloquer la porte et commencèrent à investir la salle précipitamment, armes au poing. Les deux préfets qui dirigeaient la réunion leur ordonnèrent aussitôt de retourner dans le couloir sans intervenir. Crysarios leur confia discrètement le pistolaser.

    — Nous sommes tout à fait conscients de ce genre de problèmes, monsieur Galesia, assura Amalia Dembali, la préfète de sa région. Nous prévoyons justement de verser des aides aux entreprises pour qu’elles sortent de l’industrialisation. C’est l’un des sujets principaux de cette réunion.

    — Vrai… vraiment ? balbutia Kamau Galesia.

    — Mais oui, confirma le préfet Saliego qui gouvernait la région de Meriv. Ce n’est pas pour nos intérêts personnels que nous refusons de continuer à suivre la voie prise par nos monarques successifs, mais bien pour l’ensemble des Nemosians. Même si nous ne sommes que deux préfets sur les huit à nous rebeller, pour le moment, nous avons bon espoir de réussir à convaincre les autres… avec le temps.

    Il se tourna vers la préfète Dembali qui approuva d’un hochement de tête.

    — Nous ne pouvons pas laisser se reproduire ce qui s’est passé avec la mer Orange, ajouta sombrement Crysarios.

    — Des rumeurs disent que vous souhaitez vous rapprocher à nouveau des Valokins, dit Kamau Galesia. Si c’est vrai, je risquerais de perdre mon travail…

    L’agriculteur devenu gérant industriel ne bégayait plus, maintenant qu’il recouvrait son calme. Il lança un regard embarrassé à Elorine.

    — Rien de personnel, se hâta-t-il d’ajouter.

    Un bref sourire conciliant se dessina sur les lèvres de la Matria. La préfète Dembali s’éclaircit la gorge pour attirer l’attention.

    — La transition ne sera pas facile, mais je le répète, nous allons vous aider. Il ne va pas s’agir simplement d’un retour en arrière : vous pourrez continuer à utiliser les machines et les méthodes qui ne détériorent pas l’environnement, ni la qualité des produits qui sortent de vos fermes. Nos techniciens sont déjà au travail pour trouver les meilleures solutions envisageables.

    — Il s’agit de voir les choses dans leur ensemble et à long terme, ajouta Elorine. La mentalité propagée par les Thars, qui promeut les profits rapides au détriment de toute autre considération, a déjà fait bien assez de dégâts dans votre pays. Je suis présente à cette réunion pour vous assurer du soutien total de l’ordre Ophrys dans cette conversion. Si les Valokins parviennent à vivre correctement en respectant certains principes, il n’y a pas de raison que les Nemosians ne puissent pas faire de même.

    À voir sa tête, Kamau Galesia ne semblait pas encore convaincu.

    — Je vais vous poser une question toute simple, intervint de nouveau Crysarios Darek. Êtes-vous plus heureux qu’avant, monsieur Galesia ?

    — Non, répondit celui-ci après un instant d’hésitation. Je gère des volumes d’argent plus importants, mais je vois bien les dégâts sur nos sols… J’ai tellement de dettes que je n’arrive pas à mieux gagner ma vie pour autant. Les banques des Thars nous tiennent par les c…

    — Alors, nous sommes d’accord. Je suis persuadé que nous allons trouver un terrain d’entente, monsieur Galesia…

    La réunion se poursuivit ainsi pendant de longues heures. Après avoir abordé les problèmes liés à l’agriculture, Kamau Galesia se retira sans plus faire d’histoires, malgré l’invitation des préfets et édiles à rester pour assister à l’ensemble des débats. Il avait de bonnes nouvelles à annoncer à ses collègues.

    Les notables nemosians furent quand même soulagés de le voir repartir sans heurts. Ils remercièrent chaleureusement Elorine pour son invisible mais néanmoins vitale intervention.

     

     

    Il était déjà bien tard quand Elorine et Crysarios se retrouvèrent enfin seuls dans un hôtel de Cruzco. Ils montèrent dans la chambre de l’édile. Crysarios servit des verres d’alcool avant de s’affaler dans un canapé, épuisé.

    — Merci encore de l’avoir influencé, dit-il. Je pense qu’on aurait eu beaucoup plus de mal à calmer ce type sans toi… Nous avons peut-être même évité un drame.

    — Sans doute, concéda Elorine. Mais mon intervention sur ses émotions ne pouvait être que temporaire. Il a fallu tous vos talents de pédagogues et de diplomates pour le convaincre durablement de votre sincérité. Je dirais que nous avons tous bien œuvré, ensemble.

    — À ta modestie, lança Crysarios en tendant son verre pour trinquer avec elle.

    Elorine fit une petite moue désapprobatrice, puis finalement accepta de boire ce verre avec son amant.

    — Je ne vais pas rester dormir avec toi ce soir, annonça-t-elle alors qu’il commençait à devenir entreprenant.

    — Qui parle de dormir ? répliqua Crysarios avec un sourire entendu.

    — Tu m’as très bien comprise.

    Il recula d’un pas en la regardant intensément.

    — Tu sais que je t’aime, Elorine.

    Elle soupira bruyamment avant de reposer son verre à moitié vide.

    — Nous ne pourrons jamais former un couple, Crys. J’ai prononcé mes vœux de Matria depuis trois années. Il m’est impossible de revenir sur mon serment…

    — Cela fait treize ans que j’ai perdu Valeria, et aucune autre femme que toi ne pourrait la remplacer dans mon cœur. Ma fille va bientôt quitter Meriv pour venir faire ses études ici, à l’université de Cruzco. Nous pourrions commencer une nouvelle vie, tous les deux…

    Il posa son verre et prit ses mains dans les siennes, sans cesser de la dévisager. Les yeux de Crysarios exprimaient autant de bonté que de tristesse. Le regard d’Elorine devint inhabituellement fuyant.

    — Je deviendrais une paria en Valoki, en faisant cela. Une traîtresse.

    — Tu pourrais te cacher en Nemosia. Je pourvoirai à tous tes besoins…

    — Non. C’est impossible, je te l’ai dit. Je ne peux pas me soustraire à mon devoir. L’ordre Ophrys compte sur moi, il représente toute ma vie, j’ai donné ma parole et il est hors de question que je me parjure. Nous avons passé de merveilleux moments ensemble, mais je… c’est terminé, Crys. Je suis vraiment désolée.

    Les larmes aux yeux, Crysarios la prit dans ses bras. Ils sanglotèrent ensemble.

    — C’est dur à accepter mais je comprends, annonça-t-il après un instant. D’accord, je… n’insisterai plus.

    Elorine l’embrassa tendrement.

    — Merci. Il doit nous rester quelques heures avant que le jour se lève… profitons de notre dernière nuit ensemble. Ensuite, il sera temps de se dire adieu.

    Elle avait changé d’avis, en partie. Ils firent l’amour une dernière fois. Puis l’aube arriva et le cœur lourd, sans avoir dormi ni l’un ni l’autre, ils durent se séparer pour prendre des directions différentes. Chacun vers ses responsabilités.

     

    (crédit illustration ? aucune idée… mais j’adore et je l’ai trouvée )

     

    Ils avaient alors tous les deux la trentaine. Elorine rejoignit le monastère principal de l’ordre Ophrys, dans la province de Leda en Valoki, tandis que Crysarios retrouva la cité de Meriv et ses écosystèmes ravagés, qui allaient lui demander tant d’efforts dans l’espoir d’y réparer les terribles erreurs des Nemosians.

    Chacun se plongea dans le travail pour tenter d’oublier, d’apaiser son chagrin. Ils ne se revirent pas pendant de très longues années. Pourtant, le temps n’allait jamais effacer le lien qui les avait unis. Ils ne purent retrouver une relation aussi forte que celle qu’ils avaient partagée. Aucun des deux ne connut à nouveau l’amour.

     

    Le sens du devoir peut être un fardeau bien lourd à porter, quand il va à l’encontre de nos sentiments.

    Existe-t-il vraiment une décision meilleure que l’autre dans ce genre de situation ? Assumer ses obligations le cœur déchiré, ou rompre un serment pour choisir le chemin inverse… Elorine suivit la voie de la raison, et ce choix ne fut pas exempt de regrets dans les années qui suivirent. Mais la Matria ne sacrifia pas son intégrité, qui lui était si chère.

    Rien ne sert de juger pour les autres, chacun est libre de faire ce genre de choix. Et bonnes ou mauvaises, d’en affronter les conséquences.

     

     



     


  • La chute de Meriv

     

    Sud de la Nemosia, année 583 du calendrier planétaire.

     

    Le visage lumineux projeté par la console holographique affichait une expression de plus en plus menaçante.

    — Monsieur l’édile, vous êtes en train de jouer un jeu très dangereux, affirma le Thars. Les conséquences de votre décision peuvent s’avérer catastrophiques pour votre cité.

    Crysarios Darek ne se laissa pas démonter par le ton condescendant de son interlocuteur.

    — J’en suis conscient, monsieur le Gouverneur. Mais les habitants de Meriv m’ont justement élu comme édile parce que je suis le seul à oser affronter ces conséquences. À vous affronter, devrais-je dire.

    — C’est inadmissible ! s’emporta le Thars. Votre inconscience vous coûtera cher, monsieur Darek !

    — Peut-être… en attendant, au nom de la population de cette ville, je vous demande une dernière fois de partir avec tous vos compatriotes.

    La voix du Gouverneur des colons nordiques devint glacée, tandis que son hologramme fixait Crysarios d’un air méprisant.

    — Je vous avais prévenu, Darek.

    La communication fut coupée. Crysarios se dégagea de la console en se renversant dans son fauteuil avec un soupir. Son épouse, qui n’avait rien perdu de la conversation, s’approcha alors et posa ses mains de part et d’autre de sa nuque puissante.

    — Tu as pris la bonne décision, dit-elle en massant les épaules de son mari.

    — J’espère, Valeria. Mais tu as entendu leur chef, ça va barder. On a bien fait de mettre Leanne à l’abri avec les autres enfants… je serais plus rassuré que tu la rejoignes, à vrai dire.

    Leur fille âgée de quatre ans à peine était sous la protection de tout un bataillon de gardes, cachée à l’abri dans des abris souterrains, avec une bonne partie des habitants de Meriv. Se doutant du conflit que leur révolte allait engendrer, ils avaient pris des dispositions. Crysarios fit pivoter sa chaise pour faire face à sa femme, en lui lançant un regard insistant. Valeria secoua la tête.

    — Il est hors de question que je te laisse tout seul, si la situation dégénère.

    — Elle va dégénérer, ce n’est qu’une question de temps. Je ne veux pas que tu t’exposes au danger.

    — Je suis à tes côtés depuis le début, j’y resterai quoi qu’il arrive, assura Valeria.

    Crysarios se leva pour la prendre dans ses bras. Ils s’étreignirent un moment, puis suivant une impulsion commune, le jeune couple s’approcha de la baie vitrée en demi-cercle qui donnait vue sur la mer, en se tenant par la main.

    La mer Orange ne méritait plus son nom. Les vagues qui venaient s’échouer sur le rivage charriaient des quantités impressionnantes d’algues nauséabondes et de déchets industriels en tout genre. Pendant des siècles, la cité de Meriv avait été considérée comme la capitale du corail.

    Située sur une presqu’île à l’embouchure du fleuve Nemos, elle accueillait encore quelques-uns des joailliers spécialisés dans la confection de bijoux coralliens, des pêcheurs d’animaux exotiques et des cueilleurs d’algues aux nombreuses propriétés médicinales. À présent, tous ces gens étaient désœuvrés, désorientés, impuissants devant l’effondrement des écosystèmes qui avaient fait le prestige de la région. Nombre de ses habitants avaient quitté Meriv ou projetaient de le faire. L’exode était déjà entamé.

    Même les célèbres herbes-cornalines qui parsemaient les fonds côtiers d’une splendide couleur orange avaient disparu face à la pollution. Depuis que des alliances avaient été forgées avec les Thars pour exploiter les ressources de la région, les accords commerciaux de plus en plus invasifs avaient donné lieu à une véritable colonisation de leur part.

    Les nordiques avaient investi le secteur avec leurs constructions ultra-modernes : immeubles, usines, commerces… Les prédécesseurs de Crysarios les avaient laissé faire en s’enrichissant grassement, jusqu’à ce que les écosystèmes soient complètement épuisés, envahis par la pollution.

    La source de la prospérité à présent tarie, les Merivois venaient d’élire un nouveau dirigeant pour mettre les Thars dehors. Ils ne manquaient pas de courage, mais d’aucuns considéraient qu’il était déjà trop tard. Les dégâts s’avéraient irréparables à court terme. Il faudrait des générations entières de nettoyage pour venir à bout d’un tel gâchis.

     

    (arbres retouchés. Crédit photo : The Photographer)

     

    Une sonnerie résonna sur le communicateur du bureau de Crysarios. Au même instant, Valeria poussa un cri étouffé en tendant le doigt vers une autre baie vitrée donnant sur la ville. Le nouvel édile se précipita vers son bureau en jurant devant la scène qui s’offrait à ses yeux.

    Les vaisseaux des colons nordiques semblaient occuper tout le ciel au-dessus de la côte, sur la partie moderne de la cité qui avait triplé de volume en seulement quelques décennies. Leurs ombres s’étendaient sur les immeubles comme des ailes menaçantes, funestes.

    — Bien sûr que je les vois ! s’écria Crysarios dans son communicateur. Vous avez déjà vos consignes, lancez l’opération tout de suite !

    Des appareils nemosians décollèrent aussitôt de l’aéroport pour s’avancer vers les engins thars.

    Crysarios s’approcha de son épouse et l’embrassa.

    — Tu es sûr que cette manœuvre d’intimidation va porter ses fruits ? demanda-t-elle, inquiète.

    — Non, répondit-il franchement. Je l’espère mais je n’en suis pas sûr. Nous sommes en minorité et notre armement est moins important que le leur. Je ne pensais pas qu’ils agiraient si vite.

    — Il est risqué de bluffer avec ces gens… dit Valeria d’une voix angoissée.

    — J’ai un autre atout dans ma manche, révéla Crysarios avec un sourire mystérieux. Viens maintenant, le temps presse.

    Valeria s’apprêta à poser une question pour en savoir davantage, mais les premières détonations éclatèrent. Le jeune couple quitta la maison en courant pour s’engouffrer dans l’appareil qui les attendait dehors. Ils décollèrent à toute vitesse pour se joindre à leur groupe de vaisseaux.

    Les Thars commençaient à bombarder leurs propres bâtiments désertés. Ils savaient que la majeure partie de la population de Meriv s’était regroupée dans la vieille ville et sa citadelle. Acculés dans une impasse diplomatique, sommés de s’en aller par les habitants locaux et lâchés par leur propre gouvernement, ils avaient décidé de ne rien laisser derrière eux.

    Crysarios donna des ordres et son appareil fut le premier à engager le combat. Une partie des vaisseaux merivois entreprirent d’attaquer ceux des nordiques, pour les empêcher de pilonner les extensions modernes de la cité. Les autres restaient au-dessus de la citadelle pour la protéger.

    Malgré les efforts des nemosians, ils ne parvinrent pas à empêcher les colons nordiques de détruire la partie de la cité qui leur avait appartenu.

    Il était primordial de protéger la population regroupée dans la vieille ville. Trop peu nombreux, les appareils merivois qui tentaient d’attaquer ceux des colons furent rapidement détruits ou mis en déroute.

    À côté de l’appareil de l’édile, un des vaisseaux qui les escortaient explosa dans une grande gerbe de flammes. Leur propre aéronef fut secoué, puis soudain touché par des tirs. Ils durent se poser en catastrophe parmi les décombres.

    Un autre engin vint aussitôt à leur secours.

    — Monte avec eux ! cria Crysarios à sa femme. Je dois m’occuper d’une chose que je suis seul à pouvoir faire.

    Valeria lui lança un regard de reproche.

    — Ton fameux atout ?

    Crysarios acquiesça en la poussant sans ménagement vers la passerelle du vaisseau qui était venu les chercher. Valeria s’y réfugia à contrecœur, entourée de gardes. L’édile regarda l’appareil s’éloigner un instant, puis il courut vers l’entrée d’un passage secret dans les tunnels souterrains.

     

    Valeria prit la tête des défenses aériennes. Malgré leur courage, les vaisseaux nemosians ne parvenaient pas à repousser ceux des Thars. Subissant de lourdes pertes, ils durent bientôt se replier autour de la vieille ville pour consolider le rempart aérien formé par leurs engins volants.

    Ils assistèrent, impuissants, à la destruction complète des usines, des commerces et des immeubles d’habitation que les Thars avaient mis des années à construire. Moins d’une heure suffit pour que toute la partie moderne de Meriv soit en ruines.

     

    (crédit image : GsFDcY)

     

    Un immense champ de gravats occupait à présent tout l’espace le long de la côte.

    La flottille des colons nordiques s’approcha dangereusement de la citadelle sur la presqu’île.

    — Préparerez-vous à défendre chèrement votre peau ! lança Valeria aux hommes et aux femmes qui l’entouraient dans le vaisseau. Quelqu’un sait où est passé mon mari ?

    Mais personne ne savait où Crysarios se trouvait, ni même s’il était encore vivant. Résignée à se battre jusqu’au bout, Valeria allait donner l’ordre d’ouvrir à nouveau le feu quand ils assistèrent à une scène étonnante.

    Un appareil nordique s’inclina dangereusement vers le sol, et juste avant qu’il ne s’écrase, des témoins purent apercevoir une silhouette en émerger en effectuant un bond incroyable vers un autre vaisseau thars. Celui-ci ne tarda pas à foncer vers un troisième appareil. Les explosions provoquèrent des cris de joie parmi les Nemosians.

    Ils en profitèrent pour lancer de nouvelles attaques sur les vaisseaux ennemis qui restaient en formation serrée.

    On aperçut encore une forme sombre, se déplaçant avec une telle rapidité que personne ne pouvait affirmer de qui ou de quoi il s’agissait. L’apparition bondit à nouveau d’un vaisseau en flammes avant qu’il ne s’écrase, sur un autre encore intact. Elle pénétra à l’intérieur et quelques instants plus tard, cet engin ouvrait le feu sur ceux de son propre camp.

    Ce revirement de situation plongea les nordiques dans la plus grande confusion. Assaillis de toutes parts, ils rompirent enfin la formation d’attaque pour se replier.

    Dans l’euphorie, Valeria donna l’ordre de les poursuivre jusqu’à ce qu’ils aient quitté l’espace aérien de la région. Ce fut une terrible erreur. Plusieurs engins thars se retournèrent pour riposter et son vaisseau fut sévèrement touché.

    Avant que son aéronef ne s’écrase sur le champ de décombres qu’était devenue Meriv, Valeria eut une dernière pensée pour son mari et leur fille Leanne.

     

    Crysarios arriva bien trop tard pour leur porter secours. Il ne retrouva que des corps calcinés dans les restes de l’appareil, dont celui de sa femme.

    Terrassé par la douleur et le chagrin, il n’était plus que l’ombre de lui-même alors que la foule en liesse le portait en triomphe jusqu’à la citadelle. Il fondit en larmes quand on amena sa fille saine et sauve avec les autres enfants, et qu’elle demanda où était sa maman. Incapable de dire un mot, il la prit dans ses bras en la serrant très fort.

    La cité venait de retrouver son indépendance, ils avaient réussi à chasser les Thars. Mais à quel prix ? Toute la nouvelle ville avait été rasée par les bombardements des colons. Malgré les mesures prises pour protéger la population, on dénombrait des centaines de morts.

     

    Crysarios devint le héros de Meriv le jour même où il perdit son épouse.

    Il fit de son mieux pour élever Leanne tout seul, elle qui n’allait garder aucun souvenir de sa mère alors qu’elle lui ressemblait tant.

    Il garda précieusement son secret concernant l’aide qu’ils avaient reçue. Personne ne sut jamais quelle était cette étrange apparition qui était intervenue avec une telle efficacité. Insecte, humain, machine ?… Des rumeurs coururent pendant un temps, certaines complètement invraisemblables. La plus réaliste prétendit qu’il s’agissait d’un commando de plusieurs mercenaires d’élite que Crysarios avait secrètement engagé. On se demanda même s’il ne s’agissait pas de Thars ayant trahi leur propre camp.

    Mais cette triste victoire ne put empêcher la poursuite de l’exode.

    L’environnement était tellement saccagé que les gens finirent par désespérer de faire revivre cette région. Meriv fut progressivement désertée par la majeure partie de ses anciens habitants. Les Nemosians ne gardèrent que le souvenir de tous les hommes et les femmes qui s’étaient sacrifiés pour reprendre possession de leur cité.

     

    ♦◊♦

     

    Vingt-cinq ans plus tard en l’année 608, au moment où débute le roman, Crysarios Darek est toujours l’édile de Meriv. Même lorsque sa fille atteignit l’âge adulte et quitta la région pour vivre à Cruzco, une autre grande ville nemosiane, il ne se remaria pas. Il décida de rester pour tenter de redresser la cité, et surtout de nettoyer les écosystèmes ravagés de cette région qui jadis fut splendide.

    On raconte que c’est depuis cette bataille tragique que certaines régions de la Nemosia se sont liguées contre la monarchie. À cause des conséquences de leurs alliances avec les nordiques, il s’agit désormais d’un pays déchiré, divisé quant à l’influence des Thars sur la famille royale. Depuis les palais de leur capitale, les dirigeants ne semblent guère se soucier de sacrifier certaines régions lointaines, en échange de certains avantages.

    Ainsi se termina la longue chute de Meriv la belle, ancienne capitale maritime du corail, ancienne fierté du peuple nemosian, devenue symbole de honte et de gâchis.

    Et pourtant, ailleurs en de nombreux endroits, les humains continuèrent de saccager leur environnement.

     

     



     


  • Des démons plein la tête

     

    Ouest du Calsynn – Année 601

     

    Les pillards encerclaient une fois de plus la petite tribu avec leurs véhicules, attaquant comme une horde de démons. Les modestes agriculteurs nomades n’opposaient qu’une piètre résistance face aux buggies et motos hérissés de piques de ces brutes sanguinaires armées jusqu’aux dents.

    Aveuglés par les épais voiles de poussière soulevés dans le soleil levant, les modestes nomades ne tardèrent pas à jeter leurs armes en levant les mains au-dessus de leurs têtes en signe de reddition. La moitié des hommes armés de la petite tribu gisaient déjà à terre, blessés ou tués par les tirs des pillards.

    Le chef des cultivateurs se précipita au milieu de la place formée par les huttes sur le sable du désert, haranguant les assaillants en les suppliant de cesser les violences.

    — Prenez tout ce que vous voulez ! criait-il. Mais cessez le feu, par pitié !

    Les pillards se réunirent en cercle autour du chef éploré, sans arrêter de faire tournoyer leurs machines dans un vacarme assourdissant. Le chef de la petite tribu les implorait à genoux, les bras levés au ciel.

     

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    (Crédit photo : Brocken Inaglory)

     

    La plus grosse des voitures blindées stoppa devant lui dans un grand nuage de poussière. Les yeux brouillés par les larmes, il ne discernait qu’une masse sombre se découpant en contre-jour dans la lumière aveuglante du soleil.

    Il vit une silhouette féminine bondir sur le toit du véhicule et à l’instant où elle écarta les bras en poussant un cri, tous les autres pillards firent stopper leur machine. Un silence de mort s’abattit sur le campement nomade.

    — Tas de fainéants ! lança la femme d’une voix juvénile mais puissante. Vous ne produisez pas suffisamment de ressources, il va falloir faire des efforts.

    Les pillards aux dégaines apocalyptiques poussèrent des exclamations en exhibant leurs maigres prises. Ils étaient tellement nombreux que même en s’appropriant toutes les réserves de nourriture de la petite tribu, le butin leur semblait dérisoire.

    — Nous travaillons comme des bêtes de somme, nous ne pouvons pas faire mieux ! protesta le malheureux chef des cultivateurs semi-nomades.

    La jeune femme secoua la tête avec un rire moqueur, agitant sa crinière de dreadlocks cuivrée. Elle sauta subitement de son perchoir pour se planter devant le meneur des nomades, le poussa brutalement du bout du pied et il se retrouva étendu sur le dos.

    — Il faudrait peut-être un nouveau chef pour les motiver, insinua la combattante.

    Il fut frappé par la beauté sauvage de la jeune femme, la dureté de son regard. Elle décrocha un horrible fouet de sa ceinture et le déploya en le faisant claquer sur une roche. La lanière souple était constellée de pointes métalliques tranchantes.

    Le chef des cultivateurs resta interdit, clignant des yeux dans la lumière crue du soleil. Cette voix, cette jeune femme aussi belle que cruelle, se pouvait-il que…

    — Ta… Taya ? dit-il. C’est bien toi ?

    — Salut, papa. Tu vois, même en devenant le chef de ces paysans, tu n’as jamais été à la hauteur pour protéger ta famille.

    — Par tous les esprits du désert ! Mais qu’ont-ils fait de toi ?

    Il tenta de se redresser mais Taya fit tournoyer son fouet-barbelé au-dessus de sa tête et il n’osa plus bouger.

     

     

    Un cri déchirant fit tressaillir tout le monde tandis qu’une femme accourait vers eux, aussitôt immobilisée par deux guerriers du clan Morojir. La femme en pleurs hurlait le nom de Taya.

    — Votre fille est morte il y a bien longtemps, lança-t-elle assez fort pour que même sa mère l’entende. Maintenant, je fais partie des dominants. Et vous, vous n’êtes que nos esclaves !

    Les Morojir poussèrent des hurlements enthousiastes en brandissant leurs armes.

    — Ce n’est pas de la force de te comporter comme ces monstres ! lança son père. Les forts sont ceux qui ne vivent pas sur le dos des autres ! Vous n’êtes que des parasites, des démons !

    Et il se redressa pour cracher au visage de sa fille.

    Surprise un instant, Taya essuya le crachat avec sa main libre, et sortit de ses poches un inhalateur dans lequel elle aspira une grande bouffée. Ses pupilles se dilatèrent et ses yeux injectés de sang brillèrent d’une lueur mauvaise. Elle rangea l’objet alors que son beau visage se déformait en une horrible grimace de dégoût.

    Elle arma son bras droit, fit tournoyer son fouet monstrueux et l’abattit de toutes ses forces sur le crâne de son père. La lanière barbelée s’enroula en arrachant des lambeaux de chair et manqua d’arracher un œil au pauvre homme sidéré.

    Taya tira violemment sur son fouet, la tête pivota sur elle-même en produisant un immonde craquement, et le cadavre de son père s’affaissa sur le sable.

    Elle dégagea son arme d’un habile mouvement du poignet tandis que sa mère hurlait à s’en briser les cordes vocales, solidement immobilisée au sol par deux hommes.

    Taya fit amener l’ensemble de la petite tribu devant elle. Elle désigna tous ceux qui l’avaient connue pendant son enfance et ses hommes les massacrèrent. La pillarde participa elle-même au bain de sang.

    De sa famille biologique, elle ne laissa vivre personne, pas même les plus jeunes.

    Elle plaça la responsabilité de chef sur l’un des survivants, et lui donna des consignes strictes sur la quantité de nourriture que la tribu devait produire. Puis les Morojir s’en allèrent en laissant une fois de plus un spectacle de désolation derrière eux.

     

     

    Lorsque la troupe menée par Taya atteignit le quartier général des Morojir à Elgadir, Vanger et Orpheo venaient de terminer une discussion avec d’étranges visiteurs que la jeune guerrière voyait pour la première fois.

    Taya observa leurs uniformes aux motifs triangulaires et bicolores alors qu’ils remontaient dans leur superbe vaisseau volant, emportant avec eux des paquets soigneusement emballés.

    Tous étaient des hommes, grands et corpulents en comparaison des Calsy habitués à une vie des plus austères. Les plus lourdement armés portaient des tenues noires et rouges, ils encadraient un homme habillé de noir et gris et deux autres en noir et vert.

    Cela faisait des années que des nordiques n’étaient pas venus traiter directement avec Vanger le Déchireur.

    L’appareil ultramoderne des Thars décolla dans un souffle et disparut rapidement dans le ciel céruléen, laissant sur le sable un tas de matériel que certains hommes commençaient à transporter vers les réserves, sous la surveillance de Vanger.

    — Et voilà enfin Taya ! s’exclama le colosse, assis sous un auvent à l’abri du soleil de plomb.

    Vêtu d’une ample tunique rouge, le chef des Morojir avait une apparence massive et volontairement repoussante. Sa carrure monstrueuse était accentuée par une musculature hypertrophiée, bourrée de drogues et d’hormones de synthèse.

    Chaque centimètre de son corps de bodybuilder était tatoué ou scarifié, jusqu’à la peau lisse de son crâne sous laquelle était greffée une plaque de métal ne laissant dépasser que des pointes.

    Brillants d’une lueur démente dans son visage patibulaire, tatoué et scarifié, les yeux de Vanger étaient rouges comme le sang. Ses dents limées en pointes et couronnées de métal lui valaient son surnom de Déchireur. Il avait la sinistre habitude d’achever ses proies en leur arrachant la langue ou la gorge avec ses mâchoires.

     

    meth-demon
    (Meth Demon. Illustration : Don Hankins)

     

    — L’expédition s’est bien passée ? demanda le grand Orpheo à la peau sombre, debout à ses côtés.

    — Impeccable, affirma Taya sans un regard pour son amant occasionnel. J’ai dû leur désigner un nouveau chef et faire un peu de nettoyage dans leurs rangs, mais comme ils sont moins nombreux, il leur reste un peu de nourriture.

    — Ils avaient de la résine bleue ? demanda Vanger avec intérêt.

    Taya fit non de la tête et son chef acquiesça d’un air satisfait avant de s’injecter sa drogue préférée dans une cuisse, puis il se redressa de toute sa hauteur.

    — C’est bien ce que je pensais. Les nordiques sont prêts à nous échanger à nouveau des armes et des véhicules, mais ils s’intéressent maintenant à cette résine que fabriquent certaines tribus du désert. Très peu de gens connaissent cette recette, il nous la faut.

    — Tout ce matos contre de la résine ! s’esclaffa Taya. Ça fait des siècles que les Calsy se soignent avec ça, les nordiques sont stupides…

    Vanger dévoila ses crocs de métal dans un sourire moqueur.

    — T’y comprends rien, merdeuse. Leurs scientifiques ont trouvé de nouvelles vertus à cette pâte bleue, un vrai élixir de jouvence qu’ils disent. Si nous obtenons le monopole sur la résine, ils nous fournirons de quoi mettre tout le Calsynn à nos pieds. Tu piges ?

    — Ouais c’est bon, fit Taya. T’inquiète, je la trouverai cette recette… mais pas maintenant. J’suis vannée.

    Elle partit s’isoler dans ses quartiers, après avoir repoussé brutalement les avances d’Orpheo qui la trouvait sexy quand elle rentrait d’un pillage, couverte de sang, de poussière et de sueur.

    Le chef et son fidèle lieutenant allèrent s’adonner à quelques jeux pervers pour fêter leurs nouvelles acquisitions.

    Une fois seule Taya s’enferma à double tour, balança ses affaires sur le sol et se laissa glisser contre un mur. Alors seulement, elle laissa s’exprimer l’infime parcelle d’humanité qui subsistait en elle. Ses larmes coulèrent pendant de longues minutes avant que ses démons ne reprennent le dessus.

    Taya se mit à rire. C’était fait. Toute trace de son passé était détruite, tous les témoins de ce qu’elle aurait pu être étaient réduits au silence. Très peu de personnes pouvaient encore se vanter de l’avoir connue avant qu’elle devienne… ça.

    Elle fouilla d’une main tremblante dans le coffret où elle rangeait sa réserve de drogues. Contrairement à Vanger et Orpheo, elle répugnait à s’injecter les produits avec des seringues. L’inhalateur lui semblait moins crade. Taya s’envoya une dose massive de méthamphétamines avant de sortir dans le soleil couchant.

    Envahie par une montée d’euphorie sauvage, elle s’élança dans les ruelles sombres de la cité du désert, en quête de victimes pour assouvir ses pulsions vengeresses de sexe et de sang.

    Emportée par une spirale vicieuse, elle était bien décidée à tout faire pour oublier qu’un autre chemin était possible. Et dans sa fuite éperdue d’elle-même, Taya Morojir ne cessa de s’enfoncer dans la noirceur la plus perverse.

     

     



     


  • Les bolets du crépuscule

     

    Valoki, province de Leda – année 607

     

    En Valoki poussaient des champignons particuliers. Minuscules en comparaison de la végétation géante, ils ne dépassaient pas la taille d’une main humaine au moment de sortir de terre. Très appréciés pour leur chair ferme et parfumée, les bolets du crépuscule étaient aussi utilisés par les Sœurs Ophrys pour leurs propriétés médicinales. La cuticule et la mousse du chapeau contenaient des substances rares.

    Sous les tropiques, la nuit tombe relativement tôt toute l’année. C’est en fin d’après-midi qu’un groupe de Koré quitta le monastère sous la surveillance de plusieurs Shaïli et d’une enseignante, Matria Aemi. Les adolescentes furent conduites à travers la forêt, tandis que les Sœurs adultes repoussaient sans distinction tous les animaux des alentours avec leurs pouvoirs.

    Une fois dans le bon secteur, partant d’un point central alors que Matria Aemi veillait sur ses élèves, les Shaïli s’éparpillèrent dans toutes les directions en éloignant les arthropodes avec leurs ondes répulsives, élargissant le périmètre jusqu’à lui faire atteindre la taille voulue.

    Chacune accrochait des petites lumines dans la végétation, à intervalles réguliers. Les lanternes sphériques de luciférine dispensaient leur lumière verdâtre dans les ténèbres naissantes.

    Les Shaïli se postèrent à égales distances tout autour de la zone. Aucun arthropode ne risquait d’y mettre les jeunes Koré en danger.

    Les bolets du crépuscule étaient endémiques de la province de Leda, on n’en trouvait nulle part ailleurs. Ces champignons aussi éphémères qu’étranges ne sortaient de terre que lors du retour des premières pluies, à la fin de la saison ardente. Ils n’étaient consommables que tout jeunes et poussaient si rapidement qu’il fallait vite les cueillir.

    Au petit matin, les bolets devenus énormes étaient déjà en décomposition. Ils restaient délicieux et croquants tout au plus le temps qui séparait le coucher du soleil et la nuit noire.

    La motivation des apprenties adolescentes était attisée par la célérité dont il fallait faire preuve, ainsi que la promesse d’une petite récompense pour les meilleures récoltes. C’est donc sous la forme d’un jeu que les Veneris avaient organisé cette activité, utilisant l’énergie débordante des Koré de manière ludique et utile à la fois.

     

    Boletus_radicans(inspiré du Bolet radicant, non comestible sur Terre – crédit photo  : H. Krisp)

     

    Naëlis ne portait la robe bleu pastel des Melishaï que depuis un an, mais elle était au nombre des encadrantes. Elle surveillait avant tout la végétation en maintenant son bouclier psychique, et ne leur lançait que de rapides coups d’œil, mais elle voyait les Koré courir dans tous les sens, euphoriques. À la recherche des champignons blanchâtres et légèrement phosphorescents commençant à poindre dans la mousse où les tapis de feuille. Ils grossissaient à vue d’œil, il fallait vite les ramasser.

    Il n’y a pas si longtemps, Naëlis courait elle aussi en riant parmi les jeunes filles en robes vertes, insouciante, confiante envers les adultes qui les protégeaient.

    Elle était heureuse d’avoir réussi les épreuves des Shaïli, d’avoir échangé la robe verte pour la bleue. Malgré tout, elle prenait conscience avec une pointe de tristesse qu’elle les enviait.

    On passe notre enfance à s’impatienter de grandir, pour se rendre compte trop tard des trésors qu’on a perdus.

    La seule femme en robe blanche était Matria Aemi, qui était d’ailleurs l’enseignante de Naëlis pendant cette époque toute proche la rendant parfois nostalgique.

    Aemi circulait dans le périmètre en se débrouillant toujours pour être là quand sa présence était utile. Soutenir des Shaïli afin de repousser des insectes un peu trop nombreux, recadrer les jeunes filles qui ne réfrénaient pas leur esprit de compétition et se comportaient de manière trop individualiste ou agressive, soigner les éventuelles blessures. En passant près d’elle, la Matria aux yeux bridés s’adressa à Naëlis d’un air malicieux.

    — On ne voit plus les choses de la même manière quand on change de rôle… n’est-ce pas ?

    Désemparée d’être aussi transparente aux yeux de la Matria, Naëlis ne sut que répondre. Elle se contenta de lui sourire maladroitement en faisant oui de la tête. Aemi lui rendit son sourire avant de continuer sa ronde.

     

     

    Un mouvement attira l’attention de Naëlis à l’extérieur du périmètre.

    À sa grande surprise elle vit une Koré en robe verte revenir du ruisseau tout proche, son panier de champignons presque vide. L’adolescente essayait de se montrer discrète dans l’obscurité, elle avait sans doute trompé la vigilance d’une Sœur et tentait un autre chemin pour rejoindre le périmètre autorisé. Elle se raidit quand leurs regards se croisèrent. Naëlis lui fit signe de s’approcher.

    — Ça va pas la tête ? lui lança-t-elle à voix basse. Et si un prédateur était passé par là, tu te rends compte ?

    — P…pardon, Sœur Naëlis, balbutia la jeune fille prise en faute. J’avais trop soif…

    — Tu aurais dû demander à Matria Aemi. Bon allez, tu as eu de la chance, va vite continuer la cueillette. Il ne reste pas beaucoup de temps avant la nuit.

    La jeune fille s’assit par terre. Elle ne semblait pas apprécier ce genre d’exercice.

    — J’ai pas de bol, j’en trouve presque pas, geignit l’adolescente.

    Naëlis s’apprêtait à l’encourager alors qu’une autre Koré surgit des fourrés avec un panier bien rempli de champignons blanchâtres.

    — J’en ai trouvé plein ! s’exclama-t-elle aux anges. Sœur Naëlis, c’est vrai ce qu’on dit sur les bolets du crépuscule ? Ils n’existaient pas avant l’ordre Ophrys ?

    Naëlis lui sourit, un peu embarrassée de ne pas connaître les prénoms des jeunes filles alors que toutes semblaient avoir retenu le sien. La Melishaï possédant la peau et les cheveux les plus clairs de tout le monastère ne passait pas inaperçue, bien malgré elle.

    — D’après la légende, ces champignons seraient même apparus pendant le règne de Shaïli Angama, notre fondatrice, expliqua Naëlis.

    — Elle les a découverts en même temps que le Seid, lança une troisième jeune fille qui s’approchait.

    — Pas tout à fait, corrigea la Melishaï. En fait, elle était déjà assez âgée… Enfin, cela reste une légende.

    — Racontez-nous, s’il vous plaît. De toute façon, le jeu est presque fini.

    Naëlis réalisa alors qu’elle se trouvait au milieu d’un petit attroupement spontané. Six Koré l’entouraient, la plupart chargées d’une belle récolte de bolets, et leurs yeux brillaient de curiosité sous les lueurs des lumines. Naëlis accepta de bon cœur.

     

    night-forest

     

    « On raconte que dans sa soixante-dixième année, alors que personne ne pouvait soupçonner qu’elle avait seulement dépassé la moitié de sa longue existence, Shaïli Angama vécut une série d’évènements difficiles.

    C’était, logiquement, l’année 125 de notre calendrier planétaire. Pour la première fois, la fondatrice de l’ordre venait de bannir des consœurs dans le Kunvel. Une partie de ses propres disciples avaient monté un complot contre elle. Et parmi ces femmes se trouvaient celles que Shaïli avaient considéré comme ses meilleures amies.

    Jusqu’alors, aucune trahison de cette importance n’avait entaché les Sœurs. Il faut dire aussi que Shaïli se refusait à sonder les cœurs de ses disciples, elle préférait leur faire confiance en respectant leur intégrité.

    Le bannissement dans le Kunvel était déjà pratiqué contre les plus dangereux criminels, mais c’était la première fois qu’une telle condamnation touchait des Sœurs. Et de plus, tout un groupe. Les conspiratrices furent conduites dans les jungles noires une par une, en des endroits différents, pour ne pas leur laisser la moindre chance d’en réchapper.

    Tout n’était pas sombre car dans le même temps, les moniales venaient de parvenir à s’allier avec la quatrième espèce d’insectes sociaux, et la plus dangereuse : les vespères.

    Shaïli et les Veneris qui lui restaient fidèles décidèrent alors de créer la branche des Ordoshaï pour veiller à la sécurité et au respect des lois. Elles durcirent les préceptes de leurs enseignements et les critères de sélection de chaque rang au sein de l’ordre.

    Alors que dans un premier temps le Seid avait suffi à assurer la paix et la prospérité des Valokins, Shaïli Angama se retrouvait confrontée à un nouveau problème : ses propres disciples pouvaient aussi la trahir. Elle n’avait pas été assez intransigeante.

    L’intrusion dans les émotions des autres pour lire leurs intentions cachées devint une habitude. Mais Shaïli ne désirait pas que les choses se déroulent de cette manière. Ces décisions l’affectèrent beaucoup. »

     

    Naëlis réalisa que les Koré étaient maintenant une dizaine à l’écouter avec attention. Étonnée de susciter cet intérêt, elle poursuivit :

    « Il est bien connu que les mauvaises nouvelles arrivent rarement seules. C’est au cœur de ces tourments que la fondatrice de l’ordre Ophrys apprit le décès de son frère, Palden Angama.

    Depuis le temps de leur jeunesse et la découverte du Seid, le frère et la sœur étaient devenus des ennemis. Ils ne s’étaient pas adressé la parole depuis plus de quarante ans quand Shaïli apprit la disparition de Palden, et cette nouvelle lui déchira le cœur. Elle réalisa alors, face à l’inéluctabilité de la mort, à quel point elle aimait son frère et regrettait leurs divergences.

    Contrairement à Shaïli, Palden avait fondé une famille et laissé des descendants. Des neveux et nièces qu’elle ne rencontra jamais. Au terme d’une brillante carrière scientifique son frère était devenu un Ordonnateur, mais il termina sa vie malade et dans la plus grande solitude.

    Envahie par la tristesse, Shaïli partit seule dans la forêt, le visage baigné de larmes alors que le crépuscule s’étendait sur la Valoki. Les pleurs abondants ruisselaient dans un flot ininterrompu qu’elle chassait du bout des doigts, et l’on raconte qu’à l’endroit précis où tomba chacune de ses larmes poussa un champignon.

    Depuis cette époque, les bolets du crépuscule poussent dans cette forêt. Quelques soirs par an seulement, lors de la reprise des pluies à la fin de la saison ardente. On suppose qu’ils se sont multipliés d’eux-mêmes. Leur durée éphémère, leur qualité gustative et leurs vertus en ont fait les champignons les plus renommés de toute la ceinture tropicale.

    Alors vous voyez, ce que vous faites revêt une grande importance. Il ne s’agit pas d’une simple cueillette comme les autres. »

     

     

    Les jeunes filles acquiescèrent, enthousiastes. Certaines prenaient seulement conscience de la portée de cette légende. Elles marchaient sur les pas de Shaïli Angama.

    Le cor sonnant la fin de la sortie retentit. Naëlis aida les adolescentes à ramasser quelques champignons à la hâte, puis les Sœurs se regroupèrent pour rentrer au monastère.

    Sur le chemin, Matria Aemi vint marcher aux côtés de la Shaïli aux cheveux de miel.

    — Tu n’étais pas censée les aider, glissa-t-elle.

    — Désolée, c’est que je… commença Naëlis.

    — Je sais. J’ai décidé de ne pas intervenir car cela n’a pas affecté la cueillette, globalement la récolte est très bonne. Tu possèdes un don indéniable pour captiver leur attention… rassure-toi, je n’en parlerai pas à Matria Elorine. Elle est si conventionnelle.

    Naëlis et son ancienne professeure échangèrent un sourire complice.

    Elle avait de la chance d’avoir croisé le chemin de cette enseignante profondément bienveillante, au caractère compatible avec le sien, dès le début de son apprentissage. Là où d’autres ne voyaient qu’insolence et rébellion, Matria Aemi savait parfois reconnaître la curiosité, l’originalité, l’intelligence d’une idée nouvelle. L’émergence d’un talent.

    Mais une partie des Matria et des Veneris de l’ordre ne partageaient pas ses opinions, Naëlis allait bientôt découvrir à quel point.

    — Pensez-vous que cette histoire soit vraie, au sujet des larmes de Shaïli ? demanda-t-elle.

    — Qui sait ? répondit Matria Aemi. Il y a toujours une part de vérité dans les légendes…

     

     



     


  • Enfance brisée

     

    Nord-est du Calsynn – année 595

     

    Les buggies et les motos du clan Morojir tournoyaient dans l’arène en soulevant des tourbillons de poussière. Le public sauvage hurlait, acclamant les champions et crachant sur les perdants. La course avait été d’une violence terrible. Plusieurs véhicules étaient en flammes et de larges traînées de sang imprégnaient le sable.

    Dans les gradins, Taya était à genoux aux pieds de son maître.

    Un lourd collier de métal enserrait son cou, une longue chaîne en partait et l’autre extrémité était solidement tenue par le sadique Harun. Il donnait régulièrement des petits coups secs sur la chaîne pour lui rappeler qu’elle devait toujours avoir un œil sur lui. Obéir au moindre geste, à la moindre injonction sans discuter. Baisser le regard, rester soumise et silencieuse. Une petite chose sans dignité, un objet de plaisir voué à satisfaire les pulsions des mâles alpha.

    Taya pensait à son arrivée dans le clan, quatre ans plus tôt, alors qu’elle n’était qu’une enfant et venait d’être enlevée à sa famille. Les choses avaient failli se dérouler différemment. Les brutes avaient tout de suite remarqué la pureté de ses traits, son visage mutin dont la finesse et la beauté ne laissaient personne indifférent.

    Rien dans son physique n’était hors du commun, de prime abord. Une peau halée, relativement claire pour une Calsy, des cheveux châtains et lisses, des yeux bruns. Mais le tout était agencé avec une harmonie et une symétrie qui accrochait les regards.

    Taya avait d’abord était mise de côté, avec les filles les plus jeunes et les plus jolies. Elles furent enfermées dans des cages alors que les pillards se distribuaient les autres, se battant parfois entre eux jusqu’à la mort pour s’approprier l’objet de leur désir. Puis ils frappaient les captives et les traînaient vers leurs huttes au milieu des hurlements.

    Pour ces barbares, les femmes n’étaient que des trophées. Une autre jeune captive avait expliqué à Taya ce qui les attendait.

     

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    Le grand chef du clan se réservait les plus jolies pucelles. Vanger Morojir répugnait à passer derrière ses hommes. Régulièrement approvisionné en esclaves par ses pillards, il pouvait même se permettre d’élever une partie de son futur harem. Contrairement à certains de ses subalternes, Vanger le Déchireur avait beau être un monstre de cruauté et de violence, il ne touchait pas les enfants.

    Pendant ses deux premières années d’esclavage, Taya n’était sortie de sa cage que pour apprendre les tâches domestiques à faire, les règles à respecter, éduquée comme une servante par les favorites du chef. Ce terrible Vanger qu’elle n’apercevait toujours que de loin.

    Mais Taya était toujours aussi belle et elle commençait à prendre des formes, son corps changeait. Certains tordus la lorgnaient avec concupiscence, lui disaient des choses obscènes et tentaient de la tripoter à la moindre occasion.

    L’un de ces déséquilibrés développa une obsession pour elle. Une nuit, il alla jusqu’à tuer le garde et pénétra dans la cage des vierges. Après avoir menacé les autres filles de son arme, il se jeta sur Taya et la prit de force. Elle n’avait que treize ans.

    Certaines eurent quand même le courage d’appeler à l’aide alors qu’il commettait l’irréparable, d’autres gardes se jetèrent sur lui et entreprirent de le battre à mort. Vanger le Déchireur intervint cette fois en personne, empêchant ses hommes de finir le travail. Il voulait faire un exemple, rappeler à ses troupes ce qu’il en coûtait de défier l’autorité du chef.

    Le violeur fut traîné au milieu du campement et alors qu’il hurlait pour qu’on l’épargne, il fut émasculé puis crucifié sous les yeux de tous ses camarades de clan. Puis on le laissa là, à se vider lentement de son sang. Son agonie dura encore toute la journée du lendemain, et Vanger laissa le corps exposé jusqu’à ce que le soleil le dessèche comme une momie.

    Taya fut chassée de la cage des promises du chef et c’est un de ses combattants, Harun, qui en fit sa chose. À partir de ce jour, elle perdit le compte des viols et des humiliations qu’elle subit. Son maître l’obligea à porter toutes sortes de tenues dégradantes, à se faire tatouer et percer certaines parties les plus intimes de son corps.

    Sa dernière lubie était de la promener nue, attachée en laisse et restant à quatre pattes comme un animal, dans tout le quartier d’Elgadir qui appartenait à leur clan. Il se vantait de montrer à tous que sa chose était la plus belle.

    Elle n’était pas sa seule esclave, mais elle était si jolie que les autres perdirent de l’intérêt à ses yeux, et leurs maigres privilèges. Certaines femmes se mirent à détester Taya. Deux fois déjà, elle avait dû se battre pour protéger sa vie. Et deux fois elle avait tué des jalouses.

     

     

    Harun tira violemment sur la chaîne pour la ramener au présent. Il détestait quand Taya était dans ses pensées. L’esclave se devait de maintenir la tête baissée, mais toujours en restant attentive à son maître, pour réagir à la moindre demande, assouvir le moindre caprice.

    Malgré tout ce qu’il lui faisait subir, quelque chose en elle restait indomptable. Elle avait le don de l’énerver, et en même temps, cette résistance excitait ses appétits pervers. Ça lui plaisait qu’elle donne toutes ces occasions de se faire punir. Il savait qu’un jour il parviendrait à détruire totalement ses résistances, à petit feu. Personne ne pouvait encaisser pareil traitement sans subir d’effroyables dégâts psychologiques. Et alors peut-être, quand il aurait balayé les derniers vestiges de sa volonté, il se lasserait de ce jouet pour en trouver un autre.

    Harun utilisait toute sorte d’instruments douloureux sur elle, mais il veillait à ne pas laisser trop de marques sur sa poupée vivante. Elle était très jeune et pouvait servir encore longtemps.

    Il se mit à discuter avec un autre pillard, Taya eut encore un instant de répit.

    Dans l’arène les machines avaient disparu, seules restaient quelques carcasses fumantes. Les jeux barbares approchaient de leur terme. Des pauvres types capturés dans d’autres clans étaient en train de se battre avec des lances dérisoires, contre de redoutables arachnides du désert. Peu survivaient. Taya ne leur accordait que des regards indifférents.

    À quinze ans, elle avait déjà vu mourir tellement de gens, presque tous les jours de ses quatre années de captivité. Même elle était devenue une meurtrière. Pour se défendre, mais elle avait apprécié ce sentiment de puissance. Elle avait aimé sentir qu’elle pouvait aussi avoir le dessus.

    Les êtres humains ne lui inspiraient que du dégoût.

    D’abord, elle avait surtout haï les hommes. Mais au fil du temps, et c’était le pire, elle commençait parfois à trouver du plaisir dans leurs étreintes bestiales. Elle voyait bien qu’elle n’était pas la seule à s’accoutumer à cette vie de cauchemar, les esclaves allant jusqu’à se disputer les faveurs de leurs tortionnaires. À présent les femmes aussi la dégoûtaient, elle se dégoûtait elle-même.

    Taya sentit la tension de la chaîne se relâcher, et risqua un regard vers son maître. Harun était en train d’embrasser un autre guerrier du clan à pleine bouche, qui se faisait lui-même caresser le torse par un adolescent esclave. Elle connaissait bien ses penchants et savait comment tout cela allait finir. Parfois, il aimait regarder pendant que d’autres hommes la brutalisaient.

    Il n’était pas rare que les ébats se déroulent sur les gradins devant tout le monde. Pour ce genre de réjouissances, Vanger leur lâchait la bride.

    Elle baissa vite le regard alors que son maître tournait la tête vers elle. Le visage couturé de cicatrices se fendit d’un affreux sourire et il tira fort sur la chaîne, pour que Taya se retrouve tout contre son ventre, sur le côté. Il empoigna ses cheveux et plaqua la bouche de l’adolescente sur son bas-ventre tendu par le désir.

    Contre ses seins nus, elle sentit le contact glacé du poignard de son maître alors qu’elle ouvrait son pantalon et s’appliquait à le satisfaire. D’un coup d’œil elle vit que le jeune esclave faisait la même chose à l’autre guerrier à côté, qui embrassait à nouveau Harun goulûment.

    Tout autour d’eux, les sauvages du clan Morojir se laissaient aller à leurs pulsions. Comme souvent, une fois que l’alcool et le sang avaient coulé à flots, les festivités dégénéraient en orgie ou en bagarre générale. Parfois les deux.

    Le dégoût de Taya se mua en une vague de haine. Alors qu’elle sentait le plaisir de son maître approcher de son paroxysme entre ses lèvres, elle se redressa subitement en saisissant la lame accrochée à la ceinture. Elle trancha l’appareil génital d’un geste, et le brandit au-dessus de sa tête dans une grande giclée de sang, en poussant un hurlement de triomphe.

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    Elle enfonça rapidement la lame dans la gorge de Harun et la ressortit pour affronter les autres. Elle réussit encore à balafrer un visage, puis fut dépassée par le nombre de fous furieux qui se jetaient sur elle en la rouant de coups.

    Le sombre Orpheo, bras droit de Vanger le Déchireur, intervint en personne avant que Taya se fasse lyncher par la foule. La mêlée était si violente qu’il dut tuer et cogner quelques chiens de guerre pour rétablir le calme. Puis quand il vit qui était la responsable de tout ce désordre, il éclata de rire.

    Couvert de tatouages et de scarifications, Orpheo n’avait rien d’un tendre. C’était un meurtrier hors pair. Son crâne était rasé à blanc sur les côtés, tandis qu’une épaisse crinière de dreadlocks pendait du dessus. Ce grand maigre à la peau sombre, en dépit de son aspect sauvage, n’avait pas un visage trop affreux.

    Orpheo s’agenouilla devant Taya qui gisait au sol, ensanglantée, tuméfiée par les coups. Il souleva sa tête par les cheveux pour la regarder en face. Elle était encore consciente.

    — Je me souviens de toi, dit le lieutenant des pillards de sa voix rauque. Tu aurais dû appartenir au patron, jolie poupée… quel dommage d’abîmer tout ça. Pourquoi tu as tué ton maître ? Tu en as marre de vivre ?

    Taya lui cracha du sang à la figure avant de répondre :

    — J’veux crever, ouais. Mais pas comme une merde. J’veux me battre en tuant un maximum de connards.

    — Tu as du cran, petite pute. Faire partie de nos guerriers, ça serait une première pour une pisseuse… Tu me plais bien, mais y faudra faire tes preuves. Chez les Morojir pour mériter sa place, les choses se règlent en combat singulier. Pas de coup tordu comme tu viens de le faire, juste deux enculés qui se battent à armes égales, face-à-face, jusqu’à la mort.

    — Tu veux que je saigne lequel ?

    Orpheo éclata encore de rire, et se redressa pour faire face à l’assemblée de brutes sanguinaires.

    — Je revendique cette pute ! lança-t-il de sa voix puissante. Cette fille a plus de couilles que beaucoup de mecs ici, et elle est pas encore trop amochée. Alors même si vous êtes déjà un paquet à lui être passés dessus, à partir de maintenant Taya est à moi ! Plus personne la touche ou je vous étripe vivants ! Compris ?

    Personne ne broncha. Orpheo lança un regard vers la grande tribune où Vanger le Déchireur observait attentivement la scène. Le grand chef des Morojir leva sa chope en signe d’assentiment. Le lieutenant se pencha à nouveau vers Taya et lui dit tout bas :

    — Tu garderas le harem de Vanger quand tu sauras te battre. Je vais faire de toi une vraie tueuse, une putain de prédatrice. Et quand tu seras prête y faudra buter un homme en duel, si t’y arrives, t’auras les mêmes droits que les plus gros couillus de ce clan. Mais en attendant, va te laver et rejoins-moi dans ma hutte…

    Et ainsi, pendant son adolescence, Taya passa d’un maître à l’autre. Malgré sa brutalité, Orpheo s’avéra moins tordu que son précédent maître. Elle ne garda presque pas de marques sur son visage, après cette nuit-là. Elle était si jolie qu’il oublia vite qu’elle avait appartenu à d’autres. Orpheo profita pleinement de son corps avant de lui apprendre quoi que ce soit sur le combat. Pendant leurs ébats, il s’arrangeait d’ailleurs pour qu’elle soit entravée la plupart du temps, et loin de toute arme.

    Elle se plia aux exigences de son nouveau maître, se comportant en esclave docile, tout en nourrissant sa haine des hommes. Échafaudant patiemment sa future vengeance.

    Son esclavage dura encore des années. Orpheo jeta son dévolu sur d’autres filles plus fraîches et moins dangereuses. Il commença à lui apprendre à se battre, elle s’avéra très douée et plus elle progressait, moins il la touchait.

     

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    Taya devint la dresseuse du harem de Vanger. Elle se montra sans pitié avec les autres filles, éprouvant du plaisir à passer du statut de dominée à celui de dominante. Pour ne pas se laisser détruire, elle devint vicieuse et cruelle. Pire encore que les autres.

    Un jour, alors qu’elle approchait de la vingtaine, elle défia un guerrier sans envergure, qu’elle tua. Puis un autre plus fort, et un autre, et ainsi sans le laisser paraître clairement, elle élimina tous les hommes qui l’avaient prise de force et souillée.

    L’un après l’autre, tous périrent, sauf un. Le puissant Orpheo qu’elle admirait pour les talents de guerrier qu’il lui transmettait. Elle voulait apprendre toujours plus de lui, et Taya savait se montrer persuasive pour l’entraîner encore dans des nuits endiablées.

    Elle fut acceptée comme une combattante par le clan, commença à se joindre aux expéditions et aux razzias. Sa soif de domination ne cessa de s’accroître.

    Taya prit à son tour la tête d’expéditions de pillage et elle soumit ses propres esclaves, hommes ou femmes, auxquels elle fit subir les mêmes atrocités qu’elle avait endurées, et d’autres encore.

    De plus en plus influente, elle utilisait parfois le sexe afin de séduire les hommes trop forts pour elle, et les mettre quand même à ses pieds. Seul Vanger lui résistait.

    Elle réussit ainsi à persuader d’autres Calsy de les rejoindre, des tribus entières vinrent grossir les rangs des Morojir. Taya fut la toute première femme de ce clan à devenir une esclave combattante, puis une meneuse de brutes.

    Elle rêvait secrètement de prendre la place d’Orpheo à la droite du puissant chef, inflexible et invaincu, véritable objet de sa vénération. Elle se rapprocha lentement de Vanger le Déchireur, devenant bientôt l’un de ses plus fidèles lieutenants.

    Cette petite fille qui fut innocente et très belle aurait sans doute suivi une route difficile, dans sa modeste tribu d’origine. Une vie dure mais honnête, si le destin n’en avait décidé autrement.

    Mais des hommes qui n’avaient d’humain que l’apparence l’avaient arrachée à sa famille en bouleversant son avenir, avaient violé sa chair et perverti son âme, ne lui laissant que le souvenir amer d’une enfance brisée. Détruite à jamais.

     

    Ainsi parfois naissent des monstres. Ainsi se poursuivit la lente ascension de Taya Morojir parmi les pillards les plus violents du Calsynn.

    Ainsi allait s’inscrire sa légende en lettres de sang.