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  • L’épreuve des Shaïli (2ème partie)

    (si ce n’est pas déjà fait, vous pouvez lire la première partie ici)

     

    Valoki, province de Leda – Année 606.

     

    L’énorme porte à double battant s’ouvrit.
    Pour la deuxième fois de sa vie, Naëlis entra dans la grande salle du Conseil Veneris. Encore vêtue de la robe vert pâle des Koré, la jeune femme s’avança jusqu’au centre de la salle circulaire en faisant son possible pour maîtriser sa respiration.

    En face d’elle trônait une grande table en demi-cercle, derrière laquelle étaient réunies les douze Veneris Matria les plus sages et les plus puissantes de l’ordre Ophrys.

    Derrière les vénérables doyennes se tenaient d’autres Veneris un peu moins âgées, ainsi que des Matria. D’immenses vitraux colorés filtraient la lumière du jour qui se déployait dans la grande salle en rayons multicolores. Tous les regards étaient braqués sur elle.

    Dans un silence impressionnant, Naëlis se plaça au milieu du cercle tracé sur le sol, pour être à la même distance de toutes ses juges.

    Conformément à la tradition, elle défit sa robe verte et la laissa tomber à ses pieds. Quoi qu’il advienne, elle allait devenir une Shaïli ou serait chassée de l’ordre. Mais elle ne serait plus jamais une Koré.

    Elle se retrouva entièrement nue devant les regards scrutateurs du Conseil. Dépouillée symboliquement de tout artifice, de toute protection.
    Naëlis joignit ses mains devant son sexe, pudique. Elle surprit des lueurs d’envie dans certains regards qui parcouraient les courbes harmonieuses de son corps juvénile.

    La Veneris qui présidait la séance était Matria Laureline, une femme autoritaire aux longs cheveux gris, dont la peau était presque aussi pâle que celle de Naëlis. Assise au centre de la grande table en croissant, elle lui adressa la parole d’une voix ferme.

    — Bienvenue dans la salle du Conseil, jeune femme. L’ensemble des Veneris tient à te féliciter pour avoir brillamment réussi les quatre examens pratiques et théoriques de l’épreuve des Shaïli. Comme tu le sais, il te faut maintenant convaincre le Conseil que tu mérites bien de passer au rang supérieur. Pour commencer, nous souhaitons que tu te présentes.

    — Merci, vénérée mère. Je m’appelle Naëlis et je…

    — Naëlis comment ? demanda sèchement une autre Veneris.

    — Eh bien, Naëlis tout court. Je n’ai pas de nom de famille.

    Elle eut bien du mal à contrôler les tremblements de sa voix.

    — Ah oui… une orpheline. D’où penses-tu venir, Naëlis tout court ?

    La Veneris qui lui adressait la parole était Matria Pelila, une vieille revêche dont la réputation de dure à cuire avait fait le tour du monastère. Naëlis remarqua son demi-sourire alors qu’elle lui posait la question qu’elle savait blessante.

    — Je n’en sais rien, vénérée mère.

    — Ton apparence évoque des origines nordiques, assena la vieille acariâtre. N’as-tu aucun souvenir de ta prime enfance ?

    — Non, aucun. J’étais bien trop petite quand j’ai été recueillie.

    Elles ne vont quand même pas me refuser à cause de mes origines supposées, quand même ?

    scales-of-justice

     

    Les douze Veneris la fixaient avec intensité, sondant ses émotions et traquant le moindre mensonge. Naëlis savait qu’elle ne pouvait rien leur cacher. Matria Laureline reprit la parole.

    — As-tu déjà trahi la confiance qu’on t’a accordée, mon enfant ? As-tu des ennemies au sein du monastère ?

    — Non, vénérée mère. J’ai toujours respecté les autres et je n’ai pas vraiment d’ennemies.

    Un moment de silence suivit ces mots.

    — On nous a rapporté qu’il t’arrive d’interpréter les consignes à ta manière, ou de les remettre en question. Et aussi que tu t’es attirée l’animosité de certaines de tes consœurs.

    — Je… j’ai du mal à appliquer les consignes que je ne comprends pas. Il m’est arrivé de discuter avant d’accomplir mes tâches, mais je les ai toujours accomplies. Pour les consœurs avec lesquelles je ne m’entends pas, eh bien… certaines Koré pratiquent régulièrement la discrimination et le harcèlement. J’en suis l’une des victimes, en dépit des interdictions prononcées par le Conseil.

    Des murmures indignés parcoururent la salle. Cette affirmation mettait en défaut la vigilance des enseignantes et la valeur morale des autres futures Shaïli. Pour certaines Veneris, c’était de l’insolence.

    — Silence ! ordonna la présidente de séance. Tu prétends que certaines de tes camarades te manquent de respect ? Si c’est le cas, les penses-tu indignes de faire partie de notre ordre ?

    — C’est la vérité, vénérée mère. Et je pense en effet que certaines Koré ne méritent pas de devenir des Shaïli.

    Nouvelle vague de murmures désapprobateurs. « Quelle impertinence ! Qui est-elle pour prétendre juger des Sœurs de son rang ? », « En voilà une qui ne manque pas de culot ! », « Elle se prend déjà pour une Matria »…

    — Silence, mes chères Sœurs… intervint à nouveau la présidente de séance. Naëlis, quelles sont les bases du respect qui d’après toi, font défaut à certaines Koré ?

    — Pour moi, respecter les autres signifie accepter leurs différences. Faire en sorte de ne pas leur nuire pour s’accomplir personnellement. Partager, être juste. Accorder à chacun le même espace, la même liberté. La même valeur.

    — Tu parles de liberté, dit la vieille acariâtre avec un ricanement. Es-tu bien consciente qu’en devenant une Shaïli, ton devoir devra passer en priorité devant ton libre arbitre ?

    — J’en suis tout à fait consciente, vénérée mère. À partir du moment où je comprends la raison de mes ordres et leur bien-fondé, je suis heureuse d’accomplir mon devoir. J’aime travailler avec les insectes et je ne…

    — Et si les ordres qu’on te donne te semblent injustes ?

    — Dans ce cas, j’en parle avec la supérieure qui me les a donnés.

    — Matria Aemi, avancez je vous prie, demanda Matria Laureline. Que pensez-vous de votre élève à ce sujet ?

    Matria Aemi était l’enseignante principale de Naëlis depuis sept ans. Elle sortit du groupe des Matria qui se tenaient derrière la grande table et se plaça face aux membres du Conseil.

    — Naëlis est ma meilleure élève, comme vous le savez déjà vénérées mères. Il est vrai qu’elle discute parfois les ordres mais elle ne m’a jamais manqué de respect. À chaque fois qu’elle a remis mes consignes en doute, nous en avons parlé ensemble. Il m’a suffi de lui expliquer le pourquoi des choses et nous sommes finalement toujours tombées d’accord.

    — Merci pour votre témoignage, Matria Aemi.

    La femme aux yeux bridés inclina la tête et rejoignit les rangs des autres Matria vêtues de blanc.

    — Maintenant jeune femme, nous voulons que tu nous expliques à quoi correspondent les différentes couleurs de l’aura, en particulier chez l’être humain.

     

    chakra-kundalini(domaine public)

     

    Naëlis expliqua que ces couleurs correspondaient à celles des sept chakras principaux, les centres énergétiques du corps, plus le noir. Tous les humains possédaient plus ou moins toutes les couleurs dans leur aura, mais réparties de manières totalement différentes selon les individus et les situations.

    Chaque aura était unique, comme une empreinte digitale.

    Il fallait aux initiées un peu de concentration pour les voir. Les couleurs dominantes formant le halo autour de la silhouette renseignaient sur le caractère général d’un individu, et dans ce halo apparaissaient brièvement des taches, des formes géométriques (cercles, spirales, volutes…) ou des rayons de lumière selon ce que la personne était en train de faire, dire et ressentir.

    Ces formes éphémères, lorsqu’elles étaient persistantes et décolorées, manifestaient un blocage émotionnel ou une obsession.

    Les problèmes psychologiques (névroses, psychoses, troubles de la personnalité…) ou physiques (maladie, fracture, infection…) étaient visibles à travers des taches persistantes déchiffrées à travers leur forme et toutes les nuances du gris au noir.

    Ces taches restaient en permanence devant la partie du corps touchée, elles gagnaient en taille et en noirceur si le problème s’aggravait, ou rétrécissaient, pâlissaient et disparaissaient au fur et à mesure de la guérison.

    L’interprétation logique des couleurs ne suffisait pas à déterminer précisément une affection, malgré les écrits détaillés des Sœurs, une partie de ce décryptage échappait à la raison et semblait inhérente à l’intuition développée par le Seid.

    On ne savait pas expliquer comment les moniales parvenaient à différencier avec autant de précision les différentes émotions et les problèmes de santé. Par exemple deux taches noires situées au niveau du front, d’apparence totalement similaires pour un profane, pouvaient très bien révéler une déficience mentale et une tumeur au cerveau.

    Il arrivait que les Sœurs se trompent, mais très rarement. Même elles étaient incapables de décrire précisément tout ce qu’elles ressentaient à travers des explications logiques. Pourtant une chose était certaine, leurs facultés fonctionnaient.

     

    chakras(crédit image : Adamo Corazza)

     

    Naëlis poursuivit son énonciation en détails :

    Rouge – 1er chakra : Anus/sacrum.
    Santé physique, bien-être, tonus (rouge plus ou moins vif). Colère (rouge foncé), dégoût (rouge terne), violence imminente (rouge sang). Un rouge presque noir montre une colère enfouie que la personne porte en permanence et dont elle n’arrive pas à se séparer.

     

    Orange – 2ème chakra : Ventre/sexe.
    Faim et digestion (orange foncé, brun) ainsi que sexualité (orange vif). Un orange très pâle sur une personne adulte peut désigner impuissance, frigidité ou stérilité. Lorsqu’une femme tombe enceinte, l’aura du fœtus apparaît clairement sur le ventre dès les premiers jours et se développe, ce qui ne laisse aucune possibilité de dissimulation.

     

    Jaune – 3ème chakra : Sternum, plexus solaire.
    Émotions de joie (jaune vif ou doré) ; peur/stress (jaune pâle, couleur du soufre) ; ou honte/culpabilité (jaune sale, verdâtre).

     

    Vert – 4ème chakra : Cœur universel.
    Confiance, compassion, sentiment d’amour platonique, amitié (vert émeraude intense) ; méfiance (vert-de-gris) ; mépris ou jalousie (vert foncé, terne, presque noir).

     

    Rose – 4ème chakra : Cœur charnel.
    Tendresse, ou sentiment d’amour avec un désir physique. Plus le rose est pâle, plus il s’agit de tendresse et de sentiments purs ; un rose vif correspond à un sentiment amoureux ; un rose presque rouge révèle une passion très forte, qu’on retrouve aussi dans la zone génitale avec la couleur orange très vive.

     

    Bleu – 5ème chakra : Gorge, thyroïde.
    Communication sincère (bleu vif) ; mensonge (bleu pâle ou grisâtre) ; double sens ou allusions cachées (bleu nuit) ; sincérité + compassion = bleu turquoise (« la parole d’un véritable ami » selon les principes de l’ordre Ophrys).

     

    Violet – 6ème chakra : Front, troisième œil.
    Capacités liées au Seid, clairvoyance, guérison, apaisement et visions. Plus le pouvoir est puissant plus le violet est intense, du mauve au violet foncé. Le violet est très légèrement présent chez les personnes qui n’ont développé aucune faculté psychique, plus ou moins intense et étendu selon leur potentiel.

     

    Blanc – 7ème chakra : Fontanelle, crâne.
    Pureté, spiritualité, sagesse (un blanc grisâtre évoque des manques dans la volonté spirituelle, gris foncé ce chakra révèle une absence totale de spiritualité).

     

    Noir – chakra en mauvaise santé, toutes les parties du corps peuvent être touchées. Du gris clair au noir profond selon la gravité de la blessure, maladie ou infection. La souffrance est également visible, qu’il s’agisse d’une douleur physique ou psychologique.

    À l’instant de la mort l’aura disparaît instantanément. Selon la croyance la plus répandue en Valoki, l’énergie de la personne se disperse dans l’air, la terre et l’eau, pour nourrir le monde.

    Seule son essence la plus pure, son âme, s’élève jusqu’aux étoiles au royaume de la paix éternelle. Le corps est offert aux flammes pour qu’elles guident l’âme dans son ultime voyage vers l’infini.

     

    Swadhisthana(crédit image : Mirzolot2)

     

    — Je crois que je n’ai rien oublié.

    — As-tu déjà eu des relations sexuelles ? demanda une autre Veneris de but en blanc.

    La question surprit Naëlis.

    — Euh… oui, vénérée mère.

    — Avec un homme ?

    — Non bien sûr, uniquement avec des consœurs.

    — Entretiens-tu des relations sentimentales avec une ou plusieurs de tes consœurs ? renchérit Matria Pelila, la revêche.

    Naëlis hocha la tête négativement.

    — Je n’ai pas bien entendu, insista la Veneris.

    — Je reconnais avoir un lien privilégié avec l’une d’elles, vénérée mère. Mais nous sommes simplement de très bonnes amies et parfois nous…

    — Ça suffira. Merci pour ta franchise.

    Les douze Veneris se consultèrent du regard en silence quelques instants, puis leur décision était prise.

    — Puisque tu as réussi les quatre parties de l’épreuve, Naëlis, en accord avec nos traditions, quelle est la branche de l’ordre que tu choisis ?

    Le cœur de Naëlis fit un bond dans sa poitrine. Cette question signifiait qu’elle était acceptée.

    — Je souhaite intégrer les Melishaï, vénérée mère.

    La présidente de séance se tourna vers l’assemblée des Matria.

    — Avez-vous délibéré de votre côté, chères Sœurs ?

    Elorine s’avança à l’intérieur de l’arc de cercle formé par la grande table.

    — Si le Conseil me donne son assentiment, je me porte volontaire pour guider la future Melishaï ici présente.

    — Bien. Et toi Naëlis, acceptes-tu Matria Elorine comme supérieure directe, consens-tu à respecter son autorité et à accomplir toutes les tâches qu’elle te confiera ?

    — J’y consens, vénérées mères. Et j’en suis honorée.

    — À genoux, jeune femme.

    Naëlis s’agenouilla sur le sol dallé, toujours aussi nue qu’au premier jour.

    Une Veneris ouvrit une petite boîte pour en sortir un collier constitué d’une fine chaîne argentée et d’une pierre translucide ayant la couleur du miel. Elorine s’avança jusqu’à Naëlis en tenant le collier dans ses mains.
    La nouvelle Shaïli prononça ses vœux d’obéissance, de célibat, de pureté morale, de non-violence, elle jura de respecter toutes les formes de vie. Elle promit solennellement qu’elle ferait de son mieux pour être digne de sa fonction jusqu’au jour de ses trente ans.

    Alors Elorine passa le collier autour de son cou. La pierre d’Ambremiel se logea entre ses seins tout contre son cœur, diffusant déjà une onde agréablement apaisante.

    — Puisse la sagesse de notre fondatrice éclairer ton chemin, dit Elorine avec emphase. Relève-toi, jeune Shaïli.

    Naëlis se redressa. Une autre Matria vint lui apporter une robe bleu pastel qu’elle s’empressa de revêtir.

    — Qu’il en soit ainsi, déclara la présidente de séance. Nous t’accordons cette place au sein de l’ordre Ophrys, en souhaitant que le passage des années viendra adoucir ton esprit contestataire. Je te souhaite personnellement une belle et longue carrière, Melishaï.

    Naëlis s’inclina respectueusement et sortit de la salle du Conseil, radieuse.

    Ainsi se termina son épreuve des Shaïli. Elle eut droit à des compliments enjoués de la part de ses rares amies et bien sûr de Liselle. Elle allait devenir une des meilleures Melishaï du monastère de Leda.
    Les Veneris avaient cependant commis une petite erreur de jugement : jamais le temps n’apaiserait son esprit rebelle et ses questionnements.

     

    chakra perception
    (crédit illustration : Spirit-Fire)

     




  • L’épreuve des Shaïli

     

    Valoki, province de Leda – Année 606.


     Le dirigeable tournait lentement au-dessus d’un samuca sous une pluie battante. À son bord, plusieurs Shaïli et Matria de l’ordre Ophrys observaient attentivement les alentours dans l’attente d’un mouvement dans les airs.

    L’arbre-montagne gigantesque avait une écorce bleutée, des feuilles ovales vert-de-gris. Les fruits que le samuca produisait à la fin de la saison ardente ressemblaient à des gros raisins jaunes de la taille de citrouilles. Leur chair et leur jus sucrés étaient souvent conseillés pendant les périodes de fatigue ou de convalescence, en raison de leur haute teneur en vitamines.

    Les graines torréfiées étaient utilisées comme élément de base d’une boisson chaude appelée muca. Ressemblant un peu au café, cette boisson très appréciée était souvent accommodée d’épices et de miel en Valoki.

    Mais ce jour-là, la saison sèche était bien loin et les Sœurs n’affrontaient pas le mauvais temps pour faire de la botanique. Matria Aemi s’inquiétait pour sa meilleure élève.

    — La pluie ne lui facilite pas la tâche, dit-elle en s’adressant à Matria Elorine. Ça fait un moment qu’elle a commencé à lancer des appels… Vous pensez qu’elle a des chances de réussir ?

    Le regard bleu clair d’Elorine exprima brièvement un léger agacement.

    — Je vous trouve bien trop attachée à son succès, si vous me permettez. Il s’agit de son épreuve et non de la vôtre. Son échec ne remettrait absolument pas en cause la qualité de votre enseignement.

    — C’est la première fois que je forme une Koré parvenant à réussir trois défis sur les quatre, c’est très excitant. Mais vous avez raison… comme toujours.

    — Il m’arrive de me tromper, rectifia Elorine, mais merci. Les averses compliquent le bon déroulement de son épreuve, en effet. Les vespères ne sortent pratiquement pas les jours de mauvais temps, votre élève risque de ne pas pouvoir accéder au nid. Et si elle y parvient, elle devra faire face à l’ensemble de la colonie. Mais les aléas du climat font partie intégrante de cet examen et…

    — Pardonnez-moi, Matria, l’interrompit une Ordoshaï. Toutes mes excuses. Je crois que c’est elle.

    Elle désignait une vespère s’élevant dans les airs avec une silhouette humaine sur son dos. L’insecte et la jeune femme en robe vert pâle montèrent doucement autour du samuca, alors que la pluie semblait se calmer. Elles parvinrent au niveau de l’énorme nid grisâtre accroché contre le tronc, et disparurent à l’intérieur.

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    Naëlis prit une autre cuillère de miel dans le pot qu’on lui avait confié pour cette partie de l’épreuve, avant de descendre de sa monture au milieu des gardiennes insectes. Mieux valait maintenir les effets du miel avant qu’ils ne s’estompent.

    Pour le moment, elle était acceptée.

    Tout en projetant des ondes apaisantes en continu, elle caressa un instant la tête de sa monture pour la remercier. Cette dernière avait réagi aux appels de son sifflet spécial alors qu’elle commençait à désespérer de pouvoir atteindre le nid. Elle avait dû se hisser par ses propres moyens sur une branche pour augmenter ses chances, et après d’interminables appels infructueux, cette vespère était enfin venue à sa rencontre malgré les averses qui alourdissaient ses ailes. L’insecte semblait apprécier cette marque de reconnaissance.

    Les parois du nid de cellulose évoquaient du papier mâché. Il s’agissait bien de fibres de bois que les ouvrières rognaient sur l’écorce des arbres et mélangeaient avec leur salive pour construire leur foyer.

    Des dizaines de vespères s’agitaient dans l’immense structure, toute la colonie restait à l’intérieur en attendant le retour du beau temps. Certaines s’approchèrent pour renifler l’humaine inconnue. Ressemblant à des guêpes géantes dont la carapace orange était parcourue de tigrures noires, ces insectes faisaient partie des prédateurs les plus redoutables en Valoki.

    La jeune femme respira profondément pour garder son calme et rester concentrée. À la moindre erreur, les prédateurs ailés risqueraient de se jeter sur elle et n’en feraient qu’une bouchée.

    Elle n’était encore qu’une Koré et ne portait pas de pierre d’Ambremiel. Pour amplifier ses facultés psychiques, seul le miel fabuleux des aporims lui permettait de se faire accepter dans le nid géant. Le miel offrait l’avantage d’ouvrir les perceptions des initiées au Seid, mais il produisait également un effet décontractant sur le corps et l’esprit. Un atout précieux pour faire face au stress.

    Naëlis observa la galerie d’accès qui s’enfonçait dans le nid grouillant d’insectes ailés. Des lumines avaient été installées à intervalles réguliers pour l’occasion. Mais elle savait qu’en parvenant à devenir une Shaïli, elle devrait ensuite affronter les ténèbres avec bien moins de lumière.

    Elle avança calmement au milieu des ouvrières armées de mandibules et d’un dard rétractile terriblement venimeux. Contrairement aux aporims butineuses, les vespères pouvaient piquer autant de fois qu’elles le voulaient et s’avéraient nettement plus agressives. Il était logique que la série de tests se termine par la visite d’un de leurs nids.

    Naëlis avait déjà brillamment réussi les trois autres épreuves. À moins que l’entretien final avec les Veneris ne se passe mal, elle était pratiquement sûre d’acquérir le titre de Shaïli et de pouvoir choisir entre trois spécialisations sur quatre. Même si elle ne souhaitait pas devenir une Ordoshaï, réussir auprès des vespères serait pour elle une immense fierté. Une réussite totale.

    Ici dans la structure de cellulose, il était inutile d’utiliser des crochets à cire comme dans les ruches des aporims. La construction des vespères était suffisamment irrégulière et couverte d’aspérités pour que ses mains et ses pieds trouvent de nombreuses prises. Elle commença à escalader la structure vers les étages supérieurs.

    Wasp-nest(crédit photo : Richerman)

     

    Il n’était pas facile de maintenir son bouclier émotionnel tout en fournissant des efforts physiques importants. Quand elle arriva au premier niveau, Naëlis prit conscience de sa fatigue un peu brusquement.

    Plusieurs vespères se précipitèrent vers elle comme si elle représentait une menace. Des mandibules claquèrent tout autour, elle dû se jeter sur le côté pour éviter un coup de dard qui manqua de l’empaler. Malgré l’essoufflement de l’escalade, elle mit toutes ses forces dans son halo psychique. Les grands prédateurs se calmèrent aussitôt.

    C’était moins une… se dit-elle. Quatrième jour d’examens, je commence vraiment à fatiguer.

    À travers le tissu, elle effleura le diffuseur de phéromones artificielles qu’elle portait dans une poche de sa robe. Si les choses tournaient vraiment mal, le cylindre métallique pourrait lui sauver la vie, mais aussi la disqualifier. Elle savait que plusieurs Sœurs Ordoshaï étaient discrètement postées dans des recoins sombres du nid géant, pouvant intervenir en cas de problème grave mais aussi rapporter le déroulement de l’épreuve, ses succès et ses erreurs.

    Je dois réussir.

    Naëlis prit encore un peu de miel, l’effet s’estompait si vite. Il lui tardait d’obtenir le titre de Shaïli pour accéder au pouvoir permanent conféré par l’Ambremiel. Tout serait alors beaucoup plus simple. Elle allait enfin s’élever au même rang que sa tendre amie Liselle. Un peu plus âgée, celle-ci portait déjà la robe bleue des Shaïli depuis près de trois ans.

    Allez courage. Encore quelques efforts…

    Des dizaines d’alvéoles tapissaient le rayon du premier niveau, abritant les œufs, les larves et les nymphes des vespères. Les ouvrières veillaient en permanence sur la progéniture de leur reine, les nettoyaient, leur apportaient de la nourriture, les aidaient à s’extraire de leur cellule au moment de leur transformation finale. Naëlis n’avait pas le temps de s’offrir un détour pour visiter les différents rayons.

    Tout en veillant à maintenir une intensité suffisante dans sa bulle de protection mentale, elle gravit encore un niveau, s’accrochant aux murs irréguliers, fibreux, marqués par les nombreux passages des Sœurs qui s’étaient succédé pour s’occuper de cette colonie. Et moins régulièrement, par les jeunes Koré adultes venues passer l’épreuve des Shaïli.

    Elle se plaqua contre une paroi pour laisser passer tout un groupe de vespères se dirigeant vers la sortie. L’agitation semblait reprendre dans le nid, la pluie avait sans doute cessé dehors. Les ouvrières reprenaient leurs activités à l’extérieur, cherchant sans cesse des matériaux pour agrandir et consolider leur foyer, des morceaux de fruits et de la viande pour nourrir leur colonie.

    Naëlis mit toute sa volonté en œuvre pour escalader deux niveaux supplémentaires. Elle arriva enfin au rayon qui lui semblait le plus récemment construit, où elle avait le plus de chances de trouver la reine. Elle était en nage.

    Après avoir pris une bonne dose de miel, elle se faufila entre les alvéoles et les ouvrières en prenant soin de les déranger le moins possible. Agir dans la précipitation au risque d’abîmer une alvéole serait la dernière chose à faire.

    Guepe_nid(crédit photo : J-Luc)

     

    Les ouvrières étaient de plus en plus nombreuses à se diriger vers la sortie.

    Elle aperçut enfin l’énorme reine à la carapace plus foncée que ses filles, presque rouge, qui s’affairait pour pondre continuellement, remplissant chaque alvéole vide avec un œuf translucide. Sur une de ses pattes avant était accrochée une écharpe de couleur bleu pastel, l’objet que Naëlis devait rapporter pour valider cette partie de l’épreuve. C’était le moment le plus délicat.

    Elle s’approcha doucement de la reine en mettant toute son énergie dans son halo protecteur, tout en gardant une main dans la poche où se trouvait le diffuseur de phéromones répulsives. Juste au cas où…

    La souveraine de la colonie se tourna vers elle, monstre de près de sept mètres de long. La gorge de Naëlis était sèche, ses jambes tremblaient alors qu’elle s’agenouillait pour présenter ses hommages. L’énorme tête se pencha vers elle, les extrémités des antennes se posèrent sur son front.

    L’humaine et l’insecte partagèrent des images mentales, des souvenirs, des sensations. Naëlis projeta l’image de l’écharpe bleue, accompagnée d’un profond respect. La reine approuva et retira ses antennes. La jeune femme se releva, dénoua le morceau d’étoffe sur la patte de l’insecte et le passa autour de son propre cou.

    Elle s’inclina à plusieurs reprises en reculant de quelques pas, puis se tourna et se dirigea calmement vers le tunnel d’accès. Son cœur tambourinait dans sa poitrine.

    Elle parvint à regagner la sortie sans encombre. Dehors le ciel était à nouveau dégagé, le dirigeable s’était suffisamment rapproché pour poser une passerelle à l’entrée du nid des vespères. Naëlis fut accueillie par de chaleureuses félicitations.

    Il ne lui restait qu’à passer la dernière partie de l’examen théorique, puis l’ultime entretien avec le Conseil Veneris. Elle allait pouvoir revêtir la robe bleue des Shaïli et recevrait l’honneur de porter une pierre d’Ambremiel.

    Alors que le dirigeable retournait vers le monastère, Naëlis profita d’un moment d’isolement de Matria Elorine pour aller lui parler en privé.

    — Veuillez m’excuser, Matria, dit-elle en s’inclinant brièvement. Nous nous étions déjà rencontrées, vous en avez souvenir ?

    — Je me rappelle de toi, oui.

    — Voilà, euh… si je réussis la dernière étape de l’épreuve, je souhaiterais intégrer la branche des Melishaï et je… accepteriez-vous d’être mon guide, Matria Elorine ?

    Elorine parut surprise un court instant, haussant un seul sourcil.

    — Tu es une très bonne élève, je vais y réfléchir. Nous en reparlerons quand tu auras confirmé ta réussite auprès du Conseil.

    — Vous n’y voyez pas d’objection c’est vrai ?

    Le visage de Naëlis s’illumina d’un grand sourire.

    — Nous verrons, nous verrons. Pas de précipitation jeune fille.

     



     


  • Les arbres-montagne

     

    Valoki, province de Leda – Année 603 du calendrier planétaire.

     

    À l’aube, un groupe d’une dizaine de Koré accompagnées d’enseignantes quitta le monastère principal, embarquant sur un dirigeable qui les amena dans un secteur où poussaient des arbres-montagne. Leur nom n’était pas exagéré. Ils étaient fabuleusement titanesques, dominant largement la végétation géante.

    Le dirigeable survola la canopée d’un spécimen particulièrement sombre. De gigantesques feuilles noires formaient un éventail de part et d’autre du tronc brun et lisse. D’immenses et magnifiques fleurs fuchsia ornaient les extrémités des nouvelles pousses dans la couronne de branches. La délicatesse et la complexité de ces fleurs était un ravissement pour les yeux, mais le parfum capiteux qui parvint jusqu’aux moniales et leurs apprenties était si fort qu’il en devenait rapidement écœurant.

    C’était la saison ardente, les journées étaient chaudes et il n’avait pas plu depuis un mois. Le ciel était limpide, parsemé çà et là de rares voiles d’altitude.

    La sécheresse annuelle était aussi la saison favorite des arthropodes. Les forêts tropicales étaient agitées de sons et de mouvements incessants, stridulations, craquements, bourdonnements, bruits de course… Des insectes volants se croisaient dans toutes les directions, tenus à distance par les boucliers émotionnels des Sœurs confirmées.

    Deux Matria et quatre Shaïli encadraient la dizaine de jeunes filles en robes vert pâle. Matria Aemi, enseignante régulière des Koré, était une jeune femme de trente-sept ans possédant une peau cuivrée, des cheveux noirs et des yeux bridés.

    — Aujourd’hui, commença-t-elle, nous avons la chance d’être accompagnées par une Matria qui enseigne d’habitude à des Shaïli. Nous allons tester vos connaissances concernant la végétation. Matria Elorine ?

    — Bien, nous allons commencer par… Dites-donc, les deux au fond, on ne vous dérange pas trop pendant que vous bavardez ?

    — Excusez-nous, Matria Elorine, répondit une des deux Koré en question. Nous parlions des fleurs du daruba…

    — La blafarde se fait encore remarquer, lança une adolescente.

    La plupart des jeunes filles se mirent à pouffer, moqueuses. Matria Aemi les rappela aussitôt à l’ordre. Elorine remarqua la tension et l’abattement de celle qui s’était excusée. Elle baissait à présent la tête pour contenir sa colère, mais sous la capuche, la Matria voyait la peau claire au bas de son visage. Elle l’apostropha directement :

    — Eh bien jeune fille, comment t’appelles-tu ?

    — Naëlis, Matria.

    Elle avait relevé la tête, plongeant doucement ses yeux violets dans le regard bleu cristallin d’Elorine. Ses cheveux étaient blonds, elle avait un physique vraiment inhabituel dans la région.

    — Puisque tu sembles t’y connaître, explique-nous les particularités du daruba je te prie, Naëlis.

    — C’est un arbre-montagne pouvant dépasser les deux cents mètres de haut, toutes les parties sont toxiques pour les humains. Plus on s’approche de la cime de l’arbre, plus le poison est violent car concentré dans la sève élaborée. Les fleurs et les bourgeons sont mortels s’ils sont ingérés, même à très petite dose, leur simple contact sur la peau est paralysant localement pendant quelques minutes. Les feuilles provoquent une intoxication alimentaire violente en cas d’ingestion. L’écorce peut être utilisée comme répulsif contre certains insectes.

    — Pas mal, admit Elorine. Et dans le sol ?

    — Le poison présent dans les racines provoque des nausées et des vomissements passagers, mais il a surtout le pouvoir de rendre les humains stériles. Les Matria doivent en boire une décoction spéciale lors de leur cérémonie d’admission, contenant d’autres plantes qui neutralisent l’empoisonnement mais pas la stérilité. Une fois qu’on a bu l’élixir de Daruba, homme ou femme, on ne peut plus jamais procréer.

    — Tout à fait juste. Vous remarquerez que cet arbre fleurit pendant la saison ardente, ainsi que tous les autres arbres-montagne. Mais malgré leur beauté sublime et leur parfum enivrant, ses fleurs sont très vénéneuses. Comme certaines Koré ici présentes, n’est-ce pas ?

    Elle s’adressait à celle qui avait traité Naëlis de blafarde, Lynta, une jolie brune à la peau mate. Cette dernière baissa le regard, embarrassée.

    — Maintenant, intervint Matria Aemi, nous allons nous diriger vers une autre espèce.

    Elle fit signe aux Shaïli qui pilotaient l’appareil et elles se dirigèrent vers un autre secteur. Pendant ce temps, les deux Matria discutèrent à voix basse. Le dirigeable descendit au ras de la forêt et s’immobilisa devant un tout jeune arbre-montagne qui ne devait pas faire plus de quarante mètres de haut.

    — Sœur Lynta, peux-tu nous dire quel est le nom de ce végétal ? interrogea Elorine.

    jeune-pousse-de-quelidal (crédit photo : Jason Pratt)

     

    — Oui, euh… c’est un samuca juvénile.

    — Raté.

    — Ah bon ? Mais les feuilles du luvaliane sont rouges, celles du quelidal sont presque jaunes et…

    — Les feuilles du quelidal s’éclaircissent à la maturité de l’arbre, mais pendant ses premiers siècles, elles sont bien vertes. Même le tronc change d’aspect avec l’âge. Tu confonds avec les feuilles vert-de-gris du samuca qui elles, ne changent pas de couleur… tu ferais bien d’être plus attentive en cours. Quelqu’un saurait nous expliquer quelles sont les utilisations du quelidal ?

    Craignant de se faire rabrouer aussi froidement, aucune Koré n’osa lever la main pour demander la parole, à part Naëlis. Elorine lui fit signe de s’exprimer.

    — Arrivé à maturité, le quelidal produit des grands fruits piriformes appelés quelis, de couleur orange, très appréciés pour leur goût sucré et rafraîchissant. Seuls les fruits et les racines sont comestibles sur cet arbre. On extrait une huile de leurs gros pépins, très utilisée dans la cuisine, la cosmétique et les soins médicinaux. Elle sert pour assaisonner ou frire la nourriture, soigner la peau et les cheveux, cicatriser les brûlures… mais il faut être prudent avec cette huile crue.

    — C’est bien, Naëlis. Heureusement que certaines relèvent le niveau… comme quoi, cela n’a rien à voir avec notre couleur de peau. Qui peut m’expliquer la différence entre l’huile de quelis crue et cuite ?

    Une autre Koré s’enhardit à demander la parole. Elle expliqua que cette huile crue était un médicament dangereux, que sa consommation excessive était nocive pour le foie et les reins. Une autre encore ajouta que l’huile de quelis perdait une grande partie de ses propriétés purgatives à la cuisson, et toute sa dangerosité, qu’il était donc vivement recommandé de la faire chauffer pour la consommer dans la cuisine. Pour éviter les accidents, cette huile était systématiquement pasteurisée dans le commerce.

    Matria Aemi les félicita, puis conclut en expliquant que les sœurs Ophrys étaient les seules à s’occuper de son extraction, les seules habilitées à s’en servir et à la prescrire sous sa forme crue. Pendant cet échange de connaissances, le dirigeable avait repris son itinéraire au-dessus des vastes forêts valokines. Lynta s’approcha de Naëlis et lui glissa à l’oreille :

    — Tu me paieras ça, fesses-blanches. Saleté de nordique.

    — La ferme, chuchota une autre. Si tu lui balances encore des saloperies racistes, je vais te botter le cul jusqu’à ce qu’il soit plus blanc que le sien.

    Des rires étouffés accueillirent l’intervention. Lynta se tourna discrètement vers la grande fille à la peau noire qui se tenait juste derrière elle. Plus âgée que les autres Koré présentes, presque adulte, elle était dans sa dernière année avant de passer l’épreuve des Shaïli. Elle la dépassait d’une bonne tête et n’avait pas l’air de plaisanter. Lynta la connaissait de réputation. Dépitée, elle s’éloigna de ses deux ennemies en ruminant déjà sa future vengeance.

    Lynta était une peste notoire parmi les Koré du monastère de Leda. Elle l’ignorait encore mais quelques années plus tard, quand elle atteindrait sa majorité, elle serait chassée de l’ordre à cause des manœuvres perfides et des harcèlements qui étaient devenus ses habitudes pendant l’adolescence. Médiocre élève et surtout dépourvue de l’empathie nécessaire, elle ne deviendrait jamais une Shaïli.

    — Merci, murmura Naëlis à sa nouvelle alliée. C’est quoi ton nom ?

    — Bon, toutes les deux, vous commencez à m’énerver ! s’emporta Matria Aemi. Une heure de retenue chacune ! Liselle ! Quels sont ces arbres dont nous approchons et qui poussent en groupe ?

    — Facile, répondit la grande fille à peau noire. Ce sont des luvalianes. Leurs feuilles rondes et rouge foncé sont inimitables, et en plus à cette saison, ils ont ouvert leurs sublimes fleurs blanches en forme d’étoiles.

    — Et comment les luvalianes se reproduisent-ils ? renchérit Elorine.

    — Son mode de reproduction est unique, poursuivit Liselle. Au milieu de la saison ardente, euh… les fleurs se détachent entières et tombent dès qu’elles sont bien ouvertes, au lieu de faner sur les branches. Durant plusieurs jours on peut assister à une véritable pluie de fleurs géantes qui tapissent le sol de leurs innombrables pétales blancs… À l’emplacement abandonné par chaque fleur sur les branches, se développe une graine qui au lieu de tomber, va descendre lentement en restant accrochée à sa branche par une liane qui pousse vers le bas en s’entortillant, envahissant même les arbres voisins. Les lianes ne descendent pas toujours jusqu’au sol, lors de grands vents elles se balancent et libèrent alors les graines qui peuvent être propulsées à distance. Ensuite, eh ben… elles se dessèchent et tombent, on retrouve d’une année sur l’autre des morceaux de lianes qui restent suspendus aux branches ou dans la végétation environnante. Pendant la saison ardente, il est fortement déconseillé de rester à proximité de ces arbres en raison des chutes de graines et de lianes, principalement par grand vent.

    — Naëlis… articula soigneusement Elorine. Tu crois qu’on ne te voit pas lui souffler les réponses ? Continue donc toi-même ce brillant exposé.

    Naëlis expliqua que cet arbre était sacré pour plusieurs raisons. Il s’agissait avant tout de la seule espèce d’arbre-montagne habitée par les aporims migratrices lorsqu’elles étaient en Valoki. Les fleurs du luvaliane étaient hautement mellifères, la floraison commençait juste avant la saison ardente avec les dernières pluies.

    Les aporims profitaient de son nectar abondant pour se gaver de miel avant d’entreprendre leur migration vers le Kunvel. Le nectar de luvaliane était un composant de qualité pour le miel d’aporims, mais il pouvait être consommé également brut par les humains comme boisson sucrée et tonifiante.

    En Valoki, les colonies d’aporims mellifères ne nichaient qu’à l’intérieur des luvalianes qu’on appelait parfois les « arbres à miel ».

    Ses feuilles servaient à produire de la teinture rouge, les morceaux les plus tendres des pétales de fleur pouvaient être confis et consommés comme desserts. Ses graines étaient utilisées dans la cuisine pour leurs qualités nutritives et leur agréable parfum d’amande.

    L’écorce possédait des propriétés antifongiques, broyée en poudre et pulvérisée, elle prévenait l’apparition de moisissures sur les murs des constructions, pouvait également soigner les mycoses animales et les maladies cryptogamiques des cultures. En raison de ces propriétés, les invasions de moisissures étaient très rares dans les ruches des aporims. En revanche pour la même raison, certaines espèces de myrmes et de terims qui cultivaient des champignons s’éloignaient des luvalianes pour bâtir leur nid.

    Une fois que les explications de Naëlis furent terminées, elles reprirent leur progression au-dessus des forêts valokines. Chaque Koré fut interrogée à tour de rôle mais les deux nouvelles complices ne furent plus ennuyées par les enseignantes.

    — C’est mon tour de te remercier, dit la jeune femme à la peau noire. Mais nous allons quand même nous retrouver en retenue.

    — Pas grave, nous serons au moins ensemble. Liselle, c’est ça ? Enchantée.

    — Enchantée, Naëlis.

    — Oh regarde le ciel, tu as déjà vu des nuages avec ces couleurs ?

    — Bien vu ! Non, je n’avais jamais vu ça. C’est super beau… Ça te dirait qu’on mange ensemble quand on rentre ?

     

    Nuage iridescent(crédit photo : Guillaume Piolle)

     

    C’est ainsi que débuta une relation qui allait devenir une belle amitié, et même davantage. C’était cinq ans avant le début du roman. Liselle allait sur ses dix-neuf ans, Naëlis venait d’en avoir seize.

    C’est le même jour que Naëlis rencontra Elorine, mais aucune ne savait encore que trois ans plus tard la Matria deviendrait son mentor…

     



     


  • Héros, méchants ou indécis

    Bonjour,

    Cet article fait suite au précédent intitulé « Elorine et Naëlis ». Je suis allé à la rencontre d’autres personnages du roman, peu de temps avant que l’histoire ne commence… année 608.

    Knysna_Forest01

     

    Liselle

     

    « Je suis une Valokine pure souche, si l’on peut dire. Mes parents habitent encore à Eniapur où je suis née, dans la province de Hivao. Tout le monde est plus ou moins métissé mais chez moi, ça se voit pas tellement. Je suis tout ce qu’il y a de plus noire. Peau foncée, cheveux crépus…

    C’est ça, tout le contraire de mon amie Naëlis. Je ne suis pas surprise qu’elle vous ait parlé de moi. Nous sommes voisines de chambrée et passons beaucoup de temps ensemble. Elle est super. J’aime beaucoup sa gentillesse, sa douceur. Il nous arrive de partager un peu de tendresse. Jaloux ? Me dites pas que vous êtes choqué.

    Nous ne sommes pas des nonnes soumises et frustrées comme certaines de la Terre antique. Le plaisir fait circuler l’énergie, produit des endorphines, ça fait longtemps que ce n’est plus un tabou. La yoni de la femme est sacrée chez nous, ça ne veut pas dire qu’on a pas le droit de s’en servir. La seule question c’est comment.

    Bref. On parlait de quoi déjà ?

    Naëlis, je l’ai toujours défendue face aux critiques des autres sur ses origines. Moi je la trouve magnifique avec ses yeux violets, ses cheveux clairs et les petites taches de rousseur sur sa frimousse. C’est original au moins… Elle se pose trop de questions mais elle est loin d’être stupide. Le premier qui l’ennuie aura affaire à moi.

    Je suis une fille très directe. D’ailleurs, si vous m’abordez dans l’espoir de me faire du charme, je vous le dis tout de suite : vous perdez votre temps. Vous êtes quoi au juste, écrivain ? marrant. Les hommes ne m’intéressent pas, c’est interdit et de toute façon, je n’ai pas le temps pour ces bêtises. Revenez me voir dans six ans, quand je serai devenue Matria, nous en reparlerons peut-être (rire). »

     

    > Cette jeune femme très franche m’a parue sympathique malgré un sexisme assez évident. Après tout, elle vit dans un matriarcat.

    Sa peau et ses cheveux noirs font ressortir l’éclat de ses jolis yeux noisette. Elle a tout d’une guerrière. Liselle a pu choisir entre deux factions de l’ordre à sa majorité, elle aurait pu faire une excellente Ordoshaï.

     

    ♦ ♦ ♦

     

    Aguas_del_lago_de_Maracaibo_contaminadas_por_Lemna_03b (végétation retouchée. Crédit photo : The Photographer)

     

    Crysarios Darek

     

    « C’est un plaisir de vous accueillir à Meriv, nous n’avons pas souvent de visiteurs ici. Bienvenue.

    Je suis l’édile de cette « charmante » ville que vous apercevez au fond, depuis que j’ai dirigé la célèbre bataille qui nous a permis de mettre les Thars dehors.

    Eh oui, j’étais un héros à cette époque ! Nous avons payé le prix fort pour retrouver notre indépendance… Mes prédécesseurs avaient laissé les nordiques ravager notre environnement, et le conflit pour les chasser n’a laissé de ma ville qu’un champ de ruines. Depuis vingt-cinq ans, nous essayons de réparer les dégâts, de nettoyer l’écosystème, de le ramener à la vie.

    J’ai parfois l’impression que c’est une tâche sans fin… peut-être n’en verrai-je pas le bout de mon vivant. Qu’importe. Au moins aurai-je la consolation d’avoir participé, d’avoir laissé aux générations futures un environnement plus sain que ce qu’il est aujourd’hui. Regardez-moi ça ! La Mer Orange, triste souvenir ! Il n’y a plus que des débris flottants, des déchets industriels et des algues nauséabondes. Ici en Nemosia, les infortunés habitants de ses côtes l’ont rebaptisée d’un nom que je ne répèterai pas, pour éviter d’être grossier. Pauvre mer mourante.

    Vous connaissez Elorine Sequoia ?! Elle vous a parlé de moi ?… Ah bon (déçu).

    C’est une très bonne amie, nous nous sommes rencontrés quand elle était diplomate en Nemosia. Quelle femme ! Si seulement elle n’avait pas déjà prononcé ses vœux de Matria à l’époque… pardon, je m’égare. C’est en partie grâce à elle que certaines régions nemosianes se sont à nouveau rapprochées des Valokins. J’aimerais bien la revoir mais ça me paraît difficile. Nous avons tellement de responsabilités l’un et l’autre, coincés dans nos vies respectives, si loin… (soupir). Je boirais bien un verre. »

     

    > Crysarios est ce qu’on appelle une armoire à glace. Mais la cinquantaine bien entamée commence à peser sur son embonpoint… il est amical malgré son regard profondément triste. Il a un air d’ours avec sa bedaine et sa grosse barbe noire. Vous pouvez lui répéter, sur ce monde, personne ne sait ce qu’est un ours.

     

    ♦ ♦ ♦

     

    5204601216_a418013538_z-flickr (illustration : ZombMax)

     

    Hirdan Pascor

     

    « Je n’ai pas de temps à perdre avec vos inepties. ME faire connaître ? Haha ! Tout le monde connaît Hirdan Pascor, enfin ! Voyez ces triangles noirs et violets sur mon superbe costume, vous savez ce qu’ils signifient ? Je suis le Grand Ordonnateur du Tharseim, le dirigeant de la plus puissante nation de cette planète. Vous débarquez d’un obscur village de la ceinture tropicale ou quoi ? (regard soupçonneux)

    Je n’ai rien à dire à un étranger. Vous n’arrivez même pas à la cheville de la plus vulgaire femelle du Tharseim.

    Qui vous a laissé entrer ? Déguerpissez prestement, ou je vais vous confier à mes nouveaux soldats d’élite… Pour écrire votre torchon, vous n’aurez qu’à vous adresser à mes biographes. »

     

    > Je n’ai pas eu plus de succès avec ses biographes, désolé.

    Hirdan Pascor est un homme grand et svelte, paraissant beaucoup plus jeune que ses soixante ans. Il a une peau très pâle, des cheveux blonds coupés très courts et des yeux vairons, l’un brun et l’autre bleu. Son goût pour les jeunes hommes est de notoriété publique. Il n’a ni épouse ni enfants.

    Xénophobe et misogyne, ce type a tout l’air d’un dangereux mégalomane qui méprise à peu près tout le monde, à part lui-même.

     

    ♦ ♦ ♦

     

    Aries Vardan

     

    « Veuillez m’excuser, j’ai assisté à la fin de votre entrevue avec le Grand Ordonnateur (regard inquiet à gauche et à droite). Vous savez, tous les Thars ne se désintéressent pas des étrangers.

    Pardon ? Oui c’est exact, il existe des mouvements dissidents… Non bien sûr, je n’en fais pas partie. Parlez moins fort s’il vous plaît. Écoutez, je ne peux pas répondre à vos questions, j’ai beaucoup de travail. Je vais vous donner un conseil amical : faites attention à ce que vous dites si vous ne voulez pas finir dans un cachot ou une salle de torture. »

     

    > Aries Vardan est un des Ordonnateurs du département scientifique à Harfang, la capitale du Tharseim. C’est un homme important dans son pays. Il porte une blouse-uniforme décorée de triangles noirs et gris. Cinquantenaire il est de corpulence moyenne, c’est un homme assez avenant malgré son air inquiet.  Il a des yeux verts, des cheveux poivre et sel coupés courts.

    Je lui ai proposé un rendez-vous pour discuter plus sereinement, il a refusé. Il semble détenir des informations intéressantes mais il faudrait pouvoir gagner sa confiance…

     

    ♦ ♦ ♦

     

    1200420204_722355975a (crédit photo : David Jonglez)

     

    Hog

     

    « Par tous les cactus du Désert Agriote, un touriste ! Z’êtes perdu ?

    Si j’ai de l’eau ? ‘Faut voir…  vous avez queq’chose en échange ? Alors non. Saloperie de soleil, hein ! Ouais je traverse le désert avec ma caravane d’escarabes, enfin, un bout seulement. Y a pas mal de tribus qui apprécient que j’leur amène des marchandises depuis la frontière nemosiane.

    Ça vous étonne que je trimballe du bois, ben r’gardez autour de vous ! Dans le Calsynn, c’est un matériau rare et précieux. Ouaip, des fois j’emmène des gens mais ça m’étonnerait qu’on fasse affaire, tous les deux.

    Z’avez pas d’eau, pas d’bouffe non plus j’imagine… des armes ? Ah ! Filez-moi ce joli fusil sonique et je vous conduis au prochain village. Je sais comment éviter pas mal de coins dangereux, j’connais l’emplacement de quelques sources. Si vous préférez garder votre pétoire, vous allez crever de soif ici. C’est pas mon problème. »

     

    > Hog est un nomade solitaire du Calsynn. Assez petit et trapu, il porte une tenue disparate faite de cuir de chenille et de plaques d’armure en carapace de coléoptère. Son crâne est rasé à blanc, hormis deux longues tresses brunes qui partent du sommet de la tête et lui arrivent au milieu du dos.

    Je l’ai surpris en train de fouiller dans mes affaires pendant la nuit, mais comme je n’avais rien caché d’intéressant, on en est resté là. Déjà bien armé et équipé d’un diffuseur de phéromones répulsives, il n’a pas hésité à tirer sur tous les insectes menaçants qui croisaient notre route. Certains étaient de vrais monstres…

    Il a gardé mon fusil et j’ai finalement pu sortir du désert. Mon petit doigt me dit que j’ai eu de la chance de ne pas être une femme, cette fois.

     

    ♦ ♦ ♦

     

    Le Porteur de Mort

     

    > Je n’ai pas réussi à le localiser pour avoir un entretien avec lui. À vrai dire, il est difficile de savoir s’il ne s’agit pas seulement d’une légende.

    Le Porteur de Mort serait un assassin méthodique faisant des victimes un peu partout sur l’hémisphère habitable. Il n’aurait jamais laissé un témoin vivant, jamais le moindre indice ni la moindre empreinte. Personne ne sait à quoi il ressemble et pourtant, la plupart des gens ont entendu parler de lui.

    Ses crimes sont signés par la pratique d’un rituel sur les corps de ses victimes, toutes tuées avec des armes blanches parfois enduites de poison. Les cadavres sont toujours retrouvés dans des postures paisibles, formant parfois entre eux des figures géométriques. Les yeux clos, comme préparés pour un ultime voyage, ils sont couverts de pétales de fleur odorants et légèrement phosphorescents, provenant d’une plante jusqu’à ce jour inconnue.

    Ses malheureuses cibles ne semblent pas avoir de lien entre elles. Comme elles sont parfois très éloignées géographiquement, certains pensent qu’il pourrait s’agir d’un canular sordide, d’imitateurs reproduisant la méthode d’un tueur ayant réellement vécu. D’autant qu’il est supposé parcourir ce monde depuis plus de cinquante ans… S’il existe vraiment et qu’il y a une logique derrière ses meurtres, lui seul la connaît.

     

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    > Je sens une présence, quelque chose m’observe… on me suit. Il est temps de rentrer.

     

    ♦♦♦

     

    Pfiou ! Pas toujours évidents ces personnages. Je me rends compte combien moi, qui ne suis ni un héros ni un méchant, je n’en mènerais pas large face à certains d’entre eux. Vous les rencontrerez tous dans le roman et il en reste d’autres à découvrir…

    Pour le prochain article j’hésite encore entre plusieurs sujets, alors ce sera une surprise. Il s’agira en tout cas d’une petite histoire.

    Prenez soin de vous.

     



     


  • Elorine et Naëlis

    Salut à tous.

    Les abonnés du blog (qui ont lu le début du roman) ont déjà commencé à découvrir Elorine et Naëlis.

    En visitant les blogs de certains amis auteurs dont vous avez les liens dans la colonne de droite (je vous invite à regarder, ils sont tous intéressants et tous différents), je me suis dit que ce serait bien de vous parler de mes personnages principaux. Mais il m’a semblé utile de vous familiariser d’abord avec quelques termes spécifiques à cet univers, dans les articles précédents

    Après tout, que serait un roman sans personnages ?

    Ils sont le cœur du scénario, l’axe principal autour duquel les évènements se mettent en place. Leurs compétences, leur caractère, leurs émotions et sentiments, leurs relations entre eux construisent une histoire unique.

    De nombreux auteurs confient que leurs personnages, par moments, n’en font qu’à leur tête. Les miens n’échappent pas à cette tendance. Ils prennent des décisions, réagissent à certains évènements d’une manière que je n’avais pas toujours prévue. Une fois plongés dans l’action, ils agissent à leur façon et enrichissent le déroulement de l’histoire. J’aime beaucoup ces moments où mes idées se développent d’elles-mêmes, comme animées d’une vie propre. Même si ces petites escapades me valent parfois des migraines pour que l’ensemble reste cohérent…

    Passons aux choses sérieuses.

    Je suis allé sur place pour les interroger directement, exprès pour vous. Un peu comme un entretien juste avant le début du roman, pendant l’année 608 du calendrier local. Permettez-moi de vous présenter :

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    Elorine Sequoia

     

    « Oui, même si vous ne faites pas partie de l’ordre, vous pouvez m’appeler Matria Elorine. Dépêchons, je vous prie, mon temps est précieux. Vous voulez connaître mon histoire ? (regard hautain)…

    Ma mère a fui le Calsynn alors qu’elle était toute jeune pour échapper à un mariage forcé. Éprise de liberté, marquée par sa dure condition de femme de clan, elle a traversé la Nemosia sans s’arrêter pour rejoindre le matriarcat. À Leda, la capitale valokine, elle a rencontré mon père. Rien à voir avec les rustres du désert, c’était un homme doux, je crois qu’ils ont été heureux ensemble. Je suis fille unique. Des facilités ont été détectées chez moi pour percevoir le Seid, j’ai donc intégré le monastère à l’âge de quatre ans.

    Je suppose que vous connaissez plus ou moins le parcours d’une Sœur Ophrys, je ne vais pas vous raconter tout mon apprentissage. À ma majorité, j’ai pu choisir la branche des Melishaï et je me suis occupée d’une ruche d’aporims jusqu’à mes trente ans.

    On a aussi trouvé chez moi des talents pour la pédagogie et la diplomatie, que j’ai approfondis. Quand je suis devenue Matria, j’ai été l’une des plus jeunes ambassadrices dans le Tharseim. Je suis restée deux ans là-bas, mon séjour ne s’est pas bien déroulé. J’ai passé ensuite quelques temps dans le Calsynn puis en Nemosia avant de revenir en Valoki.

    Depuis dix ans maintenant, je n’ai plus quitté mon pays natal et je vis dans le monastère principal de l’ordre, près de Leda. Je pense pouvoir dire sans prétention que je suis une des meilleures guérisseuses de la région. J’enseigne aussi mes connaissances à plusieurs Melishaï.

    Ce qui compte pour moi ? La droiture, le travail, le rationnel, la loyauté. Rien ne doit passer avant les intérêts de l’ordre. Je trouve parfois mes consœurs un peu trop émotives. Paradoxe pour une moniale ? Je ne crois pas. Notre sensibilité nous permet d’accéder au Seid, mais savoir maîtriser cette énergie, c’est aussi atteindre un stade de conscience qui se situe au-delà des émotions. Je n’aime pas la sensiblerie. D’ailleurs, je dois dire que certaines de mes élèves me causent du souci à ce niveau.

    En effet, Naëlis par exemple. Vous la connaissez ? Elle est probablement ma meilleure élève et pourtant, elle m’inquiète parfois. Il y a chez elle une sorte de nonchalance naturelle, elle arrive à être insolente sans même s’en rendre compte. Je la surveille de près, celle-ci. Ses talents pour le Seid sont indéniables, elle arrive même à me surprendre. Mais je n’aime pas tellement les surprises.

    Ma vie sentimentale ? Ça ne vous regarde absolument pas. »

     

    > Elle m’a planté là sans autre forme de politesse.

    Mince et grande pour une Valokine, Elorine est le fruit de nombreux métissages. Elle a la peau mate, un visage très fin, des pommettes saillantes et des yeux en amande d’un bleu très clair. Ses cheveux sont lisses et noirs. Âgée de quarante-cinq ans, elle fait partie des meilleures Matria de l’ordre Ophrys et porte trois pierres d’Ambremiel autour du cou.

    C’est une femme posée, intelligente, qui réfléchit avant de s’exprimer ou d’agir. Toujours impeccable, organisée, elle dégage une impression de sagesse, de calme. Elle n’aime pas montrer ses émotions et semble toujours impassible.

    Habile dans les discussions par son sang-froid et son esprit logique, elle peut aussi se montrer autoritaire et faire preuve d’une certaine froideur. Peut-être est-ce dû à cette distance que doivent souvent prendre ceux qui passent leur vie à s’occuper des autres…

    Les Veneris vont lui confier une mission de la plus haute importance, un voyage dangereux pour lequel elle sera accompagnée de sa meilleure élève. Sa relation avec son apprentie, loin de la tranquillité du monastère, deviendra plus délicate que jamais.

     

    ♦ ♦ ♦

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    Naëlis

     

    « Bonjour, je m’appelle Naëlis (sourire). Vous faites une sorte de reportage ? Amusant. Eh bien, je ne suis pas sûre d’être une personne très intéressante… Je n’ai pas beaucoup de temps mais vous avez l’air sympa, je veux bien vous accorder quelques minutes. C’est bizarre, vous me dites quelque chose…

    Je ne vous ai pas donné mon nom de famille pour une raison très simple, je n’en ai pas. J’ai été trouvée tout bébé sur les marches du monastère et recueillie par les Sœurs Ophrys.

    D’où je viens ? Bonne question. Avec mes cheveux blonds et ma peau claire, j’ai pas mal souffert des moqueries de mes camarades quand j’étais Koré. L’adolescence est cruelle… Oui, oui, il est possible que je sois même originaire du Tharseim (soupir). On peut changer de sujet ?

    J’ai toujours vécu dans le monastère principal de l’ordre, près de Leda. J’aimerais beaucoup voyager, découvrir le vaste monde, il doit y avoir tant de belles choses à découvrir… Mais peut-être que je n’en aurai jamais l’occasion. Non, ça ne me rend pas triste.

    J’aime ma fonction, j’adore travailler avec les aporims. Il m’arrive même de préférer la simplicité des insectes. Ils ne connaissent pas le mensonge, quand ils essayent de tromper leur entourage c’est uniquement pour chasser ou se protéger.

    On vous a dit que j’étais très douée ? (rougit) Euh, je pense qu’on peut toujours faire mieux. C’est vrai que j’ai réussi tous les tests il y a deux ans, quand je suis devenue Shaïli. Je ne suis pas la seule… J’aurais pu intégrer n’importe quelle branche de l’ordre et j’ai choisi les Melishaï. Quel bonheur de parcourir le ciel sur le dos d’une aporim !

    Mon avenir ? Je n’aime pas trop y penser. Ce serait un honneur de devenir Matria un jour, mais ça me fait un peu peur. Et puis, je ne sais pas encore si j’aimerais faire des enfants. J’ai le temps c’est vrai. J’ai beaucoup d’admiration pour Matria Elorine, mon mentor, mais je dois avouer que parfois, on a du mal à se comprendre. C’est un vrai glaçon… Elle va le lire votre texte ?

    Ce qui compte pour moi : accomplir mon devoir, le partage, le respect, la joie de vivre. J’ai horreur de l’injustice. Ma Matria me reproche souvent d’être trop émotive, mais c’est aussi cette hypersensibilité qui m’a donné quelques talents. Ce n’est pas toujours facile à gérer. J’aime faire les choses à ma manière, même si des fois ça ne convient pas trop à mes supérieures.

    Ma vie sentimentale ? Vous posez des questions étranges ! Eh bien… comme toutes les moniales de mon âge, je n’ai pas le droit de fréquenter des hommes. Certains sont attirants mais je préfère les filles (sourire). Oui, les relations entre Sœurs sont tolérées si elles restent discrètes. La notion de couple nous est étrangère, nous ne sommes pas censées ressentir des sentiments amoureux. Ça fait partie de notre conditionnement… (pensive)

    D’ailleurs je me demande, comment ça se passe pour celles qui se retirent de l’ordre à trente ans ?… Je demanderai à Matria Elorine.

    Ma meilleure amie s’appelle Liselle, elle est Melishaï aussi. Je l’adore (rougit). Je devine à votre aura et votre petit sourire en coin la question que vous allez me poser. Là, vous devenez vraiment embarrassant ! Je vais être en retard, désolée, il faut que j’y aille.

    À la prochaine. »

     

    > Bon d’accord, c’était un peu indiscret.

    La couleur de son regard est étonnante. Âgée de vingt-et-un ans, Naëlis est pourvue d’un caractère complexe qui déstabilise parfois son entourage. D’ordinaire assez discrète et rêveuse, elle peut parfois se montrer impulsive et il lui arrive de prendre des risques inconsidérés. Sportive, elle aime dépasser ses limites et montre un goût prononcé pour les sensations fortes.

    Esprit indépendant, un peu rebelle, elle a facilement tendance à tout remettre en question. Il lui arrive d’être angoissée. Malgré son intelligence elle est encore ignorante de beaucoup de choses et très naïve sur certains sujets. D’un naturel modeste, elle frise le complexe d’infériorité. Elle n’a pas conscience que sa spontanéité et sa franchise passent parfois pour de l’arrogance aux yeux de ses supérieures.

    Le voyage qu’elle entreprendra avec sa Matria va bouleverser ses croyances et sa vision du monde. Elle devra suivre un chemin difficile qui pourrait bien être sans retour.

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    C’est avec ces deux femmes que vous découvrirez la majeure partie de l’histoire développée dans le roman.

    Dans le prochain article, je vais vous présenter d’autres personnages que je ne vais pas appeler secondaires car certains jouent un rôle très important dans cette histoire. Je les laisserai aussi se présenter eux-mêmes, s’ils veulent bien.

    À très bientôt.



     (images provenant d’ici ou , et au-de)