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  • Le journal illégal de Bakir Meyo

     

    Salutation !

    Je n’avais pas donné de nouvelles depuis quelques temps, mais j’ai le plaisir de vous annoncer la parution de mon deuxième roman.

    Le journal illégal de Bakir Meyo est disponible dès aujourd’hui sur Amazon ! Il regroupe l’ensemble des récits de ce personnage, dont vous pouvez lire la première partie ici sur le blog, dans la catégorie qui lui est consacrée.

    Vous pouvez vous procurer le roman complet en version numérique et papier. Il est également disponible à l’emprunt pour les abonnés Kindle. Il suffit de cliquer sur la couverture pour vous rendre sur la page de vente :

     

     

    Ce livre est seulement accessible sur Amazon, en tout cas pour le moment. J’ai décidé de le publier chez eux pour plusieurs raisons, et entre autres, cela me donne l’occasion de participer au concours des Plumes francophones 2018. J’en profite pour remercier Marjorie de m’en avoir parlé ! Pour y inscrire un livre, l’une des conditions est de réserver l’exclusivité à Amazon jusqu’à la fin du concours, au mois d’octobre prochain.

    Certains de mes lecteurs et lectrices peuvent être réfractaires à l’idée d’acheter leurs livres chez eux, aussi je vais commander quelques exemplaires papier. Si vous souhaitez acheter ce roman sans passer par Amazon, il suffit de me contacter : sandro@entombootis.com

     

    Je vais étudier mes possibilités pour le diffuser sur d’autres sites de vente, quand le concours sera terminé. C’est le premier livre que je publie sans aucun intermédiaire, alors je ne me suis pas encore penché là-dessus sérieusement. D’autant que j’ai trois mois devant moi avant l’échéance… ce sera fait en son temps.

    Ma priorité c’était d’abord de me familiariser avec leurs outils de publication, car cette fois, j’ai dû tout faire moi-même.

    Je n’ai pas compté les heures que j’ai passées à lire des consignes techniques puis à les appliquer, à comprendre et corriger mes erreurs parfois, dans le but de réaliser les maquettes pour les deux versions, numérique et papier. C’est du boulot !

    Par contre le gros avantage, c’est qu’en faisant tout soi-même ça ne coûte pas d’argent à l’auteur. Beaucoup de temps et d’efforts, mais je n’ai pas à payer pour publier mon travail. C’est ainsi avec l’auto-édition. Soit on apprend à tout faire, soit on paie d’autres personnes qui vont effectuer certaines tâches pour nous. Ça peut revenir cher.

     

     

    Je me tourne donc au maximum vers le DIY (do it yourself).

    Pas facile d’être à la fois écrivain, illustrateur, correcteur, maquettiste, éditeur… il faut y consacrer beaucoup de temps et d’énergie. Prendre du recul, être capable d’autocritique, se remettre en question, apprendre à utiliser de nouveaux outils, de nouvelles techniques. Rester zen et patient quand on bloque sur une étape 🙂

    Mais cela apporte aussi l’avantage de l’indépendance, la possibilité d’avoir un meilleur contrôle sur le résultat final. Pour moi qui suis assez pointilleux sur les détails, c’est très intéressant. J’ai appris beaucoup de choses ces dernières semaines et même si c’était parfois fastidieux, j’ai trouvé tout ça passionnant.

    Apparemment j’ai bien fait le job, car Amazon a accepté mes fichiers du premier coup, sans me demander la moindre retouche.

     

    Le premier jet m’a occupé jusqu’au début du printemps, finalement. Alors je suis content d’avoir atteint l’objectif que je m’étais fixé de le publier cet été.

    Dans un article précédent, j’avais annoncé que la version numérique du roman de Bakir Meyo ne dépasserait pas les 2 euros. En fait, pour participer à ce concours j’ai dû fixer le prix à 2,99 €. C’est le tarif minimum. La version papier quant à elle coûte 12 €.

     

    J’ai fait de mon mieux pour assurer une certaine qualité à ce roman, avec le soutien aussi de trois personnes qui m’ont aidé à traquer les fautes, améliorer la syntaxe de certains passages, peaufiner la couverture et la présentation. Je ne les ai pas oubliées dans mes remerciements, à la fin du livre.

    Cela dit, il peut toujours rester des petits défauts qui m’auraient échappés. Si vous en trouvez, n’hésitez pas à m’en faire part.

     

    ◊♦◊

     

    J’espère que vous passerez de bons moments avec les récits et les réflexions de Bakir Meyo, si vous lisez ce roman. Il s’avère assez différent de mon premier, même s’il a lieu également sur Entom Boötis. Il m’a semblé intéressant d’aborder le même univers depuis un point de vue différent, en l’occurrence le Tharseim. Ce pays qui ressemble beaucoup à nos sociétés modernes, ou à ce qu’elles risquent de devenir…

    Si vous préférez l’ambiance des Sœurs du Miel rassurez-vous, la suite est en cours de création. Elle sortira l’année prochaine si tout se passe bien.

     

    Vos commentaires sont plus que bienvenus sur Amazon, pour aiderLe journal illégal de Bakir Meyo à se faire connaître auprès des autres lecteurs. Cela peut paraître anodin mais des avis positifs peuvent beaucoup influencer d’autres personnes dans leurs achats. Si vous avez des critiques, j’espère simplement qu’elles seront constructives.

    Pour finir, voici la maquette de la couverture du livre broché. En cliquant dessus, vous irez aussi directement sur la page Amazon :

     

     

    Merci pour votre soutien !

    À bientôt.

     



     


  • Deux cœurs dans la tourmente… et tout a basculé

     

    (Journal illégal de Bakir Meyo – suite de Dangereuse activité clandestine)

     

    « La porte s’ouvrit sur une scène abominable : Melina était par terre, en pleurs et le visage en sang. Ousmane se tenait au-dessus d’elle en l’insultant copieusement, et lui cognait dessus à grands coups de poing.

    Ni une ni deux, Pablo et moi nous sommes précipités sur le grand métis pour le plaquer au sol. Malgré sa blessure, le frère de la belle avait réagi aussi vite que moi. Ousmane l’a repoussé brutalement, l’épaule blessée de Pablo s’est écrasée contre un mur, lui arrachant un cri avant qu’il ne tombe inconscient, terrassé par la douleur.

    Je me suis retrouvé seul, au corps-à-corps contre le colosse. Nous nous roulâmes sur le sol en échangeant des coups, mais il était bien trop puissant pour moi. Je me suis vite retrouvé en position de faiblesse, étendu sur le dos avec le monstre qui me maintenait plaqué au sol en défonçant mon visage à coups de poing.

    Je sentais mes os se briser, mon sang giclait à chaque coup. Dans une tentative désespérée, je tentais de saisir le flingue caché sous ma veste. Il frappa mon poignet avec une telle force que le revolver valdingua dans la pièce. Ousmane semblait possédé. Ses yeux injectés de sang lançaient des éclairs de folie meurtrière.

    — Voilà ce que j’en fais, du gentil Bakir ! cracha-t-il en continuant de me massacrer. On verra si tu l’apprécieras toujours quand j’en aurai fini avec lui !

    Les coups pleuvaient. Je n’avais même plus la force de lui résister. Je sentis que j’allais m’évanouir, envahi par un brouillard rouge. Mourir peut-être.

    Une première détonation, étouffée par le silencieux. Puis une deuxième. Je vis les yeux d’Ousmane s’agrandir sous l’effet de la surprise. Une tache rouge s’épanouit sur sa poitrine. Troisième détonation. Un horrible trou apparut au milieu du front du grand métis et il s’écroula sur moi, raide mort.

    Melina tenait mon revolver en tremblant. Elle le laissa tomber au sol et fondit en larmes. Je me dégageais péniblement pour aller vers elle, la prit dans mes bras, et nous avons sangloté ensemble.

     

     

    Dès que nous avons repris nos esprits, malgré notre piteux état nous nous sommes précipités pour nous occuper de Pablo. Il reprit connaissance alors qu’on le portait sur son lit. Le brouillard rouge ne voulait pas quitter ma tête endolorie, cotonneuse. J’avais le nez et une dent cassés. Le joli visage de Melina était tuméfié par les coups. Elle avait une pommette fracturée, un affreux hématome violacé l’empêchait d’ouvrir un œil.

    Je verrouillais la porte de l’appartement laissée ouverte pendant la bagarre. Nos cris avaient sans doute attiré l’attention des voisins, mais personne ne vint voir ce qui se passait. La crainte qu’inspirait Ousmane à tout le monde nous servit, cette fois. Grâce au silencieux, les coups de feu étaient passés inaperçus.

    Il fallut utiliser toutes les ressources de leur maigre armoire à pharmacie. Gavés d’antalgiques, nous nous sommes d’abord occupés de l’épaule de Pablo. La partie la plus délicate fut de lui enlever les vêtements brûlés et collés à la plaie. Mais nous réussîmes à panser cette horreur et ensuite, Melina et moi nous soignâmes mutuellement.

    Jamais je n’allais oublier la douceur de ses gestes envers moi, son désespoir mêlé de reconnaissance. Son visage tellement meurtri, abîmé… J’avais voulu l’aider, mais c’est elle qui venait de tuer un homme pour me sauver. Son homme. Avec ce flingue que j’espérais ne jamais avoir à utiliser, destiné à nous défendre contre la police tharse, et qui venait de servir contre un autre immigré. Un membre de notre mouvement de résistance, pour couronner le tout.

    Nous regardâmes le cadavre du grand métis, tétanisés d’abord, impuissants devant le fait accompli. Je leur proposai alors d’opérer comme j’avais dû le faire avec le corps de Relg.

    Melina et moi sommes ressortis pour faire des emplettes, nos visages difformes cachés tant bien que mal par les masques respiratoires et les capuches. Ce printemps était si froid que cela ne choqua personne. Nous achetâmes des bidons de soude dans plusieurs commerces différents, pour ne pas trop attirer l’attention. Les vendeurs et les clients des magasins nous regardèrent bizarrement, ou était-ce juste une impression ? Nous nous sentions coupables, mais personne ne pouvait deviner ce que nous venions de faire.

     

    La nuit tombait dehors alors que nous rentrions, les bras chargés. Une fois notre fardeau déposé dans l’appartement, Melina fondit une nouvelle fois en larmes devant le corps de son ex-fiancé.

    Malgré sa blessure, Pablo nous aida à porter le cadavre dans la baignoire. L’ignoble suite de l’opération, vous la connaissez…

     

     

    En dépit des masques respiratoires, des fenêtres grandes ouvertes et de tout ce qui nous tombait sous la main pour parfumer l’atmosphère, l’odeur fut épouvantable. À la fin il ne restait que les os, les vêtements synthétiques et les trois balles qui avaient tué Ousmane. Tout fut réparti dans différents sacs, dont nous emportions aussitôt une partie dehors.

    Autre problème : le logement était au nom du métis. Impossible pour Melina et Pablo de rester dans cet appartement. Je leur proposai de venir chez moi, le temps de trouver une autre solution.

    Ainsi, après un petit détour par le bord de mer… nous nous retrouvâmes tous les trois dans mon studio minable à l’autre bout du quartier. Il était déjà très tard. J’étais de toute façon en congé et vu leurs blessures, mes deux amis allaient devoir prévenir leurs employeurs de leur absence pendant quelques jours, au moins.

     

    Après avoir recouvré un semblant de calme, nous eûmes une longue discussion tous les trois. Ce n’était pas la première fois qu’Ousmane frappait Melina. Les tensions étaient de plus en plus vives entre eux, et j’appris aussi avec stupeur que j’en étais l’une des causes. Le frère et la sœur ne me l’avaient jamais dit, mais depuis que j’étais entré dans leur vie, ils m’appréciaient vraiment beaucoup. Au point que Melina prononçait de plus en plus souvent mon prénom quand elle se disputait avec Ousmane, comparant nos paroles et nos actes pour tenter de le mettre devant ses contradictions et sa mauvaise foi.

    Matelas gonflables et couvertures étalées par terre, il n’y avait plus de place dans le studio. Nous parvînmes finalement à nous reposer au petit matin, côte à côte tous les trois. Melina m’a pris la main en murmurant un merci, puis elle s’est endormie contre mon épaule. Raide comme un piquet, je passais ces quelques heures sans pouvoir fermer l’œil. Aucun de nous trois ne dormit vraiment, je pense. Mais pas entièrement pour les mêmes raisons.

    Melina… nous étions deux cœurs dans la tourmente. Elle, parce qu’elle avait donné tout son amour à la mauvaise personne. Comme je l’avais fait aussi par ignorance et manque d’estime de soi, il n’y avait pas si longtemps… Et moi, tourmenté parce que je refusais bêtement de l’écouter, ce cœur qui ne cessait de m’envoyer des messages depuis deux ans. Nous étions pourtant faits l’un pour l’autre.

    Et puis, tout a basculé. Aussi étonnant que cela puisse paraître, cette explosion de violence nous a rapprochés, libérés. Elle nous a mis devant l’évidence que nous tentions d’ignorer. Oh, cela ne s’est pas fait du jour au lendemain. Il a déjà fallu se remettre du choc initial. Mais cette nuit terrible fut le déclencheur d’une prise de conscience commune. D’une nouvelle relation.

     

     

    Les journées suivantes furent consacrées à nous remettre de nos émotions et de notre fatigue, à nous soigner et continuer à faire disparaître les os d’Ousmane. Nous retournâmes plusieurs fois à leur ancien logement pour qu’ils récupèrent des affaires et tout nettoyer à fond. Puis, quand l’état de Pablo lui permit de cacher complètement sa blessure, il alla déclarer aux services de police que le grand métis avait disparu.

    Comme il s’agissait aussi d’un immigré, nous savions que les recherches ne seraient pas effectuées avec beaucoup de zèle.

    Il fallut en revanche raconter la vérité à nos contacts de la Main Opaline. Enfin quand je dis « nos » contacts, à l’époque c’était plutôt les leurs. Étant donné les blessures que purent montrer le frère et la sœur, leur version fut visiblement acceptée. À cette occasion, nous avions même appris que notre organisation clandestine avait de sérieux doutes quant à la fiabilité d’Ousmane. Pablo devint le nouveau chef de notre petit groupe.

    Nous cohabitions pendant quelques jours, puis je dû reprendre mon travail en mer. Quelle ironie. Alors que j’avais attendu tellement longtemps cette promotion qui me permettait de fuir la ville pendant de longues semaines, même si le travail était dur et moralement très discutable, j’en arrivais à regretter de l’avoir obtenue. Je ne vivais plus seul dans mon petit appartement minable, j’avais enfin deux compagnons pour partager mon quotidien… dont Melina. Mais c’est moi qui devais partir.

    Le frère et la sœur tenant à ne pas représenter un poids pour moi, ils allaient chercher activement un autre logement pendant mon absence. J’embarquais sur le navire de pêche de mon employeur avec la crainte de retrouver mon studio vide, à mon retour.

    Et c’est ce qui arriva… »

     

     

    – Bakir Meyo, “Errances d’un Calsy dans le Nord”, extrait n°12 [journal illégal]

    Ghetto calsy de Svalgrad, ouest du Tharseim – Année 603 du calendrier planétaire.

     

     



     


  • Dangereuse activité clandestine

     

    « Bien le bonjour, c’est Bakir Meyo. De longs mois se sont écoulés depuis que j’avais interrompu le récit de mon histoire, j’en suis désolé. Peut-être que vous ne ressentirez pas toutes ces longueurs quand mes textes seront publiés, mais si c’est le cas je vous fais mes excuses au nom de tous les membres de notre journal illégal.

    La dernière fois, je vous avais raconté ma première rencontre avec Melina et son fiancé Ousmane, ainsi que son frère Pablo. Je commençais alors mes actions pour la Main Opaline en tant que colleur d’affiches. Une activité bien dangereuse en réalité.

    J’aurais de nombreuses péripéties à vous raconter à ce sujet, mais je voudrais surtout partager avec vous celle qui m’a le plus marqué, et vous allez bientôt le comprendre, à plus d’un titre.

     

    Je faisais le guet quand c’est arrivé.

    Pablo était en train de coller une affiche à une trentaine de mètres, alors que je restais discret à l’angle de la rue, avec mon sac à dos bourré d’affiches. Il y avait du monde sur les trottoirs de ce quartier populaire de Celtica. J’étais mal placé et Pablo a vu les deux flics en premier.

    Tout à coup je l’ai vu balancer l’affiche qu’il allait placarder, et il s’est mis à courir vers moi. Ensuite seulement, j’ai vu les deux types en uniformes noir et rouge derrière lui. Mon premier réflexe : retirer le sac de mes épaules et m’apprêter à courir également. Par solidarité j’attendis un instant que Pablo arrive à mon niveau, les deux flics sur les talons.

    Un seul des deux, en fait. Le plus svelte et sans doute le plus jeune. L’autre, obèse, avait sorti son arme et trottait comme il le pouvait derrière son collègue.

    J’hésitais un instant à sortir moi aussi le revolver qu’on m’avait confié. Mais tirer sur quelqu’un, même un flic, je n’en avais aucune envie.

    À l’instant où Pablo passait devant moi, au lieu de filer à ses côtés j’ai balancé le sac rempli d’affiches à la tête du policier qui allait rattraper mon ami. Mon sac était bien lourd et le type l’a reçu en pleine tête avec une telle force que son casque a violemment cogné contre le mur de l’autre côté. Le flic sonné s’est écroulé à mes pieds. Sans sa protection, je crois bien que je l’aurais tué net.

    L’autre hurla en pointant son arme sur nous. Mais les badauds surpris dans leurs occupations restaient figés sur le trottoir et l’empêchèrent de nous aligner correctement dans son viseur.

    Un rayon brûlant toucha quand même Pablo à l’épaule alors qu’on filait côte à côte. La peur nous donna des ailes et nous réussîmes à semer nos poursuivants.

     

     

    Notre technique habituelle pour disparaître : d’abord changer plusieurs fois de rue, sans cesser de courir et en prenant garde de ne pas revenir sur nos pas. Dans un recoin discret, une ruelle sombre et peu fréquentée, on retournait nos blousons et bonnets amovibles. Les masques anti-pollution cachaient nos visages. Pablo a étouffé un cri de douleur alors que je l’aidais à retourner ses vêtements.

    De là, en cas de problème, nous avions pris l’habitude de nous séparer pour nous fondre dans la foule. Mais cette fois, la blessure de mon ami me poussa à rester avec lui.

    Nous les avions semés. Une fois la peur et l’adrénaline un peu moins fortes, la douleur saisit Pablo. Son épaule était sévèrement brûlée. Sous la veste à présent déchirée d’un trou carbonisé, les vêtements se mêlaient à la chair brûlée de son épaule. Nous reprîmes notre progression aussi vite que possible, vers le ghetto des immigrés où nous vivions.

     

    Nous étions en l’année 539.

    Cela faisait déjà deux ans et demi que j’agissais secrètement pour la Main Opaline. Plus de deux ans à coller des affiches interdites avec Pablo ou un autre coéquipier, à croiser Melina et Ousmane une fois par semaine…

    Entre temps, j’avais fait mes preuves sur les navires de pêcheurs et mes efforts acharnés avaient fini par payer : j’étais monté en grade dans l’estime des marins nordiques. Je commençais à m’absenter pendant plusieurs semaines en haute mer, sur l’océan. Enfin !

    Je vous épargnerai les détails de cette pêche industrielle. Vous avez probablement entendu parler de ces immenses navires qui épuisent les milieux marins, saccageant des écosystèmes entiers. Ces bateaux-usines où les animaux sont directement débités, conditionnés et congelés, et qui causent de véritables génocides sur les espèces… Eh bien, je n’en suis pas fier mais j’y ai travaillé.

     

    (crédit photo : Australian Customs and Border Protection)

     

    Ces longues périodes de travail ininterrompu me permettaient de profiter de congés (mal) payés, entre deux voyages. Et pendant que j’étais à terre, je me glissais à nouveau dans la peau d’un colleur d’affiches clandestin.

    Je commençais aussi à prendre des notes, à écrire des bribes de mon passé et de mon présent. Des réflexions, des sentiments. Des brouillons, en quelque sorte, des textes que vous lisez maintenant. J’étais souvent solitaire et l’écriture me faisait du bien. Elle me permettait d’extérioriser des choses dont je n’avais pas forcément l’occasion de parler directement avec des amis.

    Parfois, simplement parce que le contexte ne s’y prêtait pas.

    Mais je réalisais aussi avec une pointe de tristesse que certains des sujets qui me tenaient à cœur n’intéressaient pas vraiment la plupart des gens. Voire pas du tout. Pire encore, lorsque j’abordais certaines facettes de la psychologie humaine, et donc nos propres travers à tous, j’avais souvent l’impression de jeter un froid.

    En espérant trouver des interlocuteurs curieux et peut-être aussi passionnés que moi par ce genre de sujet, je me retrouvais en fait bien souvent face à une forme discrète, mais bien réelle, de rejet. Je commençais alors à comprendre que malheureusement, la plupart des gens détestent qu’on gratte le vernis des apparences pour essayer de toucher le fond des choses.

    Aujourd’hui que ma vie est derrière moi, j’ai eu bien des occasions de refaire ce constat. J’en arrive à conclure que la plupart des hommes et des femmes se complaisent dans une forme d’ignorance qui leur donne l’illusion de maîtriser leur existence, alors qu’ils sont menés par le bout du nez, de la naissance à la mort.

    La vérité fait souvent mal, c’est vrai, mais le mensonge tue à petit feu.

    Certains préfèrent choisir une « réalité » qui les arrange, et c’est ainsi que l’on s’habitue à vivre dans une contradiction permanente, à la trouver normale. Ainsi que l’on s’habitue à s’entourer de mensonges, et donc aussi à se faire manipuler par ceux des autres. C’est une situation insidieuse et dangereuse. Toxique.

    Mais je m’égare encore… veuillez pardonner les digressions d’un vieillard.

     

    ◊♦◊

     

    Ces deux années qui venaient de s’écouler, je ne prendrai pas la peine de les détailler car il ne s’était rien passé de vraiment important pour moi. J’avais fait quelques rencontres, pourtant je n’arrivais pas vraiment à me lier avec des gens, à part avec Pablo et Melina. J’avais même eu des petites aventures avec deux jeunes femmes de mon âge, des étrangères comme moi bien sûr, mais ça n’avait pas fonctionné entre nous.

    Ces filles que j’avais rencontrées n’étaient pas à blâmer : je ne voulais pas l’admettre mais j’étais déjà amoureux de Melina. Et plus ou moins inconsciemment, je devais me montrer assez peu captivé par ces jeunes femmes qui ne parvenaient pas à l’occulter dans mes pensées.

    Deux ans que je la voyais donner son amour à Ousmane, ce type arrogant que je ne supportais pas. Il était plutôt beau, grand et musclé, plein d’assurance. Mais froid, prétentieux et tellement méprisant avec elle…

    D’ailleurs, ils se disputaient souvent. Comment dit-on, déjà ? « Le cœur a ses raisons que la raison ignore ». Quelle farce.

    La vérité, c’est que trop de gens croient trouver l’amour en se retrouvant en fait dans des histoires de domination et de manipulation. Trop de gens s’investissent dans des relations en croyant trouver un être complémentaire, alors qu’ils ou elles se retrouvent face à quelqu’un qui voit leur sensibilité et leur sincérité comme des faiblesses, des failles dans lesquelles on peut s’engouffrer.

    Bref…

     

    La première fois que je les avais rencontrés, c’était dans un petit appartement abandonné que les membres de la Main Opaline avaient squatté un moment. Mais il fallut y renoncer un jour et depuis quelques mois, j’avais le « privilège » de connaître la véritable adresse de mes trois compagnons dans l’illégalité.

    Pablo était en nage et s’appuyait sur moi en titubant, à bout de forces, la douleur lui vrillant les nerfs, quand nous sommes arrivés devant le petit appartement miteux, au dix-septième étage.

    Alors qu’il me passait sa clé magnétique pour ouvrir, nous entendîmes une violente altercation à l’intérieur. Nous échangeâmes un regard angoissé en entendant Melina hurler.

     

     

    La police avait-elle trouvé leur appartement ? Ou bien s’agissait-il d’un autre problème, avec d’autres immigrés peut-être ? Vous le saurez dans le prochain numéro. Et j’ai promis à mes collègues du journal que cette fois, ils attendront bien moins longtemps pour lire la suite.

    À bientôt. »

     

     

    – Bakir Meyo, “Errances d’un Calsy dans le Nord”, extrait n°11 [journal illégal]

    Ghetto calsy de Svalgrad, ouest du Tharseim – Année 603 du calendrier planétaire.

     



     


  • Notre première rencontre

     

    « C’est Bakir Meyo, bonjour. Je vous ai laissés la dernière fois sur le seuil d’un appartement dont on venait de m’ouvrir la porte. Je me retrouvais face à une jeune femme dont le regard brun était empreint de douceur. C’était notre première rencontre.

    Elle m’invita à entrer en refermant aussitôt derrière moi. Elle me frôla et j’appréciai furtivement le léger parfum qui l’entourait.

    — Melina, se présenta-t-elle. Vous êtes Bakir ?

    J’acquiesçais d’un hochement de tête, perturbé. Elle était jolie. Pas comme ces filles qu’on voit dans les publicités, refaites des pieds à la tête, maquillées et présentées sur des images copieusement retouchées. Juste jolie, avec des petits défauts plutôt charmants. Des cheveux noirs et lisses, attachés, une peau mate et des yeux presque noirs.

    Elle faisait partie de ces Nemosians habitant traditionnellement l’ouest de la Nemosia, ceux qui avaient la peau cuivrée plutôt que noire ou rouge, et que l’on pouvait confondre avec des Calsy. Nous nous ressemblions un peu, si ce n’est que dans ma famille nous avons toujours eu les cheveux bouclés, voire crépus.

    — Qui c’est ? demanda une voix masculine depuis le fond de l’appartement miteux.

    Je réalisais alors que nous étions en train de nous dévisager sans rien dire depuis quelques secondes.

    brown-eye

     

    — C’est le nouveau, répondit-elle à voix haute. Puis elle ajouta tout bas, sans me quitter des yeux : nous nous sommes déjà rencontrés ?

    — J’ai la même impression, dis-je. Mais je ne crois pas… je m’en souviendrais.

    Elle me sourit en faisant signe de la suivre et j’obtempérais, comme sur un petit nuage. J’étais tendu en me présentant à cette adresse, ce regard et ce sourire me firent l’effet d’un baume. L’appartement était pratiquement vide, ce n’était pas leur lieu de vie habituel.

    Elle me conduisit dans une grande pièce où étaient attablés deux hommes, Nemosians eux aussi. J’arrivais dans la pièce avec le cœur léger, mais les regards de ces deux types me plombèrent le moral.

    L’un des deux ressemblait à Melina, je pensais aussitôt à un grand frère. Il tapotait nerveusement sur la table avec le bout de ses doigts, et je vis à côté de cette main agitée un antique revolver à balles posé en évidence.

    L’autre homme devait avoir la quarantaine. C’était un métis représentant à lui seul les trois tendances morphologiques les plus répandues chez les Nemosians. Il était aussi le plus âgé et le plus corpulent de nous quatre.

    Il me fixait d’un regard où je ne lisais pas seulement de la méfiance, mais une absence totale de chaleur humaine. Je ne pus m’empêcher de penser aux yeux inexpressifs de certains insectes carnivores. Ses mains restaient dissimulées sous la table, mais je me doutais qu’elles tenaient au moins une autre arme braquée sur moi.

    Melina s’était discrètement éloignée de quelques pas avant de dire :

    — Bakir, voici mon frère Pablo et mon fiancé, Ousmane.

    — Salut, lança Pablo en me scrutant attentivement.

    — Sers-nous du muca, femme, ordonna Ousmane en désignant une chaise à mon intention.

    Melina nous servit pendant que je m’installais face aux deux hommes. Douche froide. La sensation agréable que je ressentais l’instant d’avant, seul avec elle, s’était envolée. Une boule d’angoisse me comprimait la poitrine.

    Tous mes sens étaient en alerte, et si vous avez lu mes textes précédents, vous savez de quel genre de personnes je me méfie le plus. Le regard de ce type ne me disait rien de bon. Et cette manière qu’il avait de lui parler à elle…

    — T’étais pote avec Relg ? fit-il de sa voix grave. C’est toi qui l’as fait disparaître ?

    — Oui, il est mort chez moi.

    — Tout s’est bien passé ? demanda Melina en finissant de remplir les tasses fumantes. Enfin, je veux dire…

    — On peut dire ça, rétorquais-je en repoussant les horribles images qui tentaient de s’imposer à ma mémoire. Ses os reposent au fond de la mer.

    — Désolée… dit-elle. Je crois qu’il nous avait parlé de toi.

    — Comme recrue potentielle, confirma Pablo devant mon regard étonné.

    Je sirotais la boisson chaude en silence, savourant son arôme corsé. En y réfléchissant, c’est vrai que Relg m’avait fait quelques sous-entendus, mais je n’en avais pas saisi la portée à ce moment. Il était en train de me recruter en douceur.

     

    main opaline

     

    — Tu bosses bien à l’usine hydroponique du quartier nord ? renchérit Ousmane.

    — Non, j’étais dans les élevages et les usines de conditionnement sur le port. Et maintenant je suis marin-pêcheur.

    Le grand métis se fendit d’un sourire de façade.

    — Je voulais juste vérifier. Pour le moment c’est très simple, tu n’auras de contact qu’avec nous trois. Tu viendras ici pour t’approvisionner en affiches.

    — Je vais coller des affiches, c’est tout ?

    — Pour commencer, oui. C’est dangereux figure-toi, il faut être discret et rapide. Toujours faire gaffe aux caméras et aux patrouilles de police. Si des civils cherchent à t’agresser ou te parlent mal, il faut fuir. Et ceux qui se montreront curieux ou intéressés, il faut essayer de les recruter prudemment. C’est un job très risqué.

    — Si tu as des talents de dessinateur ou d’écrivain, on cherche aussi des gens pour créer les affiches, ajouta Melina.

    — Il m’arrive d’écrire à mes heures perdues, confiais-je. Mais je n’ai jamais fait lire mes textes à personne.

    — Merveilleux, affirma-t-elle avec ce sourire qui me faisait fondre. Je suis dessinatrice, on pourrait bosser ensemble.

    — On a besoin de colleurs d’urgence, objecta Ousmane. Avec les derniers problèmes on a perdu trop de monde. Tu t’en sens capable ?

    J’hésitais un instant. Une partie de moi désirait rester près d’elle, ne doutant pas un instant que nous pouvions faire une bonne équipe. Mais une autre voix me chuchotait que ce serait choisir la facilité.

    Était-ce un autre test ? Je n’ai jamais aimé passer pour un lâche. Aucun doute que Pablo et Ousmane étaient des hommes d’action. Ma fierté de jeune Calsy me dictait de choisir le chemin le plus dangereux, et j’espérais sans doute déjà voir briller une lueur d’admiration dans les yeux de Melina.

    — Je vais commencer par coller des affiches et nous verrons, dis-je d’une voix plus assurée que je ne l’étais moi-même.

    Le sourire de Melina balaya mes derniers doutes. Elle me trouvait courageux et cela me donna justement du courage.

    — Tu sais te servir de ça ? questionna le frère de la belle en soulevant son flingue.

    — Non.

    Je baissais le regard, un peu honteux. Sur ce point, je n’étais sans doute pas à la hauteur. Mieux valait se montrer sincère, les risques étaient trop importants pour jouer les fiers-à-bras.

    Pablo me confia le revolver usé mais en parfait état de marche, d’après ses dires. Le vieux barillet était rempli de balles chemisées de cuivre et fendues. Le jeune homme m’en donna une pleine boîte supplémentaire.

     

    bullet-holes

     

    Munitions expansives enrichies, m’avait-il expliqué. Les balles fendues s’ouvraient voire éclataient au contact de la cible, effectuant bien plus de dégâts qu’une balle ordinaire. À l’intérieur se trouvait une petite dose de mercure hautement toxique. Si l’impact ne vous tuait pas, l’empoisonnement finissait le travail.

    Un peu sale comme moyen de défense, mais nous pouvions nous retrouver face à des armures lourdes et des armes à énergie. Dérisoire en fait, le revolver. Il me donna également un silencieux à fixer sur le canon. J’espérais ne pas avoir à m’en servir.

    — Bien sûr, t’as pas intérêt à te faire gauler avec ça… précisa Ousmane. Et je te conseille de t’entraîner dans un coin tranquille, avec le silencieux. Je vois que t’as amené un sac, c’est bien.

    Le couple qui m’avait recruté et donné cette adresse m’avait dit de prendre un sac à dos vide, je comprenais maintenant pourquoi. Pablo alla chercher des paquets d’affiches sur une autre table et mon sac en fut bientôt rempli.

    Ils me donnèrent mes dernières instructions et un rendez-vous pour la semaine suivante. J’espérais profiter de quelques secondes avec Melina avant de partir, mais c’est son frère qui me raccompagna à la porte de l’appartement vétuste.

    Notre première rencontre me laissa en fait un goût amer.

     

     

    Et c’est ainsi que commencèrent vraiment mes activités pour la Main Opaline.

    Suivant les consignes de mes contacts, les premiers temps je me contentais d’afficher dans les ghettos réservés aux étrangers, bien moins surveillés que les quartiers des Thars.

    La journée je partais travailler en mer, et chaque soir je marchais deux ou trois heures dans la ville avec un paquet d’affiches dont le verso était autocollant uniquement sur le plastibéton et le métal.

    Je n’arrêtais pas de penser à elle. J’avais beau repousser l’idée d’interférer de quelque manière sur leur vie privée, sans cesse je revoyais en souvenir son regard, son sourire, et cela me procurait une sensation aussi agréable que douloureuse. Je ne la voyais que quelques minutes à chaque fin de semaine, et chaque fois je repartais le cœur tourmenté.

    Elle semblait vouer une certaine admiration à Ousmane, alors qu’il se montrait méprisant avec elle. Chaque rencontre me confirmait ma première impression. Je ne pouvais m’empêcher d’être en colère. Pourquoi fallait-il que cette fille qui respirait la gentillesse tombe amoureuse d’un type aussi froid et arrogant ?

    En fait on retrouve ce type de schéma très souvent. Trop souvent. Et je ne pouvais rien y faire… pas encore du moins. Mais à ce moment j’ignorais à quel point les choses allaient changer.

     

     

    Les semaines passèrent, l’été cédant la place à l’automne.

    Plutôt bon comme colleur d’affiches clandestin, je commençais à m’aventurer dans les quartiers nordiques bien plus dangereux. Les éclairages y fonctionnaient tous, ainsi que les nombreuses caméras de surveillance dont il fallait repérer les angles morts. Éviter les patrouilles de police. Pablo commença à m’accompagner, nous alternions pour faire le guet ou coller les affiches subversives.

    Un premier passage pour repérer les lieux. Le guetteur se postait, l’autre dissimulait son visage sous une capuche et un masque anti-pollution avant de placarder une affiche le plus discrètement possible. On changeait vite de rue pour recommencer.

    Bien des fois, cela se terminait par une course folle dans le dédale urbain. Nous étions jeunes, vifs, et en rôdant nos techniques, de plus en plus efficaces.

    Évidemment, nos affiches ne duraient jamais bien longtemps. Mais elles avaient souvent le temps d’interpeller quelques passants avant d’être arrachées.

    Je m’entendais bien avec Pablo, il ne tarda pas à me confier ses inquiétudes pour sa sœur. Il était conscient que Melina n’était pas heureuse avec Ousmane. Mais le grand métis étant le plus expérimenté et d’un naturel dominant, colérique, il s’imposait comme le chef. Aucun de nous trois n’était en mesure d’assumer ce rôle mieux que lui. Alors on la fermait.

    Je me raisonnais pour éviter de nourrir mes pensées concernant Melina. D’autres femmes m’attiraient, parfois plus belles, mais elle c’était différent.

    Ma tête et mon cœur n’étaient pas d’accord à ce moment, et je vivais la chose assez mal. Rien n’était gagné, et je m’étais même persuadé que mes espoirs étaient voués à l’échec.

    Mais l’avenir allait me prouver que cette fois, c’est mon cœur qui avait raison… »

     

    – Bakir Meyo, “Errances d’un Calsy dans le Nord”, extrait n°10 [journal illégal]

    Ghetto calsy de Svalgrad, ouest du Tharseim – Année 603 du calendrier planétaire.

     

     



     


  • La Main Opaline

     

    « C’est Bakir Meyo, bonjour.

    Mes excuses pour la dernière fois, ma conclusion était un peu brusque. J’avais encore dépassé l’espace qui m’est imparti pour chaque numéro… mes amis du journal couperont avec justesse si nécessaire, je leur fais entièrement confiance. Mais tout cela mérite une petite explication.

    Je me retrouvais donc dans une situation inextricable, avec un mort sur les bras. Corps ensanglanté de mon ami Relg, que j’avais à peine eu le temps de connaître. Cette liste de noms… et cette adresse griffonnée sur un bout de papier, qu’il avait tenté de sortir de ses poches.

    Incapable de reprendre mes esprits en présence du cadavre, complètement paniqué, je quittais mon domicile pour aller prendre l’air. J’emportais avec moi ces documents pour lesquels Relg avait été, selon toutes les apparences, mortellement blessé. Je n’avais pas d’autre piste pour essayer de comprendre ce qui se passait.

    À peine dans le couloir, je recouvris d’ailleurs un peu de lucidité.

    Alerter la police ? pensais-je. Il paraît que dans les cas d’homicide, la personne qui trouve le corps est toujours le premier suspect. Immigré et sans argent, j’allais me faire broyer par la machine judiciaire. Coupable tout désigné. Règlement de compte entre deux étrangers, rabâcheraient les médias, tellement banal.

    Tous ces gens sur cette liste, des étrangers également… et si c’était pour eux que Relg était mort ? Non, surtout pas la police.

    mortels

    Mon pauvre ami saignait en arrivant chez moi, aussi j’entrepris d’inspecter le sol dans l’immeuble. Par chance, ses épais vêtements avaient absorbé la majeure partie du sang qui s’écoulait de sa blessure. Me munissant d’ustensiles de ménage par un bref retour dans mon studio, je nettoyais les rares taches que je trouvais dans le couloir et l’ascenseur. Il était tard, personne ne me dérangea.

    Je quittais l’immeuble avec soulagement, marchant dans les rues froides en serrant les feuilles du dossier sous les pans de ma veste. Quelques squatteurs occupaient encore les rues délabrées du ghetto, aucun ne m’adressa la parole. Je marchais vite, tellement stressé que je dégageais sans doute une énergie d’apparence agressive.

    Quand la fatigue de la marche apaisa quelque peu ma tension nerveuse, je m’assis un instant sur un banc, à côté d’un lampadaire encore en état de marche dans ce quartier aussi miteux que le mien. Trois fois que je passais devant. Je vérifiais une dernière fois l’adresse sur le petit bout de papier. Pas de doute, j’y étais.

    Après avoir soufflé un bon coup, je m’avançais dans l’immeuble vétuste. Ascenseur en panne. Six étages plus haut, j’hésitais encore devant la porte. Il devait être deux heures du matin. Ma main tremblait alors que j’appuyais sur la sonnette une première fois, puis une deuxième. Là j’entendis des mouvements dans l’appartement, on me regardait sûrement à travers le judas.

    — Qui vous êtes ? fit une voix étouffée derrière la porte.

    — Navré de vous déranger si tard… je suis Bakir Meyo, un ami de Relg.

    — Connais pas ! répondit sèchement l’homme. Vous devez vous tromper d’adresse.

    — Il m’a confié des documents pour vous, insistais-je.

    La porte s’entrouvrit alors, j’aperçus le visage d’un homme aux yeux bridés dans la pénombre. C’était sans doute un Valokin, âgé d’une trentaine d’années. Il me fixa attentivement dans les yeux, ouvrit plus grand et jeta un regard dans le couloir.

    — Entrez. Ne faites pas de bruit, mes enfants dorment.

    Je le suivis en silence le long d’un couloir plongé dans l’obscurité. À l’entrée d’un petit salon éclairé par une lumine tamisée, il se tourna brusquement vers moi en pointant un pistolet à plasma.

    — Du calme, je ne vous veux pas de mal ! m’exclamai-je en levant maladroitement les mains.

    Les listes de noms s’éparpillèrent alors par terre.

    — Moins fort ! me lança le Valokin. C’est ça vos documents ? Comment connaissez-vous Relg ? Et cette adresse ? Pourquoi je ne vous connais pas, moi ? Qu’est-ce qui vous prend de venir ici à une heure pareille ?

    — Je… je n’y comprends rien moi-même, bafouillais-je. Relg est arrivé chez moi blessé à mort, il avait ce papier avec votre adresse dans sa poche. Les noms de ces listes me semblent appartenir à des étrangers, j’ai peur que tous ces gens soient en danger. Je vous assure que…

    Je ressentis un coup violent derrière mon crâne, le sol se déroba sous mes pieds. Rideau.

     

     

    J’ouvris les yeux, attaché à une chaise. L’impression que ma tête servait de caisse de résonance à un percussionniste fou.

    La personne qui m’avait assommé par derrière était simplement l’épouse de l’homme qui m’avait ouvert. Tous deux face à moi, un couple de Valokins.  À cette époque, leur peuple avait encore le droit de circuler et de vivre dans le Tharseim. Deux enfants dormaient au fond de l’appartement, mais je ne les vis jamais.

    Je vous passe les détails de l’interrogatoire qu’ils me firent subir, sans violence physique mais très agressif. Ils étaient surtout inquiets, ce que je pouvais comprendre. Je réussis à les convaincre de ma bonne foi après une bonne heure, et ils me détachèrent.

    Leur attitude changea du tout au tout, ils me firent de plates excuses et m’accueillirent comme un ami. Des personnes gentilles en réalité, très mal à l’aise de ce premier contact. Nous avons discuté un long moment, à voix basse dans la cuisine.

    Ils m’avouèrent appartenir à un mouvement illégal composé en partie d’étrangers, mais qui comptait également des Thars issus de toutes les castes. La Main Opaline.

     

    main opaline

     

    Elle œuvrait déjà, à cette époque, pour dénoncer les mensonges de la propagande et les injustices. Ses membres agissaient dans l’ombre en informant les gens, en essayant de les réunir avec l’espoir de fonder les bases d’une nouvelle société. Un système qui ne serait plus basé sur l’exploitation de l’Homme par l’Homme.

    Mon défunt ami Relg faisait partie d’une antenne locale de la Main Opaline. Il s’était débrouillé pour intercepter ces listes de noms appartenant à des membres de l’organisation. Démasqué, blessé et pourchassé, il avait miraculeusement échappé à ses poursuivants avant de venir mourir chez moi.

    Le couple de Valokins me remercia plusieurs fois de leur apporter ces listes, je venais de leur sauver la vie. Ainsi qu’à toutes ces personnes figurant dans le dossier. Mais l’antenne de Celtica était compromise, les immigrés appartenant à la Main Opaline y étaient nommés dans leur intégralité. Sans doute y avait-il un agent double dans leur groupe, ou plusieurs.

    Et voilà que je venais d’entrer dans ce mouvement dissident, bien malgré moi. Enrôlé par la force des circonstances.

    Mais que pouvais-je leur reprocher ? Des étrangers et des Thars combattant ensemble un système oppresseur que je subissais moi aussi. Des braves gens qui en avaient juste assez qu’on les manipule pour les maintenir dans l’ignorance et l’asservissement. Assez de tous ces mensonges qui tentaient de masquer les travers de cette société en déclin, ne cessant de s’éloigner de la démocratie tout en prétendant le contraire.

    Dans une société injuste, l’éthique et la dignité poussent parfois à la désobéissance.

    Quand cette société devient tyrannique, elle considère d’abord cette désobéissance comme un délit, puis comme un crime. Et c’est exactement le chemin qu’a pris le Tharseim au cours des décennies qui se sont écoulées, depuis que je suis dans ce pays. Lentement mais sûrement, le totalitarisme s’est imposé. Encore une fois.

    Alors non, même après toutes ces années, tout ce que j’ai dû affronter à cause de mon investissement dans ce mouvement, je n’ai pas de regret. Être dans l’illégalité par humanisme, j’en suis fier.

    La Main Opaline a pris de l’ampleur depuis tout ce temps. Je ne serai sûrement plus là pour le voir de mes yeux, mais je suis sûr qu’un jour ce mouvement fera de grandes choses pour ce pays.

     

     

    Mais revenons à cet été 536.

    J’adhérais avec enthousiasme, ils me donnèrent une autre adresse à laquelle me présenter.

    Il fallut ensuite régler le problème du corps de Relg. Ce couple de Valokins charmants me surprit car ils savaient comment faire, et me fournirent même le matériel. Ils avaient été confrontés à un problème similaire quelques semaines plus tôt. Agir en résistance face à une dictature, c’est se retrouver dans des situations très dures par moments, sordides même, à la mesure de l’oppression qui œuvre en face pour nous détruire.

    L’aube approchait alors que je les quittais, encombré de paquets dissimulant surtout des bidons en plastique. Nos adieux furent d’autant plus émouvants que nous n’allions plus jamais nous revoir, et nous le savions. Ils allaient s’éloigner de Celtica quelques jours plus tard en urgence, et tenter leur chance ailleurs, peut-être même quitter le Tharseim. Je ne l’ai jamais su.

    Je contactais mon employeur en prétendant être malade, puis je rentrais dans mon appartement avec l’angoisse au ventre. Le pauvre Relg commençait à sentir affreusement mauvais.

    Seule solution discrète : dissoudre le corps. Avec de l’acide, pensez-vous peut-être. Surtout pas, on venait de me l’expliquer. Certains acides sont tellement puissants qu’ils peuvent tout faire disparaître, mais la concentration nécessaire attaquerait aussi la baignoire et les canalisations. Il fallait en évacuer un maximum, en transportant le moins possible, donc… siphon.

    À l’inverse de l’acide, nous avons le basique. Presque aussi corrosif sur les tissus organiques si la concentration est suffisante. La soude caustique utilisée pour déboucher est parfaite, sauf qu’il en faut quelques litres. J’ai ouvert toutes les fenêtres et activé plusieurs diffuseurs de parfum. Masque respiratoire sur le visage, je disposais le corps de Relg comme je le pouvais dans ma modeste baignoire à sabot, et je versais le produit. Je ne vous décrirai pas ce que j’ai vu tellement c’était horrible. Mais oui, j’ai regardé un peu, je n’ai pas pu m’en empêcher. Et je suis allé vomir avant de m’éloigner.

     

    chimie_danger

     

    Il fallut y retourner pour repositionner le corps, maudite baignoire à sabot. Malgré tous mes vertiges, mes régurgitations et mes pleurs, j’y suis arrivé. Cela ne prit « que » quelques heures et il ne resta plus que les os tout blancs, bien propres. Tout le reste était liquéfié. Je laissais s’écouler la soupe immonde et nettoyais à grande eau, avec tous les produits d’hygiène qui me passaient sous la main.

    Suivant les consignes du couple dissident, je démantelais ensuite le squelette en pièces détachées, et répartissais les os dans plusieurs sacs différents, que je pris soin de lester et d’emmener avec moi, un par un, lors de mes balades en bord de mer…

    Il me fallut toute la journée pour faire disparaître la moindre trace, le moindre vêtement, la moindre odeur, et encore quelques jours pour me débarrasser des os. Mais c’était fait.

    Ma baignoire avait rarement été aussi propre, comme neuve. Si aujourd’hui je me permets un peu d’humour noir à ce sujet, c’est avec plus de soixante ans de recul. À l’époque j’en aurais été incapable.

    Pauvre Relg, tu méritais mieux que ça.

    Après une courte nuit de repos, je repris la mer sur un bateau de pêche pour gagner ma pitance. Je détestais la Mer du Silence, morne et plate, à moitié ravagée et très sale.

    Comme j’étais assez bon matelot, on me promit d’appuyer ma demande de partir pour l’océan. Mais en attendant, j’avais encore quelques mois à passer sur les petits rafiots qui restaient près des côtes, pour racler les dernières ressources vivantes de cette mer polluée, épuisée. Le seul avantage à ce moment, c’est que je rentrais encore chez moi tous les soirs.

    Quelques jours après, alors qu’une nuit estivale s’étendait sur la mégapole de Celtica, je pris le chemin de cette nouvelle adresse que le couple de Valokins m’avait confiée.

    Une jeune Nemosiane à l’air soucieux m’ouvrit la porte. Je tentais de bégayer nerveusement quelques explications dans lesquelles se mêlèrent les mots Relg, problème, liste de gens, couple de Valokins, et cela lui suffit. Elle me fit un sourire aussi nerveux et m’invita à entrer.

    Elle n’était pas particulièrement belle, mais quelque chose dans son regard et son sourire me troubla tout de suite. Une sensation familière, agréable, que je n’arrivais pas encore à définir.

    Notre première rencontre n’avait rien d’un coup de foudre, pourtant je venais de trouver la femme de ma vie. Et pas dans n’importe quelles circonstances…

    À bientôt. »

     

    – Bakir Meyo, “Errances d’un Calsy dans le Nord”, extrait n°9 [journal illégal]

    Ghetto calsy de Svalgrad, ouest du Tharseim – Année 603 du calendrier planétaire.