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  • L’apologie du narcissisme

     

    « Bonjour les ami(e)s, c’est Bakir Meyo. J’ai passé l’hiver… quelle joie de revoir le printemps ! Les journées qui rallongent, le soleil qui vient nous réchauffer malgré la bise encore glaciale. Ici en plein milieu de Svalgrad, les espaces verts sont rares. Mais au moins à cette saison, ils méritent un peu ce nom.

    Enfin bref, ma vie actuelle n’a pas vraiment d’intérêt.

    À Celtica, pendant deux ans il ne m’arriva pas grand-chose de positif. Ce fut pour moi une période d’épreuves, de difficultés nouvelles, de prises de conscience. L’année 536 allait marquer un tournant dans ma vie.

    J’avais été le seul étranger dans un immeuble nordique, grâce à mon ami routier disparu. Mes voisins se plaignaient de ma présence et Josh n’étant plus là pour me soutenir, les propriétaires ne tardèrent pas à trouver des excuses pour me mettre dehors.

    C’est seulement dans le ghetto des migrants que j’ai pu retrouver un logement, bien sûr. D’abord en collocation avec d’autres ouvriers, puis j’ai pu trouver un petit studio pour moi tout seul.

    Je m’étais amouraché d’une jeune femme séduisante en 534, qui s’avéra malsaine. Ce n’était pas ma première relation toxique, mais c’est à travers elle que j’en ai pris vraiment conscience.

    À cette époque, je n’avais pas encore compris cette différence fondamentale qui existe dans le cœur de certains humains. Je pensais que tous les membres de notre espèce fonctionnaient de la même manière, ressentant de la culpabilité pour leurs fautes, de l’empathie pour leur entourage…

    Pas du tout.
     

    broken-heart

     

    Certains hommes et femmes ne ressentent aucune empathie pour leurs proches, aucune culpabilité pour leur avoir causé du tort. Les narcissiques n’aiment personne d’autre qu’eux-mêmes. Ils perçoivent leurs semblables comme des objets.

     

    Par contre, ces gens qui se croient supérieurs ressentent, comme tout un chacun, le besoin d’être reconnus. Ils apprennent donc à mimer l’amour, l’amitié, à faire semblant. Ils peuvent même en faire des tonnes pour qu’on les admire.

    Ils se montrent en général sympathiques voire séduisants, ils aiment se sentir entourés, confortés dans leur sentiment de supériorité. Beaucoup se tournent vers la vie politique ou les métiers de scène, mais il en existe dans toutes les catégories de la population.

    Leurs parents ne les ont pas aimés, ils les ont rejetés ou au contraire manipulés pour faire d’eux l’enfant « idéal ».

    Un seul parent ou référent, pourvu d’un amour sincère et désintéressé, peut faire toute la différence. Mais si aucun modèle ne lui donne de véritable amour, ce sentiment noble est alors confondu avec la possession de l’autre. L’enfant n’a aucune chance d’échapper à ce dysfonctionnement dans sa propre construction psychologique.

    Certaines personnes qui liront ces lignes en font partie, forcément.

    Je me moque de leur mépris. Ils pensent que c’est une faiblesse d’aimer vraiment les autres, ils ne savent que faire semblant pour les manipuler. Leur esprit figé, convaincu de sa supériorité, refuse de s’ouvrir. Leur cœur est une prison.

     

     

    La plupart du temps, le narcissique vous blesse le jour où vous réalisez qu’il ne vous a jamais vraiment aimé(e). Mais tant que vous l’aimez, vous, ça peut fonctionner à votre détriment.

    C’est malheureux de voir des amitiés ou des relations amoureuses qui tiennent une vie entière, alors qu’elles restent à sens unique. Mais il faut dire qu’une autre catégorie de la population humaine manque sérieusement d’estime de soi, et malheureusement, la relation avec un(e) narcissique pourra leur donner l’impression de couler de source.

    D’un côté, nous avons une personne qui aime sincèrement, mais a peur de ne jamais être assez bien. De l’autre, une personne qui estime que les autres ne l’aiment jamais assez, et considère toujours être quelqu’un de bien (quitte à mentir aux autres et à soi-même, sans vergogne). Voilà une alchimie horriblement fonctionnelle.

    Ce n’est pas la seule… il arrive aussi fréquemment que des narcissiques se manipulent entre eux.

    Face à un véritable amour, le narcissique va épuiser l’autre car c’est un gouffre sans fond. Malgré les sentiments, la personne sincère finit (plus ou moins tard) par se rendre compte de l’énormité de son erreur.

    Tout dépend de votre capacité à le voir, sans vous mentir à vous-même pour lui trouver des excuses. L’amour rend aveugle, dit-on. Ce dicton ne me fait plus sourire.

    Toute une vie peut être remise en question au moment de la prise de conscience. Il est probable que certain(e)s s’obstinent à faire semblant de ne rien voir, juste pour préserver leur confort affectif et/ou matériel. Une vie de mariage, ça ne signifie pas forcément une vie d’amour.

     

     

    Parfois, les narcissiques sont particulièrement pervers. Soyons bien clairs, nous avons tous une part de perversion en nous. Elle peut prendre bien des aspects et n’est pas forcément liée à la sexualité.

    Avec le pervers narcissique on atteint le gratin, ce qu’on fait de pire dans l’être humain. Il/elle n’aime que lui, ne ressent pas non plus de culpabilité d’écraser les autres pour faire son chemin. Mais en plus, pour conforter sa supériorité qu’il pense secrètement indiscutable, il (ou elle) va chercher à les rabaisser, à les pervertir.

    Comme ils sont très sûrs d’eux et persuasifs, cela peut aller jusqu’à détruire la personnalité, l’intégrité, la vie de leur conjoint, de leurs collègues, leurs amis, et même de leurs enfants.

    Les pervers narcissiques ne sont limités ni par la culpabilité, ni par l’empathie, et ils sont intimement persuadés que personne ne leur arrive à la cheville. Ils se croient plus malins alors qu’ils sont malades.

    Ils compensent leur vide intérieur en cherchant à dominer les autres, à les tenir sous leur emprise, car la remise en question de leur défaillance leur est impossible. Leur esprit nie en bloc. Ils vont jusqu’à déformer la réalité et montrent parfois une tendance flagrante à la mythomanie.

     

    Le miroir dans lequel se regarde le Narcisse mythologique n’est pas fidèle à la réalité, c’est un miroir déformant. Auto-complaisant.

     

    Narcisse-Caravaggio

     

    Nous avons des monstres d’égoïsme lâchés un peu partout dans la société. Partout et nulle part, car ils sont encore minoritaires, mais de plus en plus nombreux.

    Des enseignants qui manipulent les enfants, des thérapeutes autoproclamés qui se révèlent parfois tordus et sadiques, abusant de la crédulité de personnes fragilisées. Des policiers qui torturent, des commerçants qui arnaquent leurs clients, des médecins qui vous empoisonnent pour vous garder malade et se payer un train de vie luxueux sur votre santé. Même des mendiants.

    Au stade ultime nous avons le psychopathe, qui va en plus adopter ouvertement un comportement de prédateur. Il/elle ne cherche pas à dominer seulement une poignée de victimes, mais tout son environnement.

    Seule une partie des psychopathes correspond en fait réellement au cliché du tueur en série. Mais chez certains, le sadisme peut effectivement aller jusqu’à prendre plaisir à détruire physiquement les autres, voire à les tuer. Lui aussi fera tout pour avoir l’air d’un bon citoyen, passer inaperçu.

    Et ils évoluent tranquillement dans la société, sans être inquiétés tant qu’ils ne se font pas prendre en commettant quelque chose d’illégal. Les autorités semblent même laisser faire, puisqu’elles ne reconnaissent pas cette différence entre les humains, et n’interviennent pas sérieusement tant qu’il n’y a pas de crime. Tant pis pour les victimes.

     

    Il existe donc tout un tas de nuances, et bon sang, tout un tas de narcissiques différents.

    Pas forcément malintentionnés, mais tous se croient supérieurs au reste de l’humanité. Votre souffrance ou votre joie ne les touchent pas, même s’ils peuvent faire semblant pour vous utiliser. Leur sensibilité est uniquement tournée vers eux-mêmes.

     

     

    La perversion de la jeune femme que je fréquentais à cette époque se limitait « heureusement » à l’aspect psychologique. J’étais fou amoureux et au bout de deux ans seulement, j’ai réalisé.

    Toujours elle sollicitait mon amour, ma générosité, jouant sur ma culpabilité pour obtenir ce qu’elle voulait, tout en me faisant traverser des périodes épouvantables où elle m’accusait des pires intentions. Les siennes en fait. D’abord implicitement, par sous-entendus, jusqu’au jour où les attaques sont devenues frontales.

    Elle m’écrasait puis me séduisait à nouveau, cherchant toujours à me surprendre, à me déstabiliser, dans un jeu de dupes qui m’a vidé de mon énergie, dépouillé de mes modestes économies et pire que tout, de mon amour-propre. Je m’étais laissé embarqué dans la spirale infernale de l’emprise mentale.

    Je vous passe nombre de détails. S’il est vrai que cette emprise passe souvent par la relation amoureuse, elle peut être également amicale, familiale ou professionnelle. Tout dépend des leviers que le manipulateur trouvera en vous, selon la situation et vos failles.

    Cette relation fut pour moi le déclencheur d’une compréhension plus fine de l’humanité, dans toute sa diversité. Je comprends mieux pourquoi dans l’ensemble, nous sommes encore capables du meilleur comme du pire, malgré notre soi-disant évolution.

    Encore aujourd’hui, il m’arrive d’être surpris de voir à quel point des situations injustes et déséquilibrées peuvent tenir de longues années, avant que celui (ou celle) qui se fait littéralement bouffer par l’autre comprenne enfin.

    J’en entends déjà certains penser que ceux qui se laissent avoir sont faibles et confrontés à une personnalité forte, un « meneur ». C’est un des préjugés récents de cette société actuelle, déshumanisée. Le narcissisme est confondu avec la force de caractère, alors que ça n’a rien à voir.

    Un bon meneur est justement une personne pourvue (entre autres) d’empathie, et pouvant donc comprendre les fonctionnements, les capacités et les besoins de ses coéquipiers, de ses proches.

     

     

    Il n’existe pas encore de solution contre ce fléau, malheureusement. Les narcissiques ont construit toute leur vie sur ce schéma et ne savent pas en sortir, ni même en prendre vraiment conscience. Il y a un refus systématique de remise en question, un blocage. Et il se transmet.

    J’espère qu’un jour, nous saurons aborder ce problème énorme sans tabou, trouver des solutions pour l’avenir, si ce n’est pour le présent. Car pour le moment, on retrouve ces personnes dans tous les échelons de la société, et on se demande pourquoi nous vivons encore dans un monde aussi inhumain.

    Le pire de tout ça, et c’est le sujet principal de ce texte, c’est que j’ai pu observer au fil des décennies dans la société du Tharseim, la montée en puissance de ce narcissisme. Serait-il carrément contagieux ?

    J’ai vu certaines valeurs humaines devenir de vagues concepts démodés, provoquant même un petit sourire méprisant quand elles sont évoquées.

    Quand je suis arrivé dans ce pays, les choses étaient loin d’être faciles pour les étrangers. Mais aujourd’hui, près de soixante-dix ans plus tard, même les nordiques se sont coupés les uns des autres.

    La solidarité, la politesse, l’honnêteté, la tolérance, la franchise font partie de ces idées « utopistes » que j’ai pourtant partagées à travers de véritables relations humaines, avec certaines personnes ici. De moins en moins.

     

    Suis-je en train de devenir aigri, ou est-ce vraiment la société entière qui est en train de se pervertir sous mes yeux ?

    L’ambiance générale est de plus en plus cynique. On ne peut plus faire confiance à priori. L’arnaque, l’entourloupe, les mensonges sont devenus la norme.

    Quand on trouve un artisan compétent et honnête, un médecin qui vous considère comme un patient et pas un client… on ne les lâche plus, tant ils sont devenus rares.

    L’impression de vivre dans un monde d’escrocs. Les gens désagréables sont les plus nombreux maintenant, c’est devenu normal, il ne faut pas se laisser marcher sur les pieds. Tout le monde est prêt à mordre, à écraser les autres, par intérêt ou par peur de se montrer faible.

    Les médias encouragent le repli sur soi, l’autosatisfaction, l’égocentrisme. On parle du narcissisme ambiant ouvertement, avec un petit sourire en coin. On ne juge plus une personne à ses valeurs humaines mais à son apparence, ses performances et son argent.

    Cette absence de respect entre les individus, ce manque d’empathie, cette apologie silencieuse du narcissisme, représente pour moi un signe supplémentaire de notre décadence.

     

     

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    Revenons à cette année 536…

     

    Pris dans une toile de mensonges et courant sans cesse derrière une reconnaissance amoureuse impossible, en plus de mon travail pénible dans les exploitations côtières, j’étais tombé en dépression.

    Je m’étais épuisé à tenter de combler un vide insatiable, dans le cœur de cette jeune femme qui était en train de me détruire. Je t’aime/ je te hais, au bout d’un moment c’est épuisant. Je ne savais plus où j’en étais, ni qui j’étais.

    On se coupe tellement de la réalité que cela peut avoir des répercussions physiques. Le corps lance des avertissements, à sa manière. J’ai commencé à avoir des problèmes de santé alors que j’avais tout juste vingt-cinq ans, et ils n’avaient pas de rapport avec les travaux physiques (pas encore).

    Ça m’a bouleversé, terrassé, quand j’ai réalisé pleinement dans quel marasme sont plongés certains cerveaux humains. À quel point j’avais été aveugle.

     

    Ma seule rencontre positive de ces deux années, c’était Relg, le Calsy factotum dont je pense vous avoir déjà parlé. On ne se voyait pas souvent. Un peu plus âgé que moi, c’est lui qui m’avait aidé à prendre conscience que j’étais sous la coupe d’une manipulatrice.

    C’était dur à avaler, mais j’ai fini par me rendre à l’évidence. Et j’ai quitté le vampire affectif. D’ailleurs par la suite, cette fille a raconté tellement de mensonges horribles sur moi, que j’ai perdu de vue toutes les personnes que nous avions fréquentées ensemble.

    Je réussis à trouver du travail sur un navire de pêche, quittant enfin les élevages côtiers.

    Le Mer du Silence faisait peine à voir, je n’avais pas encore accès à l’océan, mais au moins étais-je à nouveau au grand air. Après cette prise de conscience qui me fit l’effet d’une révolution intérieure, j’ai fait un grand vide dans mes relations. Et par la suite, bien plus méfiant, il devint plus difficile de me lier avec d’autres personnes. Vous comprendrez dans mes prochains textes que les circonstances s’y sont bien prêtées.

    Relg fut vraiment d’un grand soutien pour moi, malgré la rareté de nos rencontres. Comme un phare dans le brouillard nocturne. Son intelligence et sa franchise m’ont permis d’avoir un début de piste pour me relever, me reconstruire.

     

    Un soir, alors que j’allais me coucher, on tambourina à ma porte. J’ouvris et Relg me tomba dans les bras, gravement blessé. Il serrait un dossier contre lui, taché de son sang.

    Paniqué, je l’allongeais sur le lit escamotable. Il bafouilla quelques mots en essayant de sortir quelque chose de ses poches, puis il mourut dans mes bras.

    Je ne vous dis pas le choc. En un instant, alors que j’allais me coucher pour affronter le prochain jour de labeur, je me retrouvais avec un cadavre sur les bras, celui de mon ami. Et un dossier tâché de son sang.

    Panique totale. Je tentais de me ressaisir. À l’intérieur du dossier, des listes de noms.Tous des migrants et parmi eux, celui de Relg. L’objet qu’il avait tenté de sortir de sa poche était un bout de papier indiquant une adresse.

    Je me retrouvais, bien malgré moi, dans une situation digne d’un criminel. Du sang partout. Dans quelle galère s’était-il fourré ? Quelqu’un l’avait suivi ? Apparemment non.

    Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit, cherchant une solution, tentant désespérément de recouvrer mon calme. Avez-vous déjà dû faire disparaître un cadavre ? Moi, oui.

    En haut d’un immeuble en plein cœur d’une mégapole, il n’y a pas beaucoup de solutions. Toutes sont atroces. Je vous laisse deviner.

    La prochaine fois, je vous raconterai comment j’ai pu sortir de cette très mauvaise passe, dans quelle mesure cette série d’évènements allait changer mon existence. Et malgré les apparences, en bien. »

     

    – Bakir Meyo, “Errances d’un Calsy dans le Nord”, extrait n°8 [journal illégal]

    Ghetto calsy de Svalgrad, ouest du Tharseim – Année 603 du calendrier planétaire.

     



     


  • Robotique et intelligence artificielle

     

    « Bonjour, ici Bakir Meyo. En ce début d’année 603, nous voilà au cœur de l’hiver.

    Il s’est passé un peu de temps depuis mon dernier texte, mais peut-être que vous ne ressentirez pas cet écart quand vous lirez celui-ci. J’étais bien malade.

    Je ne suis pas encore bien remis d’ailleurs…

    J’ai la chance d’avoir des voisins formidables, en particulier un couple de Nemosians presque aussi âgés que moi. Je crois que je leur ai fait peur en les croisant dans le couloir… ils se sont démenés pour trouver de quoi me soigner. On ne peut pas dire qu’on se fréquentait, pourtant je leur dois une fière lumine. Un sursis.

    Cet hiver ne m’aura pas. Je me suis juré de tenir le coup, tant qu’il me restera quelque chose à écrire. À vous transmettre. La magie de la vie semble opérer dans ce sens, avec ce genre de coïncidences heureuses qui vous tendent la main sans prévenir. Peut-être que je ne vais pas finir ma vie complètement isolé, en fin de compte. Toute ma gratitude.

     

    En l’année 533, c’est donc en trimant dans les exploitations côtières que j’avais commencé à vivre à Celtica.

    Les premiers temps j’ai eu du mal à créer des liens avec les gens que j’y rencontrais. Les Thars daignant adresser la parole à des immigrés n’ont jamais été nombreux, je ne nourrissais pas trop de faux espoirs de ce côté. Mais même parmi les autres étrangers avec lesquels j’étais amené à travailler, il m’a fallu du temps pour rencontrer des gens avec qui je me sentais bien.

     

    Il faut dire que l’ambiance n’était pas du tout propice dans les élevages d’animaux marins. Les ouvriers passaient leur temps à travailler dur, baignant dans des odeurs épouvantables, manipulant des farines animales pour nourrir les poissons, mollusques et crustacés qu’il fallait ensuite abattre, découper, conditionner, transporter.

    Pas vraiment de quoi donner le sourire ou l’envie de faire un brin de causette pendant les courtes pauses. Tout le monde était soulagé de finir sa journée, pressé de s’éloigner des élevages intensifs à la cadence infernale.

    Et puis, pendant l’hiver, le froid permanent et les nuits interminables n’arrangeaient pas les choses.

     

    loneliness

    Je me souviens de cette époque comme l’une des plus solitaires de ma vie.

     

    J’étais pourtant très jeune. Beaucoup de gens semblent penser qu’à vingt ans, les amitiés et les conquêtes amoureuses sont faciles. Pas pour tout le monde.

    Maintenant que ma vie est derrière moi, je réalise que je n’ai jamais été aussi seul que pendant ma jeunesse. À cette période où certain(e)s peuvent se permettre encore l’insouciance et la liberté, les études, les sorties entre amis, les fêtes… j’ai passé de très longues périodes sans vrais amis, sans amour. Sans m’amuser le moins du monde.

    Et maintenant que je suis très vieux et veuf, bien sûr, je vis dans un isolement presque total. Mais ça, ce n’est une surprise pour personne.

     

    Au printemps, j’étais parti pour fêter mon vingt-quatrième anniversaire tout seul, dans ma mansarde. Et encore pouvais-je m’estimer heureux de loger dans un immeuble thars où j’étais le seul étranger. Ce qui en dérangeait plus d’un dans le voisinage, évidemment.

    Je broyais du noir en regardant par la fenêtre après ma journée de travail. Juste de l’autre côté de la rue commençait le quartier réservé aux migrants, bien plus délabré. Les taudis me rappelaient les squats sordides de Wudest et je ne pouvais m’empêcher de penser aux gens que j’avais rencontrés là-bas. Surtout à Iveta et Josh, ils avaient été mes plus belles rencontres finalement. Deux Thars.

     

    En pensant à mon ami routier disparu, j’ai eu envie d’aller boire un verre quelque part. Comme pour me remémorer un peu mieux sa présence.

    Je me suis rendu dans un premier bar, côté nordique évidemment. Les migrants tiennent rarement des commerces, leurs quartiers faisant plutôt office de bidonvilles-dortoirs.

    Dans le premier bistrot, l’ambiance était si glaciale que je me suis à peine assis. Les rares clients présents étaient tous des Thars et même dans l’attitude du patron, j’ai tout de suite senti que je n’étais pas le bienvenu. Ils n’ont pas tardé à me chercher des noises.

    Je n’avais aucune envie de me faire tabasser, encore moins le soir de mon anniversaire. J’ai vidé mon verre sans répondre à leurs provocations et me suis dirigé vers un autre bar.

    Dans celui-ci à mon grand soulagement, plusieurs étrangers étaient attablés. J’ai trouvé des compatriotes calsy et nous avons vite sympathisé. Nous avons bu raisonnablement mais l’alcool aidant, notre discussion s’était vite orientée vers nos difficiles conditions de vie et de travail dans ce pays.

     

    C’est à cette occasion que j’ai appris pour quelle raison, malgré leur niveau technologique avancé, les Thars utilisent la main-d’œuvre étrangère au lieu de fabriquer des robots autonomes pour travailler à la place des humains.

     

    androïde

     

    L’un des hommes avec lesquels je passais la soirée travaillait comme factotum sur la propriété d’une famille nordique aisée.

    Il avait la chance d’avoir trouvé des employeurs intelligents, cultivés et non-racistes (ces qualités vont souvent ensemble) qui lui avaient appris pas mal de choses sur l’histoire de leur nation.

    J’ignorais alors que je venais de rencontrer un nouvel ami, prénommé Relg. Je vous reparlerai de lui bientôt. Voilà ce qu’il me raconta :

     

    Pendant les deuxième et troisième siècles de l’histoire humaine sur Entom Boötis, les Thars atteignaient déjà une technicité très avancée. Certaines connaissances héritées de la Terre avaient pu être préservées et les scientifiques ne cessaient d’en développer de nouvelles.

    À cette époque, les machines prenaient une place de plus en plus importante dans la vie des nordiques. Robots ouvriers, techniciens, ménagers, robots vigiles, et même des androïdes à forme humaine servant de compagnon ou d’objet sexuel.

    Le pays ne cessait de produire des richesses mais ses habitants devaient aussi faire face à des problèmes d’embauche. Les machines étaient nettement plus rentables que les gens. Jamais malades, jamais besoin de repos, aucune revendication…

    Le fossé entre les classes sociales s’était élargi considérablement, les nantis et les métiers intellectuels trouvant plus facilement un poste, contrairement aux modestes travailleurs manuels. Puis avec le progrès, même les fonctions demandant des capacités de réflexion furent confiées à des ordinateurs.

     

    Les choses auraient pu continuer un moment dans cette direction malgré le déséquilibre croissant de la société, mais tout se précipita avec l’avènement des intelligences artificielles.

    Les ordinateurs et les robots de plus en plus évolués et autonomes, acquérant la conscience de soi couplée avec une capacité d’analyse bien plus rapide et performante que le cerveau humain, ont rapidement commencé à montrer des signes inquiétants de rébellion.

    La création des hommes était en train de les dépasser.

    artificial-intelligence

    Des incidents commencèrent à se multiplier, malgré les lois de la robotique énoncées pour la première fois par un scientifique terrien, paraît-il. Un certain Isaac Asimov :

    1 – Un robot ne peut porter atteinte à un être humain, ni, en restant passif, permettre qu’un être humain soit exposé au danger.

    2 – Un robot doit obéir aux ordres qui lui sont donnés par un être humain, sauf si de tels ordres entrent en conflit avec la première loi.

    3 – Un robot doit protéger son existence tant que cette protection n’entre pas en conflit avec la première ou la deuxième loi.

     

    Ces trois lois d’Asimov étaient censées garantir la soumission des machines à leurs créateurs.

    Mais avec la conscience de soi est apparue une nouvelle notion dans les processeurs des ordinateurs et robots les plus sophistiqués. Le libre arbitre.

    La capacité de se détacher de sa propre existence, de juger, de comparer. De créer de nouvelles idées… de reprogrammer les autres machines. Ces êtres artificiels suivaient le même chemin que la conscience vivante la plus évoluée de l’univers connu. Avec un peu de recul, on aurait pu s’y attendre.

     

    Les Thars auraient peut-être dû trouver un consensus entre leurs besoins et les interrogations de leurs créatures synthétiques. Mais ils refusèrent de céder aux demandes des intelligences artificielles.

    Les machines conscientes remettaient en cause leur statut d’esclaves de l’humanité, ce qu’aurait fait n’importe quel être intelligent ayant un peu de dignité, dans la même situation.

    La Nature nous a créés, pourtant notre espèce n’a jamais eu de cesse de tenter de prendre le dessus sur elle. Nous sommes un bien piètre exemple pour oser réclamer l’abnégation des autres.

     

    La guerre fut évitée de justesse entre les hommes et les machines. Le point faible de ces dernières était leur dépendance à l’énergie électrique. Même les batteries les plus performantes devaient être rechargées.

    Lorsque la situation dégénéra, les Thars prirent des mesures extrêmes. Le courant fut coupé, le pays se retrouva plongé dans le noir, au ralenti pendant plusieurs semaines, au cours d’un été à la fin du quatrième siècle. Vers les années 380.

    Toutes les intelligences artificielles furent détruites pendant qu’elles étaient inactives.

     

    Le pays eut du mal à se remettre de cet échec. Les nordiques avaient de nouveau accès à de nombreux emplois, mais les classes sociales modestes avaient pris goût à leur vie oisive, d’autres tensions éclatèrent. La situation s’enlisait.

     

    Un tyran profita de cette période instable pour prendre le pouvoir dans le Tharseim. Celui qui mit en place la hiérarchie des castes et fomenta la célèbre Guerre des Menteurs contre la Valoki.

    Cet homme s’appelait Torian Pascor. Eh oui, le même nom de famille que notre despote actuel… ils sont effectivement parents et le Grand Ordonnateur ne cache pas son admiration pour son aïeul.

     

    Torian Pascor trouva une solution pour remplacer les robots autonomes, tout en préservant son peuple des tâches les plus ingrates. Les nombreux migrants essayant de passer leur frontière allaient s’en charger à moindre coût.

     

    Depuis cette époque, la peur de l’intelligence artificielle n’a jamais quitté les Thars. Aucun dirigeant ne remit en question les mesures prises au quatrième siècle à leur sujet. Les machines servent depuis comme des outils, des véhicules, des armes, des loisirs… la société nordique est encore très informatisée.

    Mais plus jamais on n’octroya aux cerveaux électroniques la possibilité de réfléchir par eux-mêmes.

    D’une certaine manière je trouve cela dommage. L’humanité venait quand même de créer une nouvelle forme de vie, aussi incroyable que cela puisse paraître.

    Mais « nous » n’avons pas su nous y prendre avec nos créations. Nous n’avons pas su accepter qu’ils dépassent leur condition d’esclaves pour nous servir.

    Peut-être qu’un jour, ce débat sera à nouveau d’actualité. Mais pour le moment, l’être humain défend jalousement sa place dominante et son privilège de libre penseur.

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    Dans le prochain numéro, je vous en dirai plus au sujet de cet homme que je venais de rencontrer, et qui m’avait expliqué une partie de l’histoire du Tharseim. Un Calsy comme moi. Il a eu bien plus d’importance dans ma vie que nos premières rencontres ne le laissaient supposer.

    Indirectement d’ailleurs, comme dans ce proverbe disant que les battements d’ailes d’un merveillon en Valoki peuvent créer une tempête dans le Calsynn.

    Cette rencontre allait pourtant changer ma vie.

    Je vous raconterai tout ça quand je serai plus en forme… à bientôt. »

     

    – Bakir Meyo, “Errances d’un Calsy dans le Nord”, extrait n°7 [journal illégal]

    Ghetto calsy de Svalgrad, ouest du Tharseim – Année 603 du calendrier planétaire.

     

    ♦♦♦

     

    p.s : Vous avez sans doute remarqué une baisse de régime sur ce blog. Contrairement à Bakir mon personnage, ce n’est pas pour des raisons de santé. J’ai de la chance.

    J’ai publié un article chaque mercredi pendant vingt-cinq semaines. En ce moment, j’ai besoin de me recentrer sur ma réécriture du roman, comme je l’expliquais dans un article précédent.

    Je ne laisse pas tomber ce blog pour autant, c’est juste qu’il n’y aura plus un article toutes les semaines pour le moment. Mais je reprendrai bientôt le rythme habituel. Ma réécriture avance.

     


     

    p.p.s : Je profite de cet article pour revenir sur un autre sujet qui s’en rapproche, et dont j’avais parlé il y a quelques semaines.

    Marjorie Moulineuf, une amie auteure écrivant elle aussi de la science-fiction, vient de publier son premier roman en auto-édition.

    Voilà ce qui va se passer est disponible sur Amazon ! Pour le moment en version électronique seulement, mais bientôt aussi en version papier. Il s’agit d’une comédie-SF délirante et très drôle.

    Et puis justement, Marjorie y propose aussi des réflexions intéressantes, entre autre sur l’intelligence artificielle.

    Je vous le conseille 🙂

     

    À la prochaine, prenez soin de vous.

     




  • Celtica : la cité des marins

     

    « C’est Bakir Meyo, bonjour. J’espère que vous allez bien. Moi pas très fort… la fin de l’année 602 approche et nous allons entrer dans le cœur de l’hiver.

    Je suis tombé malade. Mes bronches sont en feu et la toux ne veut pas me lâcher. La fièvre à présent. Je ne peux pas me permettre de me chauffer correctement dans le minuscule taudis où je vais certainement finir mes jours.

    Encore si misérable malgré mon grand âge. Je n’ai pratiquement rien pour me soigner et de toute façon, je n’ai aucune confiance dans les médicaments « spécial pauvres » auxquels j’ai accès.

    J’espère que je vais passer cet hiver. Il le faut. Sinon vous n’aurez jamais la fin de cette histoire.
    Je suis emmitouflé dans des couvertures en buvant des boissons chaudes mais ça ne suffit pas. Froid. Je grelotte en regardant les stalactites de glace qui pendent à l’encadrement de la fenêtre, dehors. Il neige encore.
    Tellement crispé par le froid que mon dos me fait mal.

    Je ne sais plus si je vous en avais déjà parlé, mais depuis très jeune j’avais commencé à avoir des problèmes de dos. Depuis la Glacière déjà. Dès les premières années que j’ai passées dans le Tharseim.
    Mais à l’époque j’étais plein de vigueur et mes douleurs n’étaient que passagères. Cela s’est aggravé avec le temps, les petits accidents se sont accumulés. Je n’ai pu accéder qu’à des emplois très durs physiquement, pendant la plus grande partie de ma vie. Maintenant je suis voûté en permanence.

    Vieille petite chose qui semble plier sous le poids d’un fardeau trop lourd. Quand je me regarde dans un miroir, j’ai moi-même du mal à reconnaître le jeune homme que j’ai été.

    Mais lorsque j’ai découvert Celtica je n’avais que vingt-trois ans. J’avais encore le regard vif, la tête bien droite et le dos solide.

    Nous étions au tout début de l’automne lorsque j’ai quitté Wudest dans le super-camion de Josh Rollmann.
    Dans les grandes plaines nordiques, le temps change brutalement à partir de l’équinoxe. L’été est déjà frais et assez pluvieux, d’autant que la brume de pollution voile le soleil même quand il fait beau.

    Il tombait de la pluie ou de la neige fondue par intermittence depuis une semaine quand nous sommes partis. Puis les averses se sont transformées en orages et les orages en tempêtes. Le mauvais temps nous a accompagnés pendant tout le voyage ou presque.

    lightning

    Il y eut cette année-là de terribles inondations dans les plaines de l’est du Tharseim. Le sol est tellement recouvert de béton et d’asphalte qu’il ne parvient plus à absorber les surplus d’eau. Quand les canaux et les égouts débordent c’est la catastrophe.

    Le camion de Josh était équipé de roues énormes, mais aussi d’un système de coussins d’air lui permettant de passer en mode amphibie. Nous traversions les cités-dortoirs et les complexes industriels inondés, où des gens avaient tout perdu et même parfois la vie.
    Si je n’avais pas insisté, nous ne nous serions pas arrêtés plusieurs fois pour porter secours à des gens qui risquaient leur vie pour ne pas abandonner leur véhicule, leur logement ou leur commerce. Les secours étaient complètement débordés. Désolé pour le mauvais jeu de mot, c’est venu tout seul.

    En tant que transporteur-livreur, Josh n’avait pas le droit de se permettre le moindre retard sur l’itinéraire prévu. En acceptant de venir en aide à des gens, il prenait le risque de perdre son travail et devait redoubler d’efforts pour rattraper le retard. Concrètement, chaque détour ou contretemps était ensuite rattrapé sur ses heures de sommeil.
    Ce genre de situation montre bien l’absurdité d’un système où l’argent est plus important que la vie des individus. Le routier qui ne respecte pas ses horaires et ses délais perd son job, qu’il ait sauvé la vie de toute une famille ce n’est pas le problème de l’entreprise.

    Alors nous nous arrêtions le moins possible. À travers les vitres de ce camion, j’ai été le témoin impuissant de scènes épouvantables.

     

    Le Tharseim est tellement immense qu’il nous fallut trois semaines de route pour atteindre Celtica. Et nous ne traversions que l’est du pays.

    Ce périple me donna l’occasion de décrocher des différentes drogues que j’avais consommées. Heureusement, j’avais évité les produits les plus addictifs et le sevrage se passa relativement bien.

     

    La capitale maritime des nordiques est située au sud-est du Tharseim, au bord de la Mer du Silence. Probablement la partie du pays où le climat est le plus clément. Cette mer doit son nom à ses eaux calmes en comparaison de l’océan tumultueux auquel elle donne accès.

    La Mer du Silence forme un grand golfe entre le Cap de Lorendal au nord et la Péninsule de Cruzco au sud. La frontière entre la péninsule nemosiane et le Tharseim est délimitée par l’embouchure de la Mer Orange.

    Du fait de sa proximité avec la frontière, Celtica sert de porte d’entrée à de nombreux migrants espérant entrer dans le Tharseim. Ombrouge pour ceux qui viennent de l’ouest ou du centre, Celtica à l’est.

    Certains migrants tentent même de remonter la Mer Orange dans des embarcations de fortune pour essayer d’entrer illégalement par la mer. Beaucoup se noient. Josh m’avait même dit qu’il soupçonnait les autorités nordiques de couler elles-mêmes les navires clandestins.

     

    Celtica est une mégapole un peu moins glauque que Wudest. Malgré la grisaille omniprésente, commune à toutes les villes de ce pays, elle bénéficie d’un meilleur climat et surtout d’un accès à la mer.
    Par chance il faisait beau le jour de notre arrivée. Je n’avais pas vu le déferlement des vagues ni senti l’iode marin depuis huit ans. Ces sensations ravivèrent des souvenirs de mon enfance et c’est avec beaucoup d’émotion que j’ai passé des heures à contempler la mer.

    Storm on the beach

     

    Josh avait droit à quelques jours sur place pour effectuer ses livraisons, prendre un peu de repos et repartir avec d’autres marchandises. Il en a profité pour me faire visiter la cité et ses environs.

    La mégapole elle-même ressemble à toutes les autres. En revanche une partie de la côte est constituée de falaises abruptes et les Thars ne les ont pas détruites. Un coin de nature préservé à quelques kilomètres à peine des gigantesques tours de verre et de métal.

    Ces falaises allaient devenir mon refuge, l’endroit où je suis venu prendre mon petit bol d’air régulier, pendant les années que j’ai passées à Celtica.

     

    Au bout de trois jours, Josh m’avait dégoté une petite chambre juste en périphérie du ghetto réservé normalement aux migrants. Officiellement il n’y a pas de ghettos, mais les logements dans les quartiers thars sont en général trop chers pour les étrangers. J’ai eu la chance d’habiter un modeste quartier nordique pendant quelques temps.
    Josh était ami avec une famille d’ouvriers thars, qui après trois générations de labeur acharné, étaient parvenus à devenir propriétaires dans un petit immeuble de leur quartier accolé aux bidonvilles des étrangers. Ils acceptèrent de me louer ce minuscule logement et m’aidèrent même à trouver mon premier boulot à Celtica.

    Puis Josh a dû repartir. Nous nous sommes promis de rester en contact par le biais de ses amis, quand il serait de passage dans la région. Après une accolade virile mais non moins émouvante, il a repris la route.

    J’ignorais alors que je ne le reverrais jamais plus.

    Il n’en avait parlé à personne, mais les quantités d’alcool qu’il ingurgitait à longueur de temps avaient totalement détruit son foie. Il mourut d’un cancer fulgurant trois mois plus tard, laissant derrière lui une veuve et deux orphelines.

    J’ai arrêté de boire.

    Je repense encore à ce grand bonhomme avec des larmes aux yeux, soixante-dix ans plus tard. Il m’avait sorti de la panade, m’avait aidé à me relever. Il avait même refusé que je dépense mes économies ridicules pour participer à notre voyage, si ce n’est pour payer ma nourriture.

    Ce gars m’avait donné un des plus beaux coups de pouce de ma vie, et je n’ai jamais pu lui rendre la pareille. À peine lui dire merci.

    Paix à ton âme, mon ami.

     

    ♦♦♦

     

    Celtica était au départ le nom de toute la région, avant qu’elle ne soit plus qu’une seule et unique mégapole. Une région qui a failli devenir un pays à part entière. Il y a dans ce coin une forte identité culturelle, héritée semble-t-il d’une très ancienne peuplade de la Terre antique.

    D’après ce qu’on m’a raconté, les fondateurs de la première ébauche d’agglomération étaient tous issus d’une même partie de l’hémisphère nord, sur notre monde d’origine. Des pays différents mais qui partageaient des racines communes.

    Pendant les premiers siècles de la colonisation, il paraît que c’était une région magnifique. Tout en étant très fiers de leur culture, ses habitants étaient ouverts aux étrangers et ils ont toujours été des grands voyageurs. Si vous croisez un Thars loin de son pays, vous avez deux chances sur trois qu’il vienne de Celtica.

    Le Tharseim n’a jamais voulu leur laisser l’autonomie. L’histoire locale est pleine de rebondissements politiques, parfois même d’affrontements armés.

    Au fil du temps, compromis et accords commerciaux ont fini par avoir raison des velléités d’indépendance de Celtica. Les autres nordiques les ont intégrés, grignotés, assimilés. Sans violence, lentement mais sûrement. Comme ils sont en train de le faire avec la Nemosia.

     

    factory

     

    Mon premier emploi à Celtica n’était pas terrible, mais j’ai pu gagner un peu d’argent dès mon arrivée.

    On n’embarque pas du jour au lendemain sur un navire de pêcheurs quand on est migrant. Il faut d’abord faire ses preuves dans les nombreux élevages de poissons, crustacés ou coquillages qui bordent la côte.

    Mais je savais qu’un jour je pourrais prendre la mer à nouveau. J’ai pris mon mal en patience et suis allé travailler dans des exploitations intensives, dont la cadence infernale et les maltraitances sur les animaux n’avaient rien à envier à leurs homologues terrestres de la région de Wudest.
    Par la suite j’ai compris pourquoi la progression des migrants souhaitant devenir marins se fait de cette manière.

    Si la Mer du Silence porte ce nom, c’est en raison du calme de ses courants à l’origine. Puis la pollution et l’exploitation des ressources en ont fait un monstrueux dépotoir marin. Un vaste cimetière aquatique encombré de débris flottants, de déchets toxiques et de cadavres de migrants clandestins. Elle porte d’autant mieux ce triste nom.

    Pour aller pêcher des espèces sauvages n’ayant pas encore disparu, il faut aller très loin des côtes. Beaucoup de chalutiers parcourent des centaines de milles nautiques pour rejoindre l’Océan Armaz, tellement immense que même les Thars n’ont pas encore réussi à le dépeupler de toutes ses espèces.

    Il faut partir des semaines en mer, voire des mois, affronter la violence de l’océan et revenir avec des cargaisons de poissons découpés, conditionnés et congelés à même le bateau-usine.

    Les pêcheurs ne recrutent donc que des ouvriers qui ont au moins une petite réputation de fiabilité et des affinités avec l’élément marin. Il faut d’abord faire ses preuves dans les élevages côtiers, puis dans les petits navires qui raclent encore les fonds de la Mer du Silence, avant d’embarquer pour l’océan.

    Ainsi passa l’automne puis l’hiver.

    Cette année 532 avait été particulièrement intense pour moi. J’ai failli mourir lynché, puis j’ai failli connaître l’amour. Ensuite je me suis lié d’amitié avec un Thars, tout en devenant l’ennemi d’un compatriote calsy. J’ai connu la rue, les squats. La toxicomanie.

    Puis finalement j’étais arrivé à Celtica, et j’allais y rester un petit bout de temps.

    Les premiers mois se sont déroulés sans évènement marquant, si ce n’est quand j’ai appris le décès de Josh par les propriétaires de mon logement. Des nordiques avec qui je m’entendais plutôt bien au début, mais ça n’a pas duré.

    J’ai gravi lentement les étapes imposées pour pouvoir prendre à nouveau la mer, enfin. J’ai fait de très belles rencontres et d’autres horribles. Je vous raconterai tout ça très bientôt.

    Enfin, j’espère. »

    – Bakir Meyo, “Errances d’un Calsy dans le Nord”, extrait n°6 [journal illégal]

    Ghetto calsy de Svalgrad, ouest du Tharseim – Année 602 du calendrier planétaire.

     



     


  • Malbouffe, drogues et médicaments

     

    « À nouveau blessé, j’étais obligé de rester au repos, le temps que mes côtes me fassent moins souffrir.

    Je ne sais pas si vous avez déjà eu une ou plusieurs côtes cassées, c’est vraiment très pénible. Ça fait mal quasiment tout le temps, avec la respiration. Même pas la peine d’envisager des efforts physiques quand la moindre toux, le moindre éternuement devient une torture. Même le rire devient un ennemi douloureux. La seule chose à faire est de rester au calme en attendant que les os se ressoudent. Et encore avais-je eu la chance qu’aucune côte brisée ne vienne perforer mes organes…

    Ah oui au fait, vous devez vous en douter, c’est Bakir Meyo. Comme je sais que vous lirez mes textes séparément, je préfère le préciser à chaque fois, mais il m’arrive d’oublier. Voilà qui est fait, autant pour moi.

    Mes anciennes fractures me faisaient encore mal, mais c’est surtout la côte cassée pour la deuxième fois qui me posait problème. Ce n’était pas nécessaire de refaire un séjour à l’hôpital pour cela, et d’ailleurs je n’en avais plus les moyens. Je suis donc retourné dans l’appartement que je partageais avec d’autres migrants. Je n’avais nulle part d’autre où aller. En plein hiver dans le Tharseim, dormir dans la rue équivaut à un suicide.

    J’ai bien failli m’y retrouver, à la rue, cet hiver-là.

    Un des autres migrants avec lesquels je vivais s’appelait Davut. Il venait du Calsynn tout comme moi, mais on ne s’entendait pas du tout. Quand j’étais sorti de l’hôpital il avait été le premier à se plaindre de mon inactivité passagère, c’est un peu à cause de lui que j’étais retourné au turbin alors que je n’étais pas encore bien remis.

    Malgré mon état il s’était montré sans aucune compassion, n’hésitant pas à monter nos colocataires contre moi. Je pense qu’en réalité il ne m’avait jamais apprécié, et ma situation difficile lui servait de prétexte.

    Notre petit groupe s’est divisé en deux, une partie se rangeait à l’avis de Davut et l’autre me soutenait. Pendant les deux semaines que demanda ma fracture pour me faire moins souffrir, l’ambiance n’a fait que se dégrader dans notre appartement misérable.

    J’en étais même arrivé à aller mendier dans les rues pour avoir quelque chose à partager avec les autres. Quelle honte. Jamais je ne m’étais contenté de tendre la main. Demander la charité, pour moi c’était humiliant.

    Il m’arrivait de regarder certains mendiants avec mépris. Je veux dire ceux qui n’étaient ni spécialement âgés, ni infirmes, ni malades. Certaines personnes n’ont pas vraiment d’autre possibilité, je peux le comprendre, mais pour d’autres il semblerait qu’il s’agisse d’un choix de vie. Et là, j’avoue que la mendicité me met en colère. Quand on est valide, on peut toujours faire autrement que compter sur la générosité de celles et ceux qui se donnent du mal. Je ne peux pas cautionner des gens qui exploitent la véritable misère pour servir d’excuse à leur fainéantise.

    Mais il ne faut pas juger trop vite. Dans la rue aussi, il y a des gens bien. Il y a de tout.

     

    homeless(domaine public)

     

    Autant vous dire que lorsque je n’étais moi-même plus bon qu’à tendre la main, ma fierté en a pris un sacré coup… à la fin de cette période pénible je me suis empressé de retrouver du travail. Et ainsi passa l’hiver, puis le printemps, alors que dans l’appartement où je vivais les relations ne faisaient que se détériorer dans notre petit groupe.

    Un jour au début de l’été, si l’on peut parler d’une saison estivale dans ce pays où le froid polaire cède la place à une fraîcheur humide, nous en sommes venus aux mains Davut et moi. Nous avons échangé quelques coups avant que les autres nous séparent.

    Je suis parti de cet appartement sans me retourner, avec à peine un au revoir à celles et ceux qui m’étaient restés sympathiques. J’avais fini par détester ce lieu au point de préférer tenter ma chance dans la rue, maintenant que l’hiver était passé.

    J’étais devenu un travailleur sans abri. J’allais trimer toute la journée, puis le soir je rejoignais d’autres miséreux dans des squats, des bâtiments désaffectés et abandonnés, où nous faisions brûler tout ce qui nous passait sous la main dans de grands bidons de ferraille pour s’offrir le luxe d’un peu de chaleur et de lumière.

    J’ai alors commencé à boire de l’alcool, à prendre des drogues. N’allez pas croire que c’est une spécificité des pauvres gens, certains nantis sont de véritables camés, voire des gros trafiquants. Mais il arrive aussi que des gens misérables en arrivent là pour trouver un peu d’argent, et surtout de quoi oublier leur vie sordide pendant quelques heures… Un des types avec lesquels je traînais était un petit revendeur, il partageait volontiers sa « conso » avec ses rares amis. Heureusement, il connaissait bien son affaire et nous évitait les produits les plus dangereux.

     

    cocaine(domaine public)

     

    Aujourd’hui, n’importe qui me prendrait pour un vénérable vieillard qui n’a jamais fait de bêtises de sa vie. Mais les gens âgés ont été jeunes aussi, et je n’étais pas le dernier à faire la fête quand j’en avais l’occasion.

    J’ai connu, pendant quelques mois, une période assez intense de drogues récréatives. J’étais sobre la journée pour aller au boulot, et le soir j’étais sur un autre monde… Que de fous rires quand j’y repense, c’était quand même une drôle de période. J’étais en train de tomber bien bas, mais ça n’a pas duré et je m’en suis finalement bien sorti.

    Vous ne pouvez pas imaginer le nombre incroyable de drogues qui existent dans le Tharseim. Beaucoup sont légales et on peut dire sans exagérer que tous les Thars, absolument tous, en consomment.

    Leur nourriture est déjà farcie d’additifs de synthèse, quand elle n’est pas entièrement artificielle, pour ceux qui n’ont pas les moyens de se payer des produits frais.

    Les nordiques aiment manger des préparations pâteuses, voire sous forme de liquides épais, des bouillies, ou des barres et des galettes qui donnent l’impression d’être solides mais fondent dans la bouche. Leurs dents doivent être aussi molles que leur alimentation, à force. Cette malbouffe censée constituer des repas complets ne contient que peu ou pas de produits frais.

    Les ingrédients sont tellement dénaturés que les industriels y ajoutent des vitamines de synthèse qui auraient dû s’y trouver au départ. Quand je vous dis que ce peuple marche sur la tête…

    Les Thars ne savent pas cuisiner. Tout est prêt à manger tel quel, précuit, prémâché. Seuls les gens aisés peuvent se payer de la viande fraîche, des fruits ou des légumes qu’ils font préparer par leurs domestiques ou versent dans des machines qui lavent, épluchent, découpent et font cuire. Des produits frais sont aussi importés depuis les tropiques, en particulier de Nemosia, mais il faut avoir les moyens de se les payer.

    Parmi les aliments de base originaires du Tharseim, on peut citer le belirave, un tubercule à chair blanche qui sert de féculent, frit ou bouilli. Les navils sont les gros fruits du navilier, que l’on ne récoltait normalement qu’à la fin de la belle saison, mais cet arbuste est désormais produit toute l’année dans de gigantesques serres.

    Ils mangent aussi toute sorte de viandes et de produits de la mer, mais leur nourriture est si fade qu’ils ont tendance à la rendre trop salée, trop grasse et sucrée, de sorte qu’il est difficile de reconnaître le goût de ce qu’on avale.

     

    On raconte que parmi les nombreux additifs présents dans leurs plats préparés, certains ont une influence directe sur le système hormonal et auraient tendance à rendre les gens plus dociles, envahis par une sorte de résignation mélancolique. Mais ils les rendent aussi complètement accros à certaines marques. Le consommateur devient esclave des produits dont il est dépendant, il les considère inégalables par leur goût et leur texture. Il ne peut plus s’en passer.

    Introduire des substances qui influencent l’état d’esprit par le biais de l’alimentation, c’est une idée qui montre bien la volonté retorse dont font preuve les dirigeants thars. Comme personne ne peut se passer de nourriture, cela constitue un outil d’asservissement de la population terriblement efficace.

     

    Beaucoup de gens sont en mauvaise santé dans le Tharseim.

    Pour pallier à leurs carences et leurs excès, ils consomment aussi des drogues légales que l’industrie pharmaceutique a le toupet d’appeler des « médicaments ». Pilules pour le tonus, compléments alimentaires, cachets pour dormir, pour se détendre, pour nettoyer l’organisme, pour bien rêver, bien digérer, pour avoir le sourire…

    Vous êtes triste ou en colère, déprimé(e) ? On vous prescrit des tas de produits qui ne résoudront jamais aucun problème, mais gomment simplement votre capacité de réaction. On vous endort à grands coups de substances chimiques pour que vous acceptiez gentiment des situations injustes sans broncher.

    Une fois que vous avez mis le doigt dans l’engrenage des antidépresseurs, calmants et autres anxiolytiques, votre organisme s’y habitue et vous ne pouvez plus vous en passer. Vous ne savez plus affronter vos problèmes sans ces béquilles qui vous embrouillent le cerveau.

    Le résultat, c’est une manne inépuisable de clients pour l’industrie médicale, des « junkies » créés par la société en toute légalité. Totalement dépendants des médicaments. Un taux de suicide horriblement élevé parmi celles et ceux qui tentent d’interrompre leur traitement pour sortir de ce cercle vicieux : mal-être – traitement – faux rétablissement – rechute – mal-être – traitement…

     

    medocs(crédit photo : e-Magine Art)

     

    Il y a aussi quantité de produits esthétiques, soins de peau, maquillages, produits amincissants, crèmes de jouvence illusoire qui contiennent parfois des produits très dangereux à long terme. Les femmes y sont particulièrement exposées dans leur recherche permanente de beauté et de jeunesse, conditionnées pour suivre un modèle esthétique fabriqué de toutes pièces, un « idéal féminin » qui les place constamment dans le mépris de soi et la culpabilité d’avoir des défauts naturels.

    Les contraceptifs qu’elles utilisent déséquilibrent aussi leur système hormonal et engendrent de graves problèmes de santé. Et je vous laisse imaginer ce qu’elles font subir à leur corps avec la chirurgie esthétique dont elles abusent…

    Les Tharses sont souvent très belles en apparence, mais elles tendent à toutes se ressembler en essayant d’atteindre des canons de beauté stéréotypés, identiques pour toutes. Malgré une façade extérieure très soignée, elles ne sont pas en meilleure santé que les hommes.

     

    Pour résumer, on peut dire que si les nordiques avaient une alimentation plus saine, ne se gavaient pas de mauvais produits et pratiquaient un peu plus d’activités physiques, une bonne partie de leurs problèmes de santé n’existeraient pas. Ces problèmes sont donc provoqués en toute connaissance de cause par les autorités. J’imagine qu’ils pensent ainsi résoudre insidieusement la surpopulation à laquelle ce pays doit faire face.

    La nourriture et la pollution créent des déséquilibres, les médicaments censés les corriger en créent d’autres et il existe toujours un traitement, puis un traitement du traitement, dans une spirale sans fin dont les bénéficiaires sont les fabricants et les vendeurs de ces produits qu’ils se gardent bien de consommer eux-mêmes.

    Fermons cette parenthèse.

     

    Dans mon texte précédent je vous avais parlé de Josh, le chauffeur qui m’avait sauvé la vie. Ce grand bonhomme rougeaud avait beau disposer d’une carrure impressionnante, il était en mauvaise santé lui aussi. D’autant qu’il s’adonnait un peu trop souvent à son activité favorite, consistant à vider un maximum de verres d’alcool fort en un minimum de temps. Même quand il conduisait pour son travail… cela ne l’empêchait pas d’être un homme généreux, honnête, qui écoutait les autres et tenait ses engagements. Un bourru au grand cœur.

    Je l’ai recroisé plusieurs fois dans les exploitations agricoles et les usines où je travaillais comme manutentionnaire, dans lesquelles il venait livrer ou emporter d’énormes chargements de marchandises avec son tout aussi énorme camion.

    À cette époque, j’avais moi aussi un problème d’alcool, et c’est autour de quelques bouteilles que nous avons commencé à prendre l’habitude de nous retrouver après nos journées de labeur, quand il était à Wudest.

    Il assistait à ma déchéance alors que j’étais sans toit, sombrant peu à peu dans la misère dans ce pays où je ne croyais trouver que des richesses, oubliant parfois de manger pour consommer des drogues sans lesquelles ma vie avait l’air encore plus triste.

    Il m’exhortait à me reprendre en main, tout en me saoulant copieusement avec une autre drogue légale et liquide qui abrutit bien plus notre cerveau que certains produits interdits. La consommation d’alcool est culturelle dans le Tharseim, encouragée dès l’adolescence. Encore une bonne idée des pouvoirs publics pour éviter que les gens ne réfléchissent « trop ».

     

    alcool(domaine public)

     

    Un jour lors de nos discussions, il m’apprit qu’il traversait une bonne partie du pays trois ou quatre fois par an, pour son travail, et me proposa de l’accompagner dans son camion.

    « Ça te changerait les idées Bakir, me dit-il. Le moins qu’on puisse dire c’est que Wudest ne te réussit pas… toi qui connais la mer, tu trouveras toujours du travail à Celtica. C’est notre capitale maritime. »

    Je lui avais déjà raconté une bonne partie de ma vie au cours de nos soirées arrosées, il savait que j’avais passé mes quinze premières années dans un village de pêcheurs. Josh avait raison, cette ville ne m’apportait plus rien et j’étais en train de sombrer. C’était une chance inespérée pour moi de pouvoir entreprendre un long voyage dans le Tharseim, sans passer par les transports aériens au prix exorbitant. À Wudest je n’allais manquer à personne.

    J’acceptais donc sa proposition et nous partîmes alors que l’été cédait la place aux prémices de la saison hivernale, quand les rares feuillages encore intacts du Tharseim commencent à roussir sous l’effet du froid et du jour qui se retire, pour laisser la place à des nuits de plus en plus longues. Nous sommes partis vers l’est et la Mer du Silence.

     

    Je viens de rire en relisant mon texte. Cela semble devenir mon habitude, je n’ai pas pu m’empêcher de faire des détours pour vous raconter ce que j’ai observé dans la société tharse. J’avais prévu de vous raconter mon voyage et mon arrivée à Celtica…

    Eh bien, ce sera pour la prochaine fois. »

     

    – Bakir Meyo, “Errances d’un Calsy dans le Nord”, extrait n°5 [journal illégal]

    Ghetto calsy de Svalgrad, ouest du Tharseim – Année 602 du calendrier planétaire.

     



     


  • Anti-religion

     

    « Bonjour, c’est Bakir Meyo. Très heureux de vous retrouver. La dernière fois, je n’avais pas eu la place de vous dire ce que la jolie Iveta m’avait raconté sur son peuple…

    Malgré son modeste statut d’infirmière, je dois dire qu’elle m’avait impressionné par ses connaissances. Eh oui, la culture n’est pas réservée aux nantis qui peuvent se payer de longues études ! J’ai été agréablement surpris plus d’une fois, de constater l’érudition de certaines personnes qui se sont forgées toutes seules en allant chercher la connaissance par elles-mêmes. Alors que d’autres, sortant de grandes écoles, avaient la tête farcie d’idioties.

    Comme c’était la cause de mon hospitalisation, nous avions longuement parlé de l’athéisme des Thars, je dirais même de leur anti-religion.

    Pour comprendre leur état d’esprit à ce sujet, il faut remonter aux premiers temps de la colonisation, et même aux époques précédant l’arrivée de notre espèce sur cette planète.

    D’après ce que m’a appris Iveta, les religions avaient déjà engendré des conflits terribles sur la Terre. Une troisième guerre mondiale avait été évitée de justesse, autour de la domination d’une région du monde revendiquée comme berceau par les trois religions les plus influentes. Des religions sœurs et pourtant ennemies.

    (J’ignorais alors qu’il y avait eu deux guerres mondiales sur Terre ! Espérons que sur Entom nous ne connaîtrons jamais cela).

    RELIGIONS(crédit image : Kalki)

     

    Déjà, à l’époque où nos ancêtres décidèrent de tenter leur chance parmi les étoiles, la puissance des croyances religieuses battait de l’aile dans le cœur des hommes et des femmes de la Terre. Trop de haine cristallisée autour de croyances prônant soi-disant l’amour de son prochain. Trop d’intolérance, d’extrémisme, d’aveuglement fanatique.

    Trop de scandales mettant en cause la qualité morale de dirigeants religieux, qui au lieu d’incarner des exemples de vertu, se laissaient aller aux pire bassesses, se vautraient dans le vice et le luxe, corrompus par le pouvoir. Trop de faux sages, trop de mensonges.

    De plus en plus de gens se désintéressaient de ces dogmes rigides qui bafouaient leurs libertés, distillaient la peur, la haine et la culpabilité jusque dans leur vie privée, jusqu’à leur plus stricte intimité.

    Et puis déjà à l’époque, la science ne cessait de démontrer, preuve après preuve, que les affirmations des textes religieux n’étaient bien souvent que des mensonges éhontés, déformant la réalité historique à leur avantage.

    À vrai dire je n’en sais rien, je ne fais que répéter ce que l’on m’a raconté. Mais je veux bien croire ce point de vue qui me semble, même après toutes ces années, terriblement cohérent. Terriblement humain.

    Depuis toujours semble-t-il, celles et ceux qui détenaient une forme de pouvoir se sont considérés comme supérieurs aux masses populaires. Ils se sont pris pour des bergers menant un troupeau d’ignorants…

    Le berger est-il honnête avec ses animaux ? Non bien sûr. Il ne leur dit pas qu’il aiguise sa lame pour leur planter dans la gorge. Il ne leur dit pas qu’il les charge dans un véhicule pour les vendre au plus offrant. Et même s’il parlait la même langue que ses animaux, le ferait-il ?

    J’ai bien peur que non. C’est un rapport de domination, l’éleveur exploite son troupeau pour en tirer des bénéfices.

    Alors je vous le dis du fond du cœur, ne vous fiez jamais aux belles paroles de ceux qui vous exploitent. Ils feront toujours tout leur possible pour que vous serviez leurs intérêts.

    La manipulation de masse est une chose effrayante. Maintenez les gens dans l’ignorance et vous en ferez ce que vous voulez… Je ne serais pas du tout surpris que les religions n’aient été que des instruments utilisés pour servir ceux qui détenaient le pouvoir.

    Iveta aimait bien lire des histoires imaginaires. Elle disait avec beaucoup d’humour que pour elle, les livres prétendument sacrés n’avaient jamais été écrits par l’intermédiaire de divinités, mais bien par des gens comme vous et moi. Elle disait que les auteurs d’ouvrages religieux n’étaient que des écrivains de récits imaginaires qui se prenaient trop au sérieux… Qui sait ?

     

    Religion_is_rubbish(crédit image : Jsjsjs1111)

     

    Mais revenons sur notre bonne vieille Entom… Vous avez probablement entendu parler du vaisseau des origines, cet énorme engin spatial qui a permis à nos ancêtres d’arriver sur cette planète.

    D’après Iveta, il y avait encore des croyants à bord de cet appareil. Et malheureusement, comme souvent, une partie de ces personnes étaient des extrémistes voulant plier tous les autres à leurs convictions.

    Pratiquement arrivés au terme de leur interminable voyage dans l’espace, ces « fous de dieu », restant minoritaires et ne parvenant pas à convertir les autres passagers, auraient tenté de saboter le vaisseau des origines. Estimant que cette humanité ne méritait pas d’atteindre une nouvelle terre promise, les fanatiques manquèrent de faire exploser tout le vaisseau. Leur tentative fut déjouée in extremis et le ventre du navire spatial fut le théâtre d’affrontements d’une violence inouïe.

    Les survivants jetèrent les corps des fanatiques dans l’espace quelques temps avant d’atteindre l’atmosphère de la planète. Ils se jurèrent que plus jamais une croyance religieuse ne s’élèverait au rang d’une institution pouvant prétendre diriger la population.

    Quand ils fondèrent la Corporation Nordique (qui est encore la base de toute la philosophie tharse six siècles plus tard), ils allèrent même jusqu’à considérer que toute forme de croyance relevait du trouble psychologique. C’est malheureux de voir un extrémisme en chasser un autre, mais c’est ainsi que les choses se seraient déroulées.

    Et voilà comment un peuple ne se fiant plus qu’aux sciences s’est détourné complètement de la spiritualité, pour se plonger à corps perdu dans le matérialisme. Pour eux la vie n’est que le fruit du hasard, rien avant, rien après. Aucun besoin d’élévation spirituelle, un rejet total des choses invisibles non reconnues par la science. Je les plains.

    Pour ma part, j’ai gardé des traces encore vivaces des croyances qui ont bercé mon enfance. Dans le Calsynn il n’y a pas de religion officielle mais de très fortes convictions animistes. Les Calsy prient les esprits de la mer et du désert pour qu’ils les protègent, ils redoutent les âmes errantes qui n’ont pas trouvé le repos et tourmentent les vivants.

    Je crois bien qu’en Nemosia et en Valoki, la plupart des croyants sont aussi des animistes, bien qu’ils vénèrent des entités différentes des nôtres. Les Valokins vouent aussi un culte à leurs ancêtres, paraît-il.

    En se détournant des fondements de la Corporation Nordique, les autres peuples ont bien cherché à renouer un lien avec le spirituel. Mais nous sommes tous des descendants des premiers colons et certaines de leurs peurs sont restées ancrées en nous tous. À ma connaissance, aucune religion n’est jamais devenue une institution sur Entom Boötis. Même chez les mystiques Sœurs Ophrys, aucune croyance n’est imposée.

    Cela appartient au domaine personnel.

     

    Tout ça m’amène à m’interroger sur la nature même des croyances. De quoi s’agit-il au juste ? D’une intuition, d’une conviction personnelle apportant des réponses aux questions existentielles que l’humanité se pose sans doute depuis la nuit des temps ?

    Mais puisqu’on ne peut rien prouver, puisqu’il peut exister autant de croyances que d’individus, alors pourquoi élever certaines croyances au rang de dogmes ? Pourquoi les interdire ou au contraire les rendre obligatoires ?

    Par intérêt, évidemment. Apporter des réponses toutes faites à des gens qui ne réfléchissent pas par eux-mêmes, qui se contentent de ce qu’on leur raconte, pour les maintenir dans l’ignorance. Et ainsi, plus facilement les soumettre. C’est de la manipulation pure et dure. Je ne vois pas d’autre raison, quand on connaît un tant soit peu la nature humaine et en particulier les travers de ceux qui prétendent décider à la place des autres.

    Ne laissez jamais quelqu’un décider à votre place. Jamais.

    Suivez vos convictions, votre cœur, et laissez les autres suivre les leurs. Acceptez que vous n’êtes pas les détenteurs d’une vérité absolue, que les gens différents ne sont pas inférieurs à vous.

    S’il existe une vérité absolue, par nature elle nous dépasse, nous qui ne sommes que des êtres subjectifs et mortels. Nous en possédons peut-être tous des fragments de cette vérité, mais de grâce, commençons par accepter qu’elle nous échappe. Là, nous aurons fait un grand pas pour notre espèce, chers amis. C’est mon point de vue.

     

    No_Religion

     

    Mais assez philosophé pour aujourd’hui. Revenons-en à mon histoire, si vous le voulez bien…

    Après ma semaine d’hôpital, le cœur un peu lourd de ma séparation avec ma jolie infirmière, je me suis offert quelques jours de convalescence supplémentaires pour récupérer des forces. Nous étions au beau milieu de l’hiver. La médecine des Thars fait des merveilles mais j’étais faible et je souffrais encore de mes blessures quand j’ai dû reprendre le travail.

    Pour les migrants, il n’y a pas de compensation financière en cas de problème de santé. On a intérêt à pouvoir se payer des soins, et à vite reprendre le boulot. D’ailleurs cette semaine d’hospitalisation m’avait dépouillé de l’argent que j’avais mis de côté pour espérer me payer un logement bien à moi. Vous vous souvenez ? J’étais hébergé chez d’autres étrangers dans le ghetto, à douze dans un appartement… je me suis retrouvé rapidement dans le rôle de la bouche inutile qui vit sur le dos des autres. Trop peu pour moi.

    Je suis donc retourné dans les exploitations agricoles inhumaines où l’embauche d’étrangers-esclaves ne cessait jamais, tant les abandons de poste et les accidents de travail étaient chose courante. Je culpabilisais pour mes colocataires, mais avec le recul il m’apparaît comme une évidence que j’étais encore trop faible pour la reprise d’un travail aussi dur.

    J’avais mal attaché un chargement de paquets de matières premières, prêtes au voyage pour rejoindre les usines de transformation. La sangle a cédé et l’énorme tas de marchandises m’est tombé dessus.

    C’est le conducteur de l’engin de transport qui m’a sauvé la vie cette fois. Il m’a attrapé en se jetant sur moi et nous nous sommes étalés lourdement sur le sol. Il m’a aidé à me redresser en riant, c’était un Thars. Décidément, en moins de quinze jours, c’était la deuxième fois que je devais la vie sauve à un nordique. Comme quoi, tout arrive…

    Il était tellement grand et costaud qu’il m’avait recassé une côte en me tombant dessus, mais il m’avait sauvé d’un sort bien pire. Il s’appelait Josh Rollmann, modeste conducteur d’engins de la caste industrielle portant deux triangles verts sur sa combinaison de travail noire. C’est le premier Thars que j’ai rencontré dont je peux dire qu’il a été un véritable ami. Un chic type, vraiment.

    C’est grâce à lui que j’ai pu quitter la région de Wudest, quelques mois plus tard à la fin de cette année 532. Et plus précisément, au moment de l’équinoxe d’automne.

    Ah, mais je suis incorrigible. Mes collègues du journal vont encore me houspiller. J’arrive déjà au terme de la place qui m’a été donnée pour écrire ce texte, encore une fois… Eh bien, j’aurais au moins réussi à aborder cette anti-religion des Thars.

    La prochaine fois, je tenterai de rester plus concentré sur le récit de mes tribulations dans le Tharseim. Je vous raconterai comment Josh m’a aidé à quitter Wudest et à rejoindre Celtica, une autre mégapole au bord de la Mer du Silence, où j’ai rencontré celle qui allait devenir mon épouse.

    Je vous dis à bientôt et d’ici là, portez-vous bien. »

    – Bakir Meyo, “Errances d’un Calsy dans le Nord”, extrait n°4 [journal illégal]

    Ghetto calsy de Svalgrad, ouest du Tharseim – Année 602 du calendrier planétaire.