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  • Les monarques de Nemosia

     

    Akoumbé, capitale nemosiane – Année 600

     

    Sous les regards impassibles des deux rangées de soldats gardant la salle du trône, Tiaz Modanio s’inclina très bas devant sa souveraine.

    — Votre gracieuse Majesté, dit-il. Je suis honoré par cette convocation… mais de quoi s’agit-il ?

    Seneli Habako enveloppait le gros marchand d’un regard courroucé. C’était une grande femme de fière allure, un peu forte, à la peau mate et aux yeux marron. Elle teignait ses longs cheveux noirs attachés en chignon, pour cacher les fils blancs qui s’y épanouissaient.

    La reine des Nemosians était assise sur le Fauteuil de Zibril, un trône finement sculpté dans un bois noble parcouru de veines rougeâtres, ayant accueilli toutes les fesses royales depuis deux siècles. Réputée pour son tempérament lunatique et explosif, elle semblait passablement énervée.

    — J’ai eu vent de vos problèmes récents en Valoki, dit-elle en le fixant durement. Vous faites trop de zèle avec les nordiques.

    Tiaz Modanio lança un regard au frère de la reine, qui se tenait debout à côté du trône, comme s’il espérait son soutien.

    Jalil Habako resta silencieux. Il était le cadet de quatre ans seulement, et faisait partie des conseillers les plus proches de la monarque. Il avait le teint mat et des yeux bruns comme elle, mais arborait un bouc et des cheveux argentés.

    La famille Habako fut longtemps de peau noire, pendant des générations cette particularité avait été fièrement préservée. Puis au fil du temps et des alliances, les métissages gagnèrent jusqu’à la famille royale.

    — Trop de zèle ? fit Tiaz Modanio d’une voix aigüe. Mais Votre Majesté, pardonnez-moi, je n’ai fait que convoyer des produits tout à fait légaux dans notre pays. Les Sœurs Ophrys…

    — Ont interdit quantité de marchandises provenant du Tharseim, coupa la reine. Vous avez cherché à outrepasser leurs lois, et vous voilà maintenant interdit de territoire en Valoki ! À quoi peut bien servir un exportateur qui ne peut vendre ? Vous avez été maladroit, Modanio.

    Le marchand se retint de gratter son crâne qui le démangeait subitement sous sa perruque. Il lissa les plis de son ample robe beige, décorée de patchworks colorés, en cherchant ses mots.

    — C’est que… j’ai d’autres projets, Votre Majesté. Je souhaite diversifier mes activités en me lançant dans le tourisme de luxe. Il m’a fallu négocier le rachat d’un cargo thars, les nordiques sont durs en affaire… je leur ai rendu quelques services.

    — Et vous êtes prêt à placer votre pays dans une position diplomatique délicate, juste pour assurer votre prospérité.

    — Non, pas du tout, je…

    — Assez ! cria Seneli Habako. Il est vital pour la Nemosia de sembler neutre, concernant l’opposition des Thars et des Valokins ! Nous n’avons plus l’aide des Sœurs et pas encore la meilleure technologie des nordiques. Notre nation est en position de faiblesse, c’est un équilibre délicat que vous avez menacé ! Je suis tentée de vous retirer votre licence, Modanio. Ou pire…

     

    monarchie

    Jalil Habako s’éclaircit la gorge pour attirer l’attention. Avec son long nez pointu, sa courte barbe grise taillée en pointe et ses petits yeux perçants, il donnait toujours l’impression de narguer ses interlocuteurs. Le frère de la reine était sans doute plus subtil que sa sœur, moins impulsif, mais tout aussi dangereux.

    — Il convient de faire la part des choses, dit-il en caressant le bouc argenté sur son menton. Monsieur Modanio nous a été fort utile dans nos transactions avec le Tharseim. Je tiens aussi à vous féliciter, marchand, pour votre habileté concernant les Mousserands. Vous avez réussi à les convaincre de nous accorder le monopole sur leurs œuvres artistiques végétales, très prisées dans les milieux fortunés. Et de plus, ils se détournent de la Valoki pour s’ouvrir au commerce avec nous. C’est une bonne chose.

    — Un grand merci, Monseigneur, dit Tiaz Modanio avec une révérence obséquieuse. Il n’a pas été facile de négocier avec ces primitifs… les taxes rapportent de belles sommes au trésor national. Lorsque je pourrai mettre en place mon circuit de croisières aériennes, des Thars composeront aussi ma clientèle. Ce qui ne peut être que favorable à notre économie et nos relations avec le Nord.

    Seneli Habako réfléchit quelques instants. La reine nemosiane n’avait jamais brillé par sa finesse, mais elle ne manquait pas de caractère et se dévouait aux intérêts de son royaume. Son mari absent n’avait de noble que le titre marital, c’est elle qui dirigeait. Mais les paroles de son frère tempéraient souvent les colères royales, il était fréquent que Jalil la pousse à changer d’avis.

    — Soit, mon cher frère, convint-elle. Il est toujours sage d’écouter ses conseillers… Ces croisières de luxe sont une bonne idée, après tout, nous avons d’autres marchands pour commercer avec les Valokins. Montrez-vous plus habile à l’avenir, monsieur Modanio, que je n’entende plus parler de vous et des Sœurs Ophrys dans la même phrase. Vous pouvez disposer.

    — Mille fois merci, Votre gracieuse Majesté, lança Tiaz Modanio en s’inclinant presque jusqu’au sol malgré sa corpulence. Je peux vous assurer que je fais tout mon possible pour remplir les caisses de l’État.

    — Et les vôtres, compléta la reine.

    Le marchand effectua plusieurs révérences en marchant à rebours, un sourire aux lèvres, puis il quitta la grande salle pavée de marbre.

    Seneli Habako se leva de son trône. Habillée d’une robe claire arborant des motifs colorés et uniques pour chaque personne, la souveraine ne portait pas de couronne. Les rois et reines qui s’étaient succédé sur le Fauteuil de Zibril arboraient à la place un lourd anneau sigillaire à la main gauche, orné d’une magnifique émeraude où étaient gravées les armes de sa famille. Elle s’avança vers une baie vitrée pour observer la capitale.

    Akoumbé avait tellement changé ces dernières années. Au cœur de la cité, la vieille ville était tout ce qui restait de l’ancienne architecture valokine. Les bâtisses en forme de coquillages se délabraient malgré les rénovations. Seule la splendeur du palais royal était relativement préservée, au prix de dépenses exorbitantes.

    Sans l’aide des terims, les insectes bâtisseurs disparus depuis longtemps dans ce pays, les vestiges du rayonnement valokin se désagrégeaient, malgré les efforts des maçons. Mais c’était tout ce qui restait de pittoresque, d’ancien, la seule partie de la capitale nemosiane pouvant susciter un intérêt historique.

    Encerclant la vieille ville comme pour l’assiéger, les immenses tours de verre et de métal des nordiques avaient envahi le paysage.

     

    Akoumbé

     

    Des véhicules aériens se croisaient dans tous les sens, mais seuls les appareils des Thars disposaient des meilleures avancées technologiques. Les Nemosians devaient se contenter des moyens de transport les moins rapides ou les plus polluants. Seneli Habako soupira.

    — Qu’est-ce qui te chagrine, ma sœur ? demanda Jalil en s’approchant.

    — Notre famille a-t-elle vendu son âme ? dit-elle sans quitter la ville des yeux. Les nordiques prennent tellement de place… j’ai peur que nous y perdions notre identité.

    — Ne sous-estime pas notre peuple, les Nemosians sont forts. Nous sommes les descendants d’une lignée héroïque ayant bravé la domination des matriarches valokines, notre famille a pris de gros risques pour gagner notre indépendance, mais elle y est arrivée. Il nous faut poursuivre sur cette voie, nous affranchir de ceux qui cherchent à nous contrôler. Nous sommes sur le point d’accéder aux meilleures technologies, il faut tenir bon. Nous aurons bientôt les moyens de tenir tête à tout le monde.

    Seneli Habako se tourna alors vers son frère.

    — Je sais tout cela. Mais pourrons-nous réparer les dégâts ? Je me demande si les sacrifices en valent la peine. Depuis les désastres de la Mer Orange, je crains que les choses nous échappent complètement. Les préfets et les édiles de ces régions contestent ouvertement notre politique maintenant ! Si ça ne tenait qu’à moi, je les ferai tous enfermer.

    Jalil Habako eut un demi-sourire en posant une main réconfortante sur l’épaule de sa sœur.

    — Il ne faut surtout pas en faire des martyrs, pas pour le moment. Nous commençons à signer des contrats pour l’armement, ensuite ce seront les transports. Par leur cupidité, les nordiques sont en train de nous fournir ce qui nous servira à les tenir en respect, ce n’est pas le moment de renoncer. Quand nous aurons tout cet équipement, nous pourrons envisager de nous débarrasser de tous nos adversaires. De l’intérieur comme de l’extérieur.

    Seneli Habako soupira une nouvelle fois.

    — Je me range à tes arguments, comme souvent. Pour la gloire de la famille.  Mais si nous étions dans l’erreur depuis tout ce temps… sommes-nous la génération qui devra payer les conséquences ?

    — Je suis persuadé que non, affirma Jalil Habako. Nous avons toujours trouvé des solutions et nous en trouverons toujours… je vais être en retard, chère sœur, pour un rendez-vous que tu sais important. Gouverne la Nemosia avec le brio dont tu as fait preuve jusqu’à ce jour, et ne te fais pas de mauvais sang pour les affaires extérieures. Je m’en occupe.

    Sur quoi il prit congé de la reine, la laissant en proie à ses doutes.

    Je l’aime mais elle est trop faible pour assumer ce rôle, pensa-t-il en s’éloignant. Ce n’est pas elle qui mènera la Nemosia vers la gloire.

     

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  • Forêt valokine

     

    Valoki, province de Leda – Année 608

     

    Naëlis progressait en souplesse le long du tronc colossal. Elle se servait parfois de ses crochets à cire pour escalader, mais l’écorce grise du luvaliane était couverte d’aspérités, de nœuds et de crevasses qui facilitaient la longue ascension. Une succession de cordes d’escalade permanentes assurait sa sécurité sur toute la hauteur de l’arbre fantastique.

    Elle aurait pu lancer un appel pour qu’une ouvrière vienne la chercher, ce qu’elle faisait d’habitude à l’aide d’un sifflet émettant des vibrations spéciales. Mais cette fois elle s’était lancé le défi de grimper par ses propres moyens, ce qui lui permettait aussi d’observer les autres habitants de la canopée.

    Le souffle court, la jeune femme s’accorda une pause en arrivant à l’intersection d’une énorme branche. Des myrmes rouges y surveillaient jalousement un troupeau d’aphidres aux carapaces bleues et jaunes. Comme les fourmis de la Terre élevaient des pucerons.

    Une vague de crainte traversa les aphidres indolents, les soldates myrmes s’avancèrent aussitôt en faisant claquer leurs mandibules tranchantes. Naëlis fut d’abord tétanisée face au danger, mais elle se ressaisit aussitôt.

     Les plus grands périls naissent de notre peur, pensa-t-elle en se remémorant les enseignements de sa Matria.

    Elle s’immergea dans le flux émotionnel du Seid pour projeter des ondes apaisantes. Les myrmes agitèrent curieusement leurs antennes en percevant les vibrations familières, puis se détournèrent pour reprendre la surveillance du troupeau. Elle était acceptée.

     

    red_ant(crédit photo : William Cho)

     

    Elle observa quelques instants les soldates mesurant près de deux mètres, dont les mandibules pouvaient trancher un membre humain sans effort. Sous bonne garde, les ouvrières plus modestes s’affairaient pour récupérer le miellat sucré des aphidres indolents, occupés quant à eux à sucer la sève de l’arbre.

    Naëlis avait un certain goût pour le risque, peut-être un peu trop parfois, elle en avait conscience. Mieux valait maintenir un bouclier psychique permanent, comme on le lui avait appris, même sur le seul arbre qu’elle pouvait prétendre connaître comme sa poche. Elle se résolut à maintenir une partie de son attention sur le halo protecteur qu’elle venait de former mentalement.

    Un impressionnant escarabe xylophage passa tranquillement à quelques mètres, monstrueux coléoptère en armure noire, inoffensif malgré ses mandibules démesurées. Un peu plus haut sur le tronc, elle pouvait deviner la silhouette longiligne d’un phasil caché dans un repli de l’écorce, paisible herbivore dont le camouflage imitait l’aspect du bois.

    Des zyrles translucides bourdonnaient joyeusement en s’élevant à la recherche des énormes fleurs blanches et capiteuses du luvaliane, qui commençaient tout juste à éclore. Les aporims pacifiques partageaient volontiers les fleurs avec les autres insectes et tout ce monde se croisait dans une incroyable chorégraphie aérienne. Les ailes iridescentes des merveillons lançaient de fugaces reflets multicolores en traversant les rais de lumière filtrés par les feuillages.

    L’entrée de la ruche était encore loin, Naëlis commençait à réaliser le gaspillage de temps et d’énergie que représentait cette escalade. Elle allait en avoir encore pour un moment.

    Est-ce de la vanité de toujours vouloir se démarquer de ses consœurs ?

    Dans le ciel céruléen, le soleil s’élevait majestueusement, sphère éblouissante d’or blanc. Naëlis évalua l’heure avant de détourner ses yeux de la lumière aveuglante.

    À ses pieds s’étalaient à perte de vue les prairies couvertes de fleurs, les bocages, les vastes forêts tropicales et les rivières tumultueuses de Valoki.

    La cité de Leda, baignée de soleil sur sa colline, était entourée de champs où s’activaient des humains, des insectes domestiqués et de rares machines. Des ballons dirigeables se croisaient dans le ciel au-dessus de la capitale, assurant des liaisons régulières entre les principales agglomérations.

    Depuis cette branche élevée, elle pouvait même apercevoir les plus hautes tours du monastère principal. L’ancienne terimière se dressait à l’écart de la cité, à l’orée des forêts géantes d’arbres-montagne, dominant de grandes clairières bordées de villages arboricoles.

    Loin au sud, la forêt sauvage s’étirait jusqu’aux montagnes bleues de Parx qui masquaient l’horizon, auréolées d’une chape de nuages permanente. Cette immense chaîne volcanique s’étendait sur tout le continent au niveau de l’équateur, résultat d’un très ancien cataclysme. Une gigantesque faille s’était ouverte au pied de la Chaîne de Parx et les eaux de l’Océan Armaz s’y étaient engouffrées, créant la tortueuse Mer Serpentine.

    Au-delà de cette mer et des montagnes bleues, se trouvaient les terribles jungles équatoriales du Kunvel, d’où aucun explorateur n’était jamais revenu. La Valoki représentait le dernier havre de civilisation humaine avant la frontière infranchissable de l’équateur.

    La hauteur vertigineuse à laquelle Naëlis se trouvait ne l’effrayait pas, elle était liée à cette colonie d’aporims depuis la fin de son adolescence. C’était sa plus grande responsabilité. Les vallées fertiles de la Valoki étaient tout ce qu’elle connaissait du monde. Elle allait devoir s’occuper de cette ruche jusqu’au jour où elle atteindrait le rang de Matria.

    À condition de le souhaiter et de réussir les épreuves, quand j’aurai trente ans.

    Devenir Matria comme Elorine, renoncer à l’enfantement en sacrifiant toute sa vie pour l’ordre, ou bien quitter le monastère pour fonder une famille. Un choix terriblement difficile, irréversible. L’impression que sa vie était toute tracée avait quelque chose de rassurant, mais aussi d’étouffant.

    Naëlis souffla pour évacuer ses appréhensions, il ne fallait pas gâcher le moment présent. Il lui restait de longues années avant de devoir prendre cette décision qui marquerait son avenir à tout jamais.

    Le présent avait indéniablement des aspects agréables dont il fallait profiter. Une brise chaude caressait son visage et faisait danser les boucles de ses cheveux. Elle ferma les paupières, se laissa bercer par les sifflements des grandes feuilles rouges du luvaliane qui frémissaient au moindre souffle d’air.

    Elle rouvrit les yeux en reconnaissant un bourdonnement caractéristique, alors qu’une butineuse descendait dans sa direction. L’aporim se posa sur la branche, s’approcha pour placer délicatement les extrémités de ses antennes sur son front. Pendant leur bref échange, l’ouvrière lui signifia qu’elle ne pouvait pas la prendre sur son dos à cause d’une blessure en voie de guérison. La Melishaï se souvint aussitôt de quelle butineuse il s’agissait.

    L’insecte décolla pour se placer au-dessus de la jeune femme, agrippant fermement la combinaison avec ses griffes avant de s’élever dans les airs. Naëlis se laissa porter jusqu’à l’entrée de la ruche.

     

    ♦♦♦

     

     



    Book_lover
    (crédit photo : Icely88)

     

    Salutations !

    Ce n’est pas un texte inédit pour aujourd’hui, juste cette courte scène que j’ai supprimée au cours de mes réécritures. Mes tout premiers lecteurs la connaissaient déjà, elle était même plus longue, mais elle ne sera pas dans le roman finalement.

    Pourquoi ? Cette scène est surtout descriptive, elle ne contient pas d’éléments indispensables à l’histoire. Alors je l’ai coupée, pour ne garder que la partie la plus utile de ce chapitre, dans le roman. Malgré tout, il y a dans ce passage des détails qu’on ne peut pas trouver ailleurs, alors je le partage ici.

    Je voulais aussi vous donner des nouvelles du roman. J’ai bien terminé mes réécritures, je viens d’envoyer mon manuscrit à plusieurs éditeurs de science-fiction, à la fin du mois de mai.

    Avant cela en mars, j’étais arrivé à ce moment dont je parlais dans mon article sur la réécriture. Quand on a enfin le sentiment d’avoir donné le maximum, tout seul devant son texte, cette impression de ne plus pouvoir faire mieux (pour le moment avec cette histoire, en tout cas).

    J’ai alors demandé à des amis et connaissances s’ils souhaitaient lire mon roman, pour me donner leur avis. Cinq personnes se sont portées volontaires, aimant lire ou écrivant aussi, et je les remercie pour le temps qu’ils ont passé à se pencher sur mon travail.

    Comme je m’y attendais, ils et elles ont trouvé des défauts, des petites incohérences ou des fautes de français qui m’avaient échappés. Chacun de mes relecteurs a pointé des choses à améliorer, selon sa sensibilité et ses goûts personnels. Mais à part sur certaines fautes ou coquilles, à ma grande surprise je n’ai pas eu deux avis identiques. Pas deux fois la même critique !

    C’est une petite consolation, car ils n’ont pas trouvé d’incohérence majeure, un gros problème qui aurait sauté aux yeux de tous. Globalement les retours sont positifs et ça fait très plaisir.

    Mais en même temps, c’est assez troublant de voir qu’un élément du texte représente un défaut pour l’un, alors qu’il ne pose aucun problème à un autre, et vice-versa.

    Je n’ai donc pas forcément modifié tous les points soulevés. Pour certains oui, clairement, des passages méritaient une précision ou une amélioration, j’étais d’accord. Pour d’autres au contraire, les remarques de mes premiers lecteurs m’ont permis de confirmer certains choix, qui sont liés à ma sensibilité et mes goûts personnels.

    On ne peut pas faire plaisir à tout le monde, et ce n’est pas le but, même si on espère que notre histoire plaira à un grand nombre de personnes. Je pense qu’il est important d’être sincère dans les idées qu’on exprime, et parfois cela implique de prendre position, de faire des choix.

    Après avoir recueilli les retours de mes relecteurs, et réécrit encore certains passages, j’ai donc envoyé le roman à des maisons d’édition. Patience maintenant, les éditeurs reçoivent beaucoup de textes… je vous tiendrai au courant.

     

    Je suis en train de construire le scénario du tome 2, histoire de rester dans le bain. J’ai encore pas mal d’idées à exploiter dans cet univers, j’aimerais bien écrire une trilogie. Peut-être plus, on verra.

    En ce moment j’écris à la main, sur un cahier dédié au développement des idées et des personnages. Plein de notes, des schémas, des ratures… ça commence à prendre forme. Les grandes lignes sont tracées et je vais détailler tranquillement le déroulement de chaque scène, avant de commencer l’écriture proprement dite.

    On est souvent tenté de commencer l’écriture dès que l’idée de départ nous convient, mais c’est prendre le risque de bloquer devant une page blanche au bout de quelques chapitres.

    Si vous écrivez aussi, je vous encourage à ne commencer la rédaction d’une histoire que lorsque vous connaissez déjà son déroulement et sa fin. Bien préparer le scénario vous évitera des migraines pour que tout soit cohérent. Et là je peux vous assurer que le blocage de la page blanche, vous ne l’aurez pas.

    La recherche d’idées est fastidieuse, ça ne se commande pas à volonté, et même quand on a des idées il faut encore les travailler. Mais il s’agit des fondations de la maison. Quand ce travail est fait, sur une bonne base, l’écriture vient d’autant plus facilement.

    Il faut du temps pour faire les choses correctement, patience et discipline sont les meilleures conseillères.

     

    Sinon, le jeu de rôles Chiaroscuro a bien été publié en fin d’hiver comme prévu. Nous avons commencé à travailler sur un deuxième ouvrage également, j’ai repris la cartographie et ces jours-ci je bosse sur une illustration. J’ai prévu d’écrire une nouvelle d’ambiance pour le jeu aussi.

    Voilà pour les petites news.

    Dans le prochain article, je pense vous emmener faire une balade en Nemosia, avant de retrouver les errances de Bakir Meyo.

     

    À bientôt.

     

     




  • Perles de rosée

     

    Calsynn, Désert Agriote – Année 591

     

    Le soleil se levait sur le désert. Comme chaque matin, quand sa tribu était installée quelque part, Taya se munit d’un jerrican vide.

    — Dépêche-toi ! ordonna sa mère. Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter une telle paresseuse !

    Taya s’apprêtait à protester, elle venait à peine de quitter son lit, on pouvait lui laisser quelques instants pour sortir du sommeil. Peine perdue. Sa mère ne lui prêtait déjà plus aucune attention, accaparée par ses frères et sœurs en bas âge, qui la réclamaient comme si chacun était seul au monde.

    Son père était déjà parti avec les escarabes, en quête de maigres pâtures pour le troupeau. Ses grands frères au travail également, à surveiller les alentours ou à labourer le champ provisoire. La petite tribu s’établissait pour trois mois, le temps d’un cycle de pango, la seule céréale parvenant à pousser sous ce climat aride. Après la récolte, ils allaient repartir en quête d’autres pâtures pour leurs insectes.

    Dans une très ancienne langue terrienne à présent oubliée, son prénom signifiait docile, soumise. Mais elle n’en savait rien et ironie du sort, se comportait de manière inverse. À onze ans à peine, Taya avait déjà une grosse responsabilité. Celle de porter l’eau pour toute sa famille.

    La jeune fille s’éloigna de quelques pas, pour qu’on la laisse un peu tranquille. Elle laissa son regard s’attarder sur le petit village semi-nomade, encore à l’ombre d’une colline pierreuse, en se frottant les yeux. À l’écart des tentes et des huttes, déjà inondées par les rayons brûlants du soleil, trois constructions aériennes s’élevaient dans le paysage désertique. Les tours de rosée.

    —Taya ! cria sa mère. Tu commences vraiment à m’énerver !

    Taya se mit en route avec son jerrican, en soupirant. Elle s’arrêta à la limite de la zone d’ombre, ajusta le tissu qui protégeait sa tête, puis s’avança sous le feu solaire.

    Warka-water

     

    Les tours de rosée étaient constituées d’une armature de tiges légères, entrecroisées, leur donnant la forme de grands vases s’étirant sur près de dix mètres de hauteur. À l’intérieur, un filet guidait les gouttes de rosée condensée jusqu’à la grande vasque au pied de la structure. Chaque tour produisait jusqu’à cent litres d’eau par jour.

    Un de ses frères surveillait les environs depuis un poste de garde précaire, armé d’un antique fusil à balles. Les arthropodes sauvages et les autres humains représentaient souvent un danger. Les Calsy formaient quelques communautés pacifiques mais bien souvent, elles devaient se défendre contre les attaques des pillards.

    Taya regarda ses pieds pour protéger ses yeux. Au loin devant, elle pouvait encore deviner l’éclat aveuglant de la Mer de Sel, gigantesque flaque blanche à l’horizon, qui semblait onduler sous l’effet de la chaleur.

    Plic, ploc… plic. Les dernières gouttes de rosée ruisselaient le long de la structure avant de tomber dans la vasque. Scintillantes et merveilleuses petites perles du désert.

    L’humidité de l’air nocturne retombait au point du jour. Les précieuses gouttes de condensation étaient piégées par la structure savante et s’écoulaient jusqu’à l’arrivée du soleil. Il fallait ensuite récupérer l’eau collectée avant qu’elle ne s’évapore.

    Taya remplit son bidon à ras bord, puis au prix d’un effort violent, hissa les vingt litres d’eau sur sa tête d’enfant.

    D’autres filles étaient occupées à la même corvée pour leurs familles respectives. Chacune avait droit à une quantité précise par jour, pour les besoins vitaux, en fonction de leur nombre. Puis on répartissait ce qui restait entre les animaux et les modestes cultures. Et là encore, c’était aux jeunes filles et aux adolescentes de porter l’eau.

    Malgré la circulation de l’air sous son ample robe, Taya était déjà en nage. La sueur lui piquait les yeux. Péniblement, elle entama le retour vers la hutte de sa famille.

    Les tours de rosée étaient éloignées des habitations, au plus proche des cultures et du troupeau. Les cinquante mètres qui la séparaient des huttes étaient vite parcourus à l’aller, mais au retour…

    Elle remarqua que son frère négligeait son rôle de guetteur. Une jolie fille plus âgée, presque une femme, s’était arrêtée à sa hauteur en posant son bidon d’eau, et ils semblaient plongés dans une conversation captivante.

    Elle trébucha sur une pierre, s’étala douloureusement sur le sol rocailleux. Les arêtes coupantes entaillèrent sa peau, mais Taya se précipita sur le jerrican, craignant de se prendre une raclée si par malheur il était percé. Par chance, il ne l’était pas.

    Alors seulement, elle se permit de penser à elle. Sa robe était déchirée, un de ses genoux et ses deux mains saignaient, ça faisait mal.

    Taya retint ses larmes, comme les gens du désert apprenaient à le faire pour ne pas gaspiller leur eau. Elle s’accroupit un instant pour surmonter les picotements brûlants de ses plaies, le tremblement de ses membres.

     

    bordure-desert

     

    Un cri retentit derrière elle. Les deux filles qui se trouvaient encore à la tour de rosée étaient en train de courir dans sa direction, épouvantées, en abandonnant leurs précieux jerricans. Taya entendit alors le vrombissement des moteurs.

    Des engins surgirent des dunes qui s’étendaient plus loin, d’autres arrivèrent de derrière la colline de pierres, encerclant le village. Buggies montés sur d’énormes roues, blindés à chenilles et motos des sables, tous des vieux véhicules rafistolés, obsolètes en comparaison de la technologie flambante des nordiques. Mais ici dans le Calsynn, l’abondance de telles machines était une marque de puissance.

    Elle reconnut le soleil noir du clan Morojir peint sur les carrosseries. Un des clans les plus redoutés, pire encore que les Razgah esclavagistes. Les Morojirs avaient aussi le privilège d’entretenir des relations avec le Tharseim.

    Tétanisée par la peur, Taya vit des motards attraper les deux filles qui venaient vers elle, avant de réagir. Elle se mit à courir de toutes ses forces vers le village, abandonnant son bidon rempli d’eau.

    Les premiers coups de fusil éclatèrent. Son frère guetteur hurla son nom, et se mit à tirer sur les engins qu’elle entendait s’approcher à toute vitesse dans son dos. D’autres villageois accouraient avec des armes.

    Des déflagrations puissantes claquèrent derrière elle, des rayons fusèrent au-dessus de sa tête. Taya vit son frère et d’autres défenseurs tomber sous les tirs des armes modernes du clan Morojir.

    Des véhicules la dépassèrent en soulevant un épais nuage de poussière, un buggy se mit en travers de sa route et deux brutes en jaillirent.

    Ils ne portaient pas les amples robes habituelles des Calsy, mais des morceaux d’armure disparates sur des treillis sales. L’un portait des dreadlocks et l’autre avait le crâne rasé à blanc. Leurs visages patibulaires et leurs regards ne laissaient guère de doutes sur leurs intentions.

    Taya leur donna des coups de pied mais ils se jetèrent sur elle en riant, l’assommèrent et l’emportèrent dans leur véhicule.

    Une quinzaine de minutes plus tard, à peine, les pillards du clan Morojir étaient déjà repartis. Ils n’avaient touché ni aux réserves d’eau, ni à la nourriture, ni aux habitations. Ils n’avaient cherché qu’à faire un minimum de morts parmi les défenseurs.

    Mais ils avaient emporté toutes les jeunes femmes, filles et adolescentes qu’ils avaient pu trouver, sous les regards impuissants de leurs proches. Tellement nombreux, organisés et bien équipés que la menace de leurs armes suffit à balayer toute tentative de résistance chez certaines familles.

    La petite tribu mit longtemps à se remettre de ce drame. Au cours des années qui suivirent, ils protégèrent leurs porteuses d’eau avec beaucoup plus de vigilance. D’autant que le clan Morojir ne cessa de s’agrandir, les pillards revinrent et leurs exactions touchèrent une bonne partie des communautés du Calsynn.

    Les Morojirs se comportaient comme des éleveurs sur les tribus et les clans moins importants. Nourriture, matériel ou esclaves, ils ne prenaient toujours qu’une ressource à la fois. Ils leurs laissaient toujours de quoi s’en sortir, remonter la pente. Puis après quelques temps, selon leurs besoins et un roulement bien orchestré entre les ressources de leurs fournisseurs-victimes, ils revenaient pour une autre razzia.

     

    water-drop

     

    Les jeunes collectrices de rosée ne furent plus dénigrées sous prétexte qu’elles n’étaient pas encore en âge de donner la vie. On les protégea dès lors avec attention, pour faire face à ces pratiques barbares qu’on pensait n’appartenir qu’à des époques très lointaines.

    C’étaient finalement ces jeunes filles, les véritables perles du désert. La rosée fertilisant l’aridité, l’espoir d’un avenir pour les habitants du Calsynn.

    Mais les Calsy ont gardé une mentalité très rude malgré tout, y compris envers leurs femmes.

    Quant à la jeune Taya, ses parents n’eurent aucune nouvelle d’elle pendant dix longues années. Ils imaginèrent le pire, mais leurs retrouvailles furent un choc terrible pour eux.

    Elle a dû endurer bien des épreuves et commettre bien des atrocités, pour devenir ce qu’elle est devenue. Car la seule fois où Taya revint auprès des siens, elle était à la tête des pillards.

     

     

    ♦♦♦

     

     


     

    warka_water

     

    Les tours de rosée existent depuis 2012 sur Terre, en Éthiopie.

    Baptisé Warka Water en hommage à un arbre local sacré, ce dispositif est sans doute une des meilleures inventions pour aider les populations des zones désertiques. Vous pouvez trouver des informations sur ce sujet en tapant « Warka Water » sur votre moteur de recherche (un article en français ici par exemple).

    On doit cette trouvaille à des scientifiques italiens. Malgré la construction d’un prototype fonctionnel, faute de financements, ils n’ont pas encore réussi à développer ce projet à grande échelle. Une campagne de financement participatif a été lancée en 2015, mais elle n’a pas abouti.

    Espérons que c’est juste remis à plus tard…

    Frank Herbert serait sans doute heureux de voir se concrétiser les fameux pièges à vent qu’il avait imaginés dans le cycle de Dune, il y a cinquante ans. C’est ça aussi la science-fiction 🙂

    À bientôt.

     




  • Assassin légendaire

     

    Valoki, province de Leda – Année 605

     

    — Dis pépé, raconte-nous la légende du Porteur de Mort.

    — Encore ?

    — Oh oui ! s’exclamèrent les trois enfants en chœur.

    — Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée, avant de dormir…

    — Siteplééééé !

    — Bon… vous êtes prêts ? Écoutez bien les marmots, ça fait froid dans le dos. Tchic, tchac ! Vos oreilles m’appartiennent. Que vos bouches restent closes ou le tueur fera des siennes !

    Les enfants se blottirent sous leurs draps avec des petits cris, les yeux brillants de malice. Le grand-père attendit que le silence revienne.

    « Nul ne sait d’où il vient, ni où il ira. Tel une ombre il se glisse, malin… qui sa lame frappera ?

    Prenez garde les traîtres et les voleurs, vous trouverez votre malheur. Il est mille fois plus mauvais que vous, n’en a rien à faire de vos sous. S’il vous met dans la balance, vous n’avez aucune chance.

    On raconte qu’il ne tue pas les enfants, mais dans ses victimes figurent des innocents. Frappe-t-il aveuglément ? Les gens portent des masques souvent, et c’est un maître du déguisement.

     

    red_moon
    (Crédit photo : Sudhamshu Hebbar)

     

    On le dit lié à la lune rouge, quand elle est pleine, plus personne ne bouge. Personne ne le verra, sauf pour passer de vie à trépas. Plus rapide que le vent, plus dur qu’un diamant. Aussi sombre que le cœur de la nuit, si tu le vois c’en est fini.

    Peu importe qu’il ait raison ou tort, il est le bras droit de la Mort.

    Injuste est le destin qui te broie sous le chagrin. Mais si tu peux pleurer, réjouis-toi ! Tu as la chance d’être encore là.

    Certains l’accusent d’être un lâche, car toujours il se cache. Il peut surgir dans ton dos, prendre ta vie sans un mot. Mais il s’approche au plus près, sans se faire repérer. Pas question pour lui de tuer à distance, il offre à ses victimes un tour de danse.

    Il te regarde dans les yeux en t’expédiant vers les cieux. »

    — Moi pépé, la partie que je préfère c’est quand tu l’as rencontré.

    — Petit imprudent, n’as-tu pas entendu mes mots, avant ? Si tu interromps le conteur il soufflera la bougie de bonne heure. Vous avez de la chance que le tueur soit en vacances… Au dodo petits garnements, ou ce sera la colère de vos parents !

    — Mais c’est vrai que tu l’as vu, toi, le Porteur de Mort ?

    — Rien n’est moins sûr, mes anges. Mais le fait est que j’ai vu… quelque chose d’étrange.

    — Raconte pépé, steuplé. Mais parle normal, on comprend plus mieux.

    Le grand-père soupira.

    — Les paysans font rarement de bons poètes… Mais on dit parle « normalement », « on comprend mieux » et « s’il te plaît ». Allez, un petit effort…

    — Parle normalement, s’il te plaît grand-père.

    — Voilà qui me fait plaisir. Bon. Je vous raconte ça et après, vous dormez sans faire d’histoire. On est d’accord les couche-tard ?

    Les deux frères et la sœur acquiescèrent. Le regard du vieil homme se perdit un instant dans le vide, songeur.

     

    purple-night

     

    « C’était il y a presque vingt ans. Vos parents devaient avoir votre âge, à peine. Comme vous le savez, plus jeune j’étais berger. Je n’avais pas les moyens d’avoir ma propre ferme alors je gardais les escarabes des éleveurs, et en échange ils me payaient un petit salaire.

    Ce jour-là, j’avais mené un troupeau sur la grande colline à côté du monastère principal. Nous étions en pleine saison ardente et les pâturages commençaient à manquer. Le kalem qui pousse sur les pentes de cette colline a toujours bénéficié d’un meilleur ensoleillement que dans les prairies, aussi j’espérais y trouver quelques fruits mûrs pour nourrir les bêtes.

    Mais cette colline était assez loin de l’élevage pour lequel je travaillais. En plus, la plupart des femelles escarabes avaient pondu et certains œufs avaient éclos. Je devais donc emmener les petits coléoptères avec les adultes et nous avancions au ralenti. »

    — Et c’est à cause des bébés escarabes que tu t’es fait surprendre par la nuit.

    — Non mais dis donc, petite fripouille… c’est moi qui raconte ou c’est toi ?

    — Pardon pépé, dit la petite fille en mettant une main devant sa bouche. On t’écoute.

    — Ça fait deux fois que vous m’interrompez, à la troisième c’est terminé. Alors, où en étais-je ?…

    « Les fruits de kalem étaient en effet plus avancés sur cette colline. Les escarabes se régalaient mais la grimpette fut si laborieuse que j’étais encore tout en haut, avec le troupeau, quand le soleil a commencé à se coucher. J’ai dû les presser pour rentrer, et dans la précipitation un petit m’a échappé.

    Avec la lumière qui baissait, je ne m’en suis aperçu qu’en arrivant à la ferme.

    Leur propriétaire était déjà mécontent de notre arrivée tardive. Il faisait noir quand nous fermions l’étable et c’est en comptant les insectes que nous avions remarqué qu’il manquait un juvénile. Il ne faisait aucun doute qu’un seul animal domestiqué, et surtout aussi jeune, ne passerait pas la nuit dehors. Les escarabes placides ne pouvaient résister aux prédateurs qu’en restant groupés.

    Le fermier n’avait pas eu besoin de me faire un dessin, j’avais compris dans son regard déçu que cette deuxième erreur allait me coûter mon emploi. J’ai promis de lui ramener le petit escarabe perdu.

    Je suis passé par la maison pour prévenir votre grand-mère et embrasser votre papa, mais bien sûr il était encore petit et dormait déjà.

    J’ai pris un deuxième diffuseur de phéromones, des munitions pour mon fusil lance-étoiles et de quoi m’éclairer, et je suis reparti vers la colline, seul dans la nuit. J’ai eu de la chance car chose assez rare, les deux lunes étaient pleines en même temps. La nuit teintée de violet n’était pas rassurante, mais j’y voyais.

    800px-Purple_dream_at_Masai_Mara(crédit image : Wajahat Mahmood)

     

    Il m’a fallu des heures pour retrouver le petit coléoptère égaré, et encore un moment pour l’attraper. Mais il était sain et sauf. Quand j’ai enfin réussi à l’immobiliser, je l’ai chargé sur mon dos. Un gros bébé insecte, il devait déjà faire dans les trente kilos.

    Le chemin du retour n’a pas été facile dans l’obscurité, avec ce poids qui s’agitait malgré les sangles que j’avais emportées.

    Il faut dire aussi qu’à cette époque, les diffuseurs de phéromones n’étaient pas aussi performants qu’aujourd’hui. On ne pouvait pas cibler les espèces touchées, et je devais garder l’appareil allumé pour ne pas me faire attaquer par des carnivores. Obligé de tenir fermement ma charge, je ne pouvais pas me servir de mon fusil.

    Autant vous dire que ce pauvre petit escarabe en a pris plein les antennes… Assailli par les émanations chimiques insupportables il se débattait comme un forcené sur mon dos, ficelé comme un rôti de locustrelle, alors que j’essayais de le sauver !

    Quelle galère pour redescendre de cette colline.

    Nous étions déjà à la moitié de la nuit quand je suis arrivé devant le monastère avec mon chargement récalcitrant. Épuisé, en nage, je déposais mon fardeau en douceur et tentais de le calmer.

    Peut-être que les Sœurs Ophrys accepteraient d’apaiser le tout jeune escarabe avec leurs pouvoirs… Je m’approchais des quatre gardiennes devant la grande porte du monastère, mon captif sur le dos, quand j’ai réalisé que quelque chose clochait.

    Les Ordoshaï n’étaient pas à leur poste.

    Deux guerrières étaient en train de poursuivre je ne sais quoi, avec leurs armes à la main. Elles venaient de tourner derrière un angle du bâtiment en sortant de mon champ de vision. Incroyable, elles avaient laissé l’immense porte sans surveillance. Mais où étaient les deux autres ? Les sentinelles étaient toujours par groupes de quatre.

    J’ai entendu des appels, puis des cris épouvantés. Je me suis caché dans les fourrés en y déposant l’escarabe pour sortir mon fusil.

    J’avais une arme pour défendre les animaux qu’on me confiait, mais que pouvais-je faire pour aider des Sœurs Ordoshaï ? Je n’étais pas un combattant. J’hésitais à abandonner l’animal que j’avais eu tant de mal à ramener, mais je ne pouvais pas rester caché sans rien faire. Quel dilemme !

    J’ai cru distinguer un mouvement au coin de l’œil, comme une ombre furtive. Quand j’ai tourné la tête il n’y avait rien. Je sentais pourtant une présence. Mes cheveux se sont hérissés sur ma nuque. J’ai serré mon fusil en tremblant, saisi par une peur irraisonnée.

    C’est là que je l’ai vu.

    Une silhouette vêtue de noir venait d’apparaître devant la grande porte laissée sans surveillance. Je me suis figé. J’aurais juré qu’il n’y avait personne l’instant d’avant, et le temps de cligner des yeux il était là, enveloppé d’un grand manteau noir à capuche. J’ai tout de suite pensé au Porteur de Mort. Cette apparition irréelle dégageait une force écrasante.

    Il s’est agenouillé pour déposer un paquet devant la porte, je me suis arrêté de respirer. La capuche venait de se tourner vers moi.

     

    the_hood(Crédit illustration : BadAbstraction)

     

    Je suis sûr qu’il m’a regardé alors que j’étais immobile dans le noir, il me voyait. Dans l’ombre de la capuche, deux yeux brillants reflétaient les lueurs de la lune sanguine.

    Et tout à coup il n’y eut plus personne. Envolé comme un mauvais rêve.

    Je suis resté paralysé un moment, osant à peine reprendre mon souffle. J’avais l’impression qu’au moindre geste il allait surgir à nouveau. Je voulais m’approcher de la porte, voir ce qu’était ce paquet, mais mes pieds restaient cloués au sol.

    Alors les quatre Ordoshaï sont toutes arrivées, presque en même temps. Elles étaient visiblement effrayées et à bout de souffle. Je restais caché sans bouger. Je compris à leurs échanges animés qu’elles avaient poursuivi quelqu’un, mais s’étaient retrouvées dans une sorte de piège. Elles avaient vu des choses horribles et se remettaient difficilement de leurs émotions. Aucune n’était blessée physiquement.

    Une moniale aperçut le paquet, elles s’en approchèrent et poussèrent des exclamations étouffées. Je n’ai pas pu entendre la suite, je n’osais pas sortir de ma cachette dans la végétation.

    C’était idiot, je n’avais rien à me reprocher. Je crois que j’étais encore terrorisé par ce regard sous la capuche qui m’avait transpercé.

    D’une certaine manière, je craignais aussi de révéler ma présence aux Ordoshaï. Mal à l’aise d’avoir assisté à leur débandade. Je me sentais coupable, étrangement. Ce n’était pas un piège qui leur était tendu, c’était une diversion. L’être de ténèbres s’était joué des gardiennes pour les éloigner de la porte.

    L’une d’elles entra dans le monastère avec le paquet, puis tout redevint calme. La garde fut renforcée alors que je m’éloignais discrètement après avoir repris mes esprits, avec l’escarabe qui restait étonnamment immobile. Prostré. Lui aussi avait senti cette présence à la fois terrible et fascinante. Il fit le mort pendant un moment, ce qui m’arrangea.

    J’ai ramené l’insecte à son éleveur avant l’aube et j’ai pu garder mon emploi. Bien sûr, je ne commis plus jamais l’erreur d’emmener les troupeaux aussi loin, pendant les périodes de naissance des juvéniles.

    S’agissait-il vraiment de l’assassin légendaire ? Pourquoi laisser un paquet devant le monastère de Leda, et surtout, qu’y avait-il à l’intérieur ? Quel rapport pouvait avoir cet être mystérieux avec les Sœurs Ophrys ?

    Autant de questions auxquelles je n’ai toujours pas de réponses. Sans doute étais-je arrivé au mauvais endroit, au mauvais moment. Peut-être que je suis passé très près de la mort. Mais ce soir-là, il n’était pas là pour tuer. Il nous a tous épargnés.

    En tout cas, depuis ce jour moi j’y crois, au Porteur de Mort.

    Voilà mes crapules, cette histoire est terminée. Éteignons les… oh, mais… ils se sont tous endormis. Il faut croire que les histoires qui font peur ont quelque chose de rassurant, à l’abri dans la chaleur d’un lit douillet.

    Et pourtant, tout est vrai.

    Les enfants, puissiez-vous ne jamais croiser sa route… Faites de beaux rêves. »

     

     



     


  • Le lichen pourpre

     

    Valoki, province de Leda – Année 607

     

    Le soleil déclinait vers le couchant quand la scolendre sortit de sa tanière. Elle avait faim.
    Elle rampa sur le tapis végétal, puis se glissa entre des racines tortueuses avant de s’immobiliser contre un tronc d’arbre. Tous les sens à l’affût. Ses antennes s’agitaient à la recherche d’une trace chimique alléchante.

    Là, toute proche, elle reconnut l’odeur d’une espèce qui évoquait chez elle tout autant l’attirance que la crainte. Une proie potentielle mais tout à fait capable de se défendre. Poussée par la faim, elle se dirigea vers la source de cette odeur en se fondant prudemment dans la végétation.

    C’était bien des humains. Deux petites silhouettes s’agitaient avec empressement pour prélever du lichen sur des rochers. Des amuse-gueules pour la scolendre de dix-huit mètres de long. Elle était tellement affamée au début de sa chasse, elle n’en ferait qu’une bouchée.
    Mais le myriapode connaissait les armes mortelles de ces étranges petites créatures bipèdes, et surtout cette énergie mystérieuse et puissante qui les entourait d’habitude. Chaque fois qu’elle avait tenté d’approcher cette appétissante chair rose dépourvue de carapace, une irrépressible sensation désagréable l’avait fait fuir. Mais étonnamment, pas cette fois.

    Elle s’approcha encore, se faufilant sans un bruit, prenant soin de rester derrière les deux humains qui étaient bien trop occupés pour s’apercevoir de sa présence.

    — C’est de la folie ! s’exclama Jarlo. On n’a même pas de bouclier chimique !

    — Justement, dépêche-toi ! le pressa Marek en s’activant de plus belle. ‘Faut pas traîner.

    Les deux Valokins s’étaient éclipsés discrètement de leur village, car Marek avait repéré cette clairière quelques jours plus tôt. Le lichen pourpre qui poussait sur ces rochers était assez rare dans la province de Leda.

    Les Sœurs Ophrys l’utilisaient pour des préparations médicinales, mais il constituait également une drogue hallucinogène qui pouvait se fumer ou se manger, selon les effets recherchés. Aussi la cueillette de ce lichen était réservée aux moniales et son commerce prohibé. Au marché noir, les sacs bien remplis des deux jeunes hommes allaient leur rapporter une petite fortune.

    Jarlo devina une présence dans son dos, il regarda par-dessus son épaule et ses yeux s’agrandirent sous l’effet de l’épouvante.

    — Marek ! cria-t-il en se jetant sur le côté.

    La scolendre sectionna le corps de Marek en deux parties d’un seul coup de mandibules. Il mourut avant d’avoir le temps de comprendre ce qui lui arrivait.

    Jarlo n’évita la seconde attaque qu’en sautant du rocher en vitesse, abandonnant son sac. Il réussit à amortir sa chute sur le sol et se mit à courir de toutes ses forces. La scolendre se lança à sa poursuite en zigzaguant à une vitesse phénoménale.
    Il n’avait aucune chance de la distancer.

    Une autre attaque manqua sa tête mais un crochet à venin lui déchira l’épaule droite. Une douleur atroce lui vrilla les nerfs. Sa chair se mit à fondre sous l’effet du poison corrosif, comme brûlée par de l’acide. Il perdit brutalement le contrôle de ses muscles et s’écroula lourdement sur le sol.

    La scolendre ouvrit son énorme gueule pour l’avaler.

     

    Scolopendra (Scolopendre. Crédit photo : Finklez)

     

    Le prédateur suspendit son geste. Des projectiles lumineux sifflèrent autour du myriapode, des étincelles brûlantes perçaient douloureusement son armure de chitine.
    D’autres humains venaient secourir leur congénère, armés de fusils lance-étoiles. La scolendre leur fit face, prête à défendre chèrement son repas, quand un dégoût incontrôlable la submergea.

    Au milieu du groupe d’humaines, une petite silhouette enveloppée dans une robe blanche avançait résolument vers elle. La sensation d’écœurement fut trop forte et la scolendre s’enfuit à toute vitesse pour disparaître dans la jungle.

    La femme vêtue de blanc se précipita vers Jarlo, s’agenouilla à ses côtés et étendit ses mains au-dessus de l’épaule en bouillie. Les Shaïli qui l’accompagnaient se rassemblèrent en cercle autour de la Matria.

    — Matria Elorine, dit l’une des jeunes femmes. Est-ce qu’il est… ?

    Elorine ne répondit pas. Immergée dans la transe du Seid, elle se concentrait pour stopper l’hémorragie et les effets du poison. Les yeux clos, elle gardait ses mains grandes ouvertes à quelques centimètres de la terrible blessure.

    Les autres Sœurs plus jeunes regardaient, fascinées, les vagues d’énergie lumineuse qui parcouraient le corps de Jarlo. L’air vibrait autour des mains de la Matria alors que les artères et les veines se refermaient, que le sang s’arrêtait de couler.

    Après un instant, elle rouvrit les yeux en posant ses mains à plat sur la terre d’où s’éleva un petit panache de fumée blanche.

    — Il vivra, affirma-t-elle. Construisez une civière ! Il faut vite l’emmener à l’abri pour continuer les soins.

    Inconscient, Jarlo fut emmené au village le plus proche avec un brancard de fortune, sur le dos d’un des escarabes qui transportaient la récolte du jour. Protégées des insectes par leurs pouvoirs, les moniales se frayèrent un chemin sans encombre dans la végétation géante.
    Elles ne retrouvèrent qu’une moitié sanguinolente du corps de Marek, sur les rochers, près des deux sacs remplis de lichen pourpre.

    Ils atteignirent le village de Ginkgo alors que le soleil s’apprêtait à rejoindre l’horizon, irradiant une lumière orangée.

    Le blessé fut pris en charge par les trois moniales qui étaient de garde ce jour-là dans le dispensaire, mais Elorine insista pour aider ses consœurs. Des pansements, des onguents, des breuvages furent préparés pour compléter l’énergie bienfaitrice du Seid et accélérer la guérison de Jarlo.

     

    Les alentours de Ginkgo constituaient un secteur nettement plus rocheux que le reste de la province de Leda. On y trouvait quantité de plantes aromatiques et médicinales affectionnant les zones sèches et pierreuses. Les Sœurs Ophrys s’y rendaient fréquemment pour récolter des plantes sauvages.

    Dans la partie arboricole du village, une cinquantaine de mètres au-dessus du sol, des constructions de bois se dressaient sur les grandes plateformes bâties comme des ponts entre les troncs colossaux. Un ascenseur rudimentaire dont les poulies étaient actionnées par la force de quatre insectes de trait, au niveau du sol, permettait de rejoindre la cime des arbres.

    Fidèle au modèle commun de tous les villages forestiers en Valoki, le haut-village était le territoire des adultes sans enfants, qu’ils soient cultivateurs, artisans, chasseurs ou éleveurs, érudits… des célibataires pour la plupart. Les familles avec enfants et les vieillards ne résidaient pas dans la partie aérienne, la vie en hauteur représentant tout de même quelques dangers. Le village terrestre leur était réservé.

    Jarlo était un jeune célibataire habitant normalement les hauteurs du village. Mais à présent, il allait devoir vivre sur le sol avec les autres infirmes.

     

    — Matria Elorine, vous allez bien ! s’écria une jeune Sœur qui venait de faire irruption dans le dispensaire.

    Naëlis était tout essoufflée d’avoir traversé le village en courant. Elle regarda le blessé et se dit que son inquiétude devait sembler puérile à sa supérieure. La Matria était en parfaite santé, calme et concentrée comme à son habitude.

    — Oui Naëlis, je vais bien, finit par dire Elorine sans quitter des yeux l’horrible blessure qu’elle nettoyait avec attention. Et par chance ce jeune homme va s’en sortir, même si je doute qu’on puisse sauver son bras.

    — En revenant de la cueillette de rosemir, on m’a dit que votre équipe avait été attaquée par une scolendre…

    — Avec mon groupe nous cherchions du lichen pourpre. Deux jeunes se sont éloignés du village en douce pour aller en ramasser sous notre nez. Ils devaient craindre qu’on ne trouve leur coin et se sont précipités bêtement. Sans armes, ni même un diffuseur de phéromones… l’autre est mort.

    Naëlis observa la blessure de Jarlo, puis son visage exsangue. Très affectée, elle détourna vite les yeux.

    Sa capacité d’empathie est presque trop forte,songea Elorine.

    Elle n’avait pas besoin de regarder le visage de son élève, les scintillements colorés de son aura étaient suffisamment explicites pour qui savait les voir et les déchiffrer.

    — Quel gâchis, reprit-elle à voix haute. Risquer sa vie pour quelques milliers de khelz ! La cupidité pousse certains à faire n’importe quoi… À part ça, la récolte de rosemir était bonne ?

    Naëlis acquiesça avant de lui raconter brièvement son après-midi de cueillette.
    Pendant ce temps, la Matria nettoyait méticuleusement l’horrible mutilation de Jarlo. Des débris végétaux, des fibres de tissu et de la terre salissaient encore la chair rongée par le puissant venin de la scolendre.
    Elle utilisait d’ailleurs une eau dans laquelle étaient diluées quelques gouttes d’huile de rosemir.

    Il s’agissait d’une plante aromatique, décorative et médicinale endémique de la Valoki. Minuscule en comparaison de nombreux autres végétaux de cette planète, elle formait des buissons d’un mètre de haut.
    Cette plante était très appréciée des humains pour sa taille, son parfum et ses couleurs. Les feuilles fines et allongées, environ de la taille et la forme d’un doigt, se paraient d’un bleu turquoise.

    Les fleurs se regroupaient en jolies hampes bigarrées, offrant toutes les nuances du rouge au bleu en passant par le rose et le violet. Certaines avaient des couleurs vives et d’autres très pâles, presque blanches. Comme elles se conservaient assez bien une fois coupées, de nombreux bouquets de rosemir décoraient les maisons des Valokins.
    Son parfum évoquant un peu celui de la lavande embaumait agréablement, et persistait même après le dessèchement des fleurs.

    L’huile essentielle de rosemir était très forte, utilisée avec parcimonie en cuisine pour parfumer certaines pâtisseries, elle entrait aussi dans la composition de certains savons et crèmes de soins. Ses vertus pour la peau étaient sans pareil. Elle était également utilisée par les guérisseuses pour ses propriétés antiseptiques, bactéricides, désinfectantes et calmantes.

    Les outils chirurgicaux pouvaient être désinfectés avec de l’essence pure, quelques gouttes suffisaient dans une bassine pour en purifier l’eau. Les infusions de feuilles et de fleurs avaient les mêmes propriétés que l’huile essentielle avec un goût et des effets nettement plus doux. On en mettait parfois une ou deux feuilles dans certains breuvages, simplement pour atténuer l’amertume des autres plantes.

    Le rosemir entrait aussi dans la composition de nombreux cataplasmes, comme celui que Matria Elorine commençait à préparer.

    — Je vais m’en occuper, assura une autre Matria présente. Vous devriez rentrer au monastère, Matria Elorine.

    — La nuit approche et le dirigeable doit nous attendre, rappela Naëlis.

    Elorine s’écarta pour laisser les Sœurs de garde continuer les soins.

    — J’ai fait de mon mieux, dit-elle en replaçant sa capuche sur sa tête. Nous pouvons rentrer maintenant.

    Elles saluèrent leurs consœurs et sortirent du dispensaire. Seule Naëlis lança un dernier regard au blessé.

    Pour Jarlo, la vie ne fut plus jamais la même à partir de ce jour.
    La nécrose de son épaule obligea les Sœurs à l’amputer de son bras. La mort de son ami Marek et sa propre infirmité le laissèrent profondément traumatisé, il mit des années pour oser s’éloigner à nouveau de son village.

    Et plus jamais il ne s’approcha des rochers où poussait le lichen pourpre.

     

    ♦♦♦

     

    lichen(couleurs retouchées. Crédit photo : Lairich Rig)

     


     

    p.s : Pour la petite anecdote, au départ c’était pour le roman que j’avais écrit cette scène. Elle n’était pas prévue dans l’histoire et m’était venue toute seule, au « fil de la plume ».

    Quand arrive ce genre d’idée spontanée et non prévue, je vais toujours au bout sans me censurer. Parfois je garde certaines de ces scènes, quand elles servent l’histoire. D’autres fois, en me relisant j’estime qu’elle n’est pas suffisamment intéressante alors je la supprime. C’était le cas de celle-ci.

    Il m’arrive très rarement de « recycler » ainsi des scènes enlevées du roman. Rassurez-vous, je vous épargnerai les plus mauvaises.

    Comme nous y retrouvons Elorine et Naëlis, que c’est le seul texte parlant du lichen pourpre et du rosemir, je me suis dit que ce serait pas mal de le partager ici.