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  • Le lichen pourpre

     

    Valoki, province de Leda – Année 607

     

    Le soleil déclinait vers le couchant quand la scolendre sortit de sa tanière. Elle avait faim.
    Elle rampa sur le tapis végétal, puis se glissa entre des racines tortueuses avant de s’immobiliser contre un tronc d’arbre. Tous les sens à l’affût. Ses antennes s’agitaient à la recherche d’une trace chimique alléchante.

    Là, toute proche, elle reconnut l’odeur d’une espèce qui évoquait chez elle tout autant l’attirance que la crainte. Une proie potentielle mais tout à fait capable de se défendre. Poussée par la faim, elle se dirigea vers la source de cette odeur en se fondant prudemment dans la végétation.

    C’était bien des humains. Deux petites silhouettes s’agitaient avec empressement pour prélever du lichen sur des rochers. Des amuse-gueules pour la scolendre de dix-huit mètres de long. Elle était tellement affamée au début de sa chasse, elle n’en ferait qu’une bouchée.
    Mais le myriapode connaissait les armes mortelles de ces étranges petites créatures bipèdes, et surtout cette énergie mystérieuse et puissante qui les entourait d’habitude. Chaque fois qu’elle avait tenté d’approcher cette appétissante chair rose dépourvue de carapace, une irrépressible sensation désagréable l’avait fait fuir. Mais étonnamment, pas cette fois.

    Elle s’approcha encore, se faufilant sans un bruit, prenant soin de rester derrière les deux humains qui étaient bien trop occupés pour s’apercevoir de sa présence.

    — C’est de la folie ! s’exclama Jarlo. On n’a même pas de bouclier chimique !

    — Justement, dépêche-toi ! le pressa Marek en s’activant de plus belle. ‘Faut pas traîner.

    Les deux Valokins s’étaient éclipsés discrètement de leur village, car Marek avait repéré cette clairière quelques jours plus tôt. Le lichen pourpre qui poussait sur ces rochers était assez rare dans la province de Leda.

    Les Sœurs Ophrys l’utilisaient pour des préparations médicinales, mais il constituait également une drogue hallucinogène qui pouvait se fumer ou se manger, selon les effets recherchés. Aussi la cueillette de ce lichen était réservée aux moniales et son commerce prohibé. Au marché noir, les sacs bien remplis des deux jeunes hommes allaient leur rapporter une petite fortune.

    Jarlo devina une présence dans son dos, il regarda par-dessus son épaule et ses yeux s’agrandirent sous l’effet de l’épouvante.

    — Marek ! cria-t-il en se jetant sur le côté.

    La scolendre sectionna le corps de Marek en deux parties d’un seul coup de mandibules. Il mourut avant d’avoir le temps de comprendre ce qui lui arrivait.

    Jarlo n’évita la seconde attaque qu’en sautant du rocher en vitesse, abandonnant son sac. Il réussit à amortir sa chute sur le sol et se mit à courir de toutes ses forces. La scolendre se lança à sa poursuite en zigzaguant à une vitesse phénoménale.
    Il n’avait aucune chance de la distancer.

    Une autre attaque manqua sa tête mais un crochet à venin lui déchira l’épaule droite. Une douleur atroce lui vrilla les nerfs. Sa chair se mit à fondre sous l’effet du poison corrosif, comme brûlée par de l’acide. Il perdit brutalement le contrôle de ses muscles et s’écroula lourdement sur le sol.

    La scolendre ouvrit son énorme gueule pour l’avaler.

     

    Scolopendra (Scolopendre. Crédit photo : Finklez)

     

    Le prédateur suspendit son geste. Des projectiles lumineux sifflèrent autour du myriapode, des étincelles brûlantes perçaient douloureusement son armure de chitine.
    D’autres humains venaient secourir leur congénère, armés de fusils lance-étoiles. La scolendre leur fit face, prête à défendre chèrement son repas, quand un dégoût incontrôlable la submergea.

    Au milieu du groupe d’humaines, une petite silhouette enveloppée dans une robe blanche avançait résolument vers elle. La sensation d’écœurement fut trop forte et la scolendre s’enfuit à toute vitesse pour disparaître dans la jungle.

    La femme vêtue de blanc se précipita vers Jarlo, s’agenouilla à ses côtés et étendit ses mains au-dessus de l’épaule en bouillie. Les Shaïli qui l’accompagnaient se rassemblèrent en cercle autour de la Matria.

    — Matria Elorine, dit l’une des jeunes femmes. Est-ce qu’il est… ?

    Elorine ne répondit pas. Immergée dans la transe du Seid, elle se concentrait pour stopper l’hémorragie et les effets du poison. Les yeux clos, elle gardait ses mains grandes ouvertes à quelques centimètres de la terrible blessure.

    Les autres Sœurs plus jeunes regardaient, fascinées, les vagues d’énergie lumineuse qui parcouraient le corps de Jarlo. L’air vibrait autour des mains de la Matria alors que les artères et les veines se refermaient, que le sang s’arrêtait de couler.

    Après un instant, elle rouvrit les yeux en posant ses mains à plat sur la terre d’où s’éleva un petit panache de fumée blanche.

    — Il vivra, affirma-t-elle. Construisez une civière ! Il faut vite l’emmener à l’abri pour continuer les soins.

    Inconscient, Jarlo fut emmené au village le plus proche avec un brancard de fortune, sur le dos d’un des escarabes qui transportaient la récolte du jour. Protégées des insectes par leurs pouvoirs, les moniales se frayèrent un chemin sans encombre dans la végétation géante.
    Elles ne retrouvèrent qu’une moitié sanguinolente du corps de Marek, sur les rochers, près des deux sacs remplis de lichen pourpre.

    Ils atteignirent le village de Ginkgo alors que le soleil s’apprêtait à rejoindre l’horizon, irradiant une lumière orangée.

    Le blessé fut pris en charge par les trois moniales qui étaient de garde ce jour-là dans le dispensaire, mais Elorine insista pour aider ses consœurs. Des pansements, des onguents, des breuvages furent préparés pour compléter l’énergie bienfaitrice du Seid et accélérer la guérison de Jarlo.

     

    Les alentours de Ginkgo constituaient un secteur nettement plus rocheux que le reste de la province de Leda. On y trouvait quantité de plantes aromatiques et médicinales affectionnant les zones sèches et pierreuses. Les Sœurs Ophrys s’y rendaient fréquemment pour récolter des plantes sauvages.

    Dans la partie arboricole du village, une cinquantaine de mètres au-dessus du sol, des constructions de bois se dressaient sur les grandes plateformes bâties comme des ponts entre les troncs colossaux. Un ascenseur rudimentaire dont les poulies étaient actionnées par la force de quatre insectes de trait, au niveau du sol, permettait de rejoindre la cime des arbres.

    Fidèle au modèle commun de tous les villages forestiers en Valoki, le haut-village était le territoire des adultes sans enfants, qu’ils soient cultivateurs, artisans, chasseurs ou éleveurs, érudits… des célibataires pour la plupart. Les familles avec enfants et les vieillards ne résidaient pas dans la partie aérienne, la vie en hauteur représentant tout de même quelques dangers. Le village terrestre leur était réservé.

    Jarlo était un jeune célibataire habitant normalement les hauteurs du village. Mais à présent, il allait devoir vivre sur le sol avec les autres infirmes.

     

    — Matria Elorine, vous allez bien ! s’écria une jeune Sœur qui venait de faire irruption dans le dispensaire.

    Naëlis était tout essoufflée d’avoir traversé le village en courant. Elle regarda le blessé et se dit que son inquiétude devait sembler puérile à sa supérieure. La Matria était en parfaite santé, calme et concentrée comme à son habitude.

    — Oui Naëlis, je vais bien, finit par dire Elorine sans quitter des yeux l’horrible blessure qu’elle nettoyait avec attention. Et par chance ce jeune homme va s’en sortir, même si je doute qu’on puisse sauver son bras.

    — En revenant de la cueillette de rosemir, on m’a dit que votre équipe avait été attaquée par une scolendre…

    — Avec mon groupe nous cherchions du lichen pourpre. Deux jeunes se sont éloignés du village en douce pour aller en ramasser sous notre nez. Ils devaient craindre qu’on ne trouve leur coin et se sont précipités bêtement. Sans armes, ni même un diffuseur de phéromones… l’autre est mort.

    Naëlis observa la blessure de Jarlo, puis son visage exsangue. Très affectée, elle détourna vite les yeux.

    Sa capacité d’empathie est presque trop forte,songea Elorine.

    Elle n’avait pas besoin de regarder le visage de son élève, les scintillements colorés de son aura étaient suffisamment explicites pour qui savait les voir et les déchiffrer.

    — Quel gâchis, reprit-elle à voix haute. Risquer sa vie pour quelques milliers de khelz ! La cupidité pousse certains à faire n’importe quoi… À part ça, la récolte de rosemir était bonne ?

    Naëlis acquiesça avant de lui raconter brièvement son après-midi de cueillette.
    Pendant ce temps, la Matria nettoyait méticuleusement l’horrible mutilation de Jarlo. Des débris végétaux, des fibres de tissu et de la terre salissaient encore la chair rongée par le puissant venin de la scolendre.
    Elle utilisait d’ailleurs une eau dans laquelle étaient diluées quelques gouttes d’huile de rosemir.

    Il s’agissait d’une plante aromatique, décorative et médicinale endémique de la Valoki. Minuscule en comparaison de nombreux autres végétaux de cette planète, elle formait des buissons d’un mètre de haut.
    Cette plante était très appréciée des humains pour sa taille, son parfum et ses couleurs. Les feuilles fines et allongées, environ de la taille et la forme d’un doigt, se paraient d’un bleu turquoise.

    Les fleurs se regroupaient en jolies hampes bigarrées, offrant toutes les nuances du rouge au bleu en passant par le rose et le violet. Certaines avaient des couleurs vives et d’autres très pâles, presque blanches. Comme elles se conservaient assez bien une fois coupées, de nombreux bouquets de rosemir décoraient les maisons des Valokins.
    Son parfum évoquant un peu celui de la lavande embaumait agréablement, et persistait même après le dessèchement des fleurs.

    L’huile essentielle de rosemir était très forte, utilisée avec parcimonie en cuisine pour parfumer certaines pâtisseries, elle entrait aussi dans la composition de certains savons et crèmes de soins. Ses vertus pour la peau étaient sans pareil. Elle était également utilisée par les guérisseuses pour ses propriétés antiseptiques, bactéricides, désinfectantes et calmantes.

    Les outils chirurgicaux pouvaient être désinfectés avec de l’essence pure, quelques gouttes suffisaient dans une bassine pour en purifier l’eau. Les infusions de feuilles et de fleurs avaient les mêmes propriétés que l’huile essentielle avec un goût et des effets nettement plus doux. On en mettait parfois une ou deux feuilles dans certains breuvages, simplement pour atténuer l’amertume des autres plantes.

    Le rosemir entrait aussi dans la composition de nombreux cataplasmes, comme celui que Matria Elorine commençait à préparer.

    — Je vais m’en occuper, assura une autre Matria présente. Vous devriez rentrer au monastère, Matria Elorine.

    — La nuit approche et le dirigeable doit nous attendre, rappela Naëlis.

    Elorine s’écarta pour laisser les Sœurs de garde continuer les soins.

    — J’ai fait de mon mieux, dit-elle en replaçant sa capuche sur sa tête. Nous pouvons rentrer maintenant.

    Elles saluèrent leurs consœurs et sortirent du dispensaire. Seule Naëlis lança un dernier regard au blessé.

    Pour Jarlo, la vie ne fut plus jamais la même à partir de ce jour.
    La nécrose de son épaule obligea les Sœurs à l’amputer de son bras. La mort de son ami Marek et sa propre infirmité le laissèrent profondément traumatisé, il mit des années pour oser s’éloigner à nouveau de son village.

    Et plus jamais il ne s’approcha des rochers où poussait le lichen pourpre.

     

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    lichen(couleurs retouchées. Crédit photo : Lairich Rig)

     


     

    p.s : Pour la petite anecdote, au départ c’était pour le roman que j’avais écrit cette scène. Elle n’était pas prévue dans l’histoire et m’était venue toute seule, au « fil de la plume ».

    Quand arrive ce genre d’idée spontanée et non prévue, je vais toujours au bout sans me censurer. Parfois je garde certaines de ces scènes, quand elles servent l’histoire. D’autres fois, en me relisant j’estime qu’elle n’est pas suffisamment intéressante alors je la supprime. C’était le cas de celle-ci.

    Il m’arrive très rarement de « recycler » ainsi des scènes enlevées du roman. Rassurez-vous, je vous épargnerai les plus mauvaises.

    Comme nous y retrouvons Elorine et Naëlis, que c’est le seul texte parlant du lichen pourpre et du rosemir, je me suis dit que ce serait pas mal de le partager ici.

     

     



     

     


  • Aporims et plantes mellifères

     

    Sur Entom Boötis, les aporims sont des insectes butineurs inspirés des abeilles terriennes.

    Il en existe plusieurs espèces, certaines vivant en colonies et d’autres solitaires. Nous allons nous pencher notamment sur les aporims présentes en Valoki, qui sont alliées avec les Sœurs Ophrys et produisent le miel si particulier qui est la source de leurs facultés psychiques.

    Comme tous les arthropodes de cette planète, les aporims sont gigantesques en comparaison des espèces que nous connaissons sur Terre. Les ouvrières valokines mesurent trois mètres de long, la reine cinq. Elles ressemblent beaucoup aux abeilles avec leur tête en forme de cœur, leurs ailes transparentes et la fourrure noire qui couvre leur corps, en particulier sur le thorax.

    Cette fourrure leur est utile en retenant le pollen des fleurs qu’elles visitent. Sur leurs pattes elles ont des appendices en forme de brosses, leur servant à rassembler le pollen en « pelotes » qu’elles transportent sur les crochets de leurs pattes arrière.

    Le pollen correspond aux gamètes mâles dans la fécondation des fleurs, et pour les aporims il constitue un élément de base pour nourrir leurs larves. Avec le nectar contenu dans les calices des fleurs, elles fabriquent le miel dont se nourrissent les butineuses adultes.

    Comme elles ne récoltent le nectar que d’une seule espèce végétale à la fois, elles facilitent ainsi la fécondation en déposant involontairement le pollen d’une fleur à l’autre. Les aporims et les plantes mellifères vivent en symbiose, dans une relation de bénéfices mutuels.

     

    Abeille_1(crédit photo : DoeLay)

     

    Bien qu’elles ressemblent beaucoup aux abeilles, les aporims ont avec elles quelques différences notables en dehors de leur taille :

      • Une forme générale plus élancée. Une ouvrière adulte peut tout de même transporter jusqu’à 80 kg de charge sur son dos ou accroché à ses pattes.
      • Des ailes transparentes d’une couleur bleue intense.
      • Leur corps sombre est décoré sur l’abdomen d’un dégradé de noir, violet, bleu, vert et or.
      • Elles possèdent un double système respiratoire. Sur Terre les insectes n’ont pas de poumons. Ils respirent grâce à des spiracles, des petits orifices répartis sur tout le corps et qui permettent d’amener l’air directement aux organes. Sur Entom, un système pulmonaire primitif permet de compléter les nombreux spiracles des arthropodes. On suppose que sans ce double système respiratoire et le taux d’oxygène assez élevé dans l’atmosphère, les animaux de cette planète n’auraient jamais pu atteindre de telles dimensions.
      • De fines couches de chitine cartilagineuse et des plaques plus solides forment une structure interne qui soutient et protège les organes, reliée elle-même à l’exosquelette (la carapace externe). Si les insectes géants n’avaient pas de « squelette », comme les petites espèces de la Terre, leurs organes ne pourraient supporter leur propre poids.
      • Un dard rétractile et venimeux, lisse et bien accroché à l’abdomen, utilisable sans danger pour l’insecte piqueur.

    Contrairement aux abeilles, les aporims ne meurent pas quand elles piquent un ennemi avec leur dard, elles peuvent s’en servir sans se sacrifier. En revanche, leur glande à venin est limitée et bien moins performante que celle des vespères carnivores.

    Provoquant une paralysie foudroyante puis une mort rapide sur la plupart des êtres vivants après une piqûre, ce venin possède de nombreuses vertus médicinales lorsqu’il est ingéré, appliqué sur la peau ou dilué et injecté à faible dose. Les Sœurs Ophrys l’utilisent pour soigner les inflammations des tendons et des articulations, certaines affections de la peau et les troubles nerveux.

    Une aporim peut piquer jusqu’à cinq fois par jour, et au-delà de cette limite, un dard sans venin de soixante centimètres reste dangereux.

     

    245215850_7072393bca(crédit photo : Peter Shanks)

     

    Les ruches

    Les aporims de Valoki construisent leur nid dans les troncs des luvalianes, des arbres-montagne typiques de la région, possédant une écorce grise et de grandes feuilles rondes de couleur bordeaux. Le tronc des luvalianes se creuse naturellement de nombreuses cavités incitant certains insectes à s’y installer.

    Elles utilisent des matériaux différents pour édifier les différentes parties de la structure à l’intérieur du tronc géant, fabriqués avec les mêmes éléments de base, purs ou mélangés en proportions différentes selon leur utilisation.

    La cire est secrétée directement par les aporims grâce à des glandes spéciales.

    La propolis est formée à partir de résines végétales, les ouvrières y ajoutent de faibles proportions de terre ou de bois malaxé pour fabriquer un mortier très résistant (on parle alors de géopropolis).

    Les rayons d’alvéoles hexagonales abritent les œufs, les larves et les nymphes, tandis que les réserves de nourriture (miel et pollen) sont stockées dans de grandes jarres ovoïdes construites également avec de la cire.

    En Valoki, les ruches des aporims ne se trouvent que dans les troncs des luvalianes. On les appelle parfois les « arbres à miel ».

     

    Les sens des aporims

    – La vue : comme beaucoup d’insectes, les aporims possèdent deux types d’yeux différents.

    Les yeux composés à facettes, un de chaque côté de la tête, leur servent à avoir une vision d’ensemble très performante.

    Trois petits ronds noirs ornent aussi leur front : des ocelles. Ils ne rendent pas vraiment une image mais leur servent à détecter les différences d’intensité lumineuse (très utiles pour se déplacer dans l’obscurité de la ruche).

    – L’ouïe : les insectes n’ont pas d’oreilles mais ils captent certaines vibrations avec leurs antennes (dans l’air) et leurs pattes (dans le sol).

    – L’odorat est également assuré par les antennes, capables d’analyser la signature chimique des plantes et des animaux.

    Les yeux et les antennes sont donc les principaux organes des sens chez les aporims. Les antennes servent également aux insectes sociaux les plus évolués pour échanger directement certaines informations entre eux. Depuis la découverte du Seid, grâce à l’amplification apportée par le miel ou l’Ambremiel, les Sœurs Ophrys sont capables d’échanger des informations avec ces espèces lorsque celles-ci placent les extrémités de leurs antennes sur leur front.

    Le sens de l’orientation des aporims est très développé. En général elles se repèrent avec la position du soleil, mais on pense qu’elles perçoivent aussi le champ électromagnétique de la planète car elles retrouvent toujours leur chemin, même quand le soleil est caché par les nuages.

     

    Honey bee (Apis melifera) portrait Scale : head width = 4 mm Technical settings : - Focus stack of 18 images - Micro-Nikkor AF 60mm f/2.8D at f/5.6 on bellow(Apis melifera, une abeille à miel domestique – crédit photo : Gilles San Martin)

     

    Les ennemis

    Ces paisibles insectes végétariens ont de nombreux prédateurs. Les arachnides occasionnent des pertes importantes sur les butineuses, en particulier ceux qui tissent des pièges aériens dans la végétation.

    On peut également citer les manticres (inspirées des mantes religieuses), terribles carnivores se postant parfois directement à la sortie des ruches pour attraper des ouvrières en vol avec leurs énormes pattes ravisseuses.

    Il n’est pas rare que d’autres insectes sociaux s’attaquent aux ruches des aporims. Les myrmes sont aussi friandes de viande que de miel, ainsi que les vespères.

    L’ennemi ultime des aporims est le vospâle, un superprédateur. Inspiré du frelon terrien, il n’a pourtant que peu de points communs avec lui. C’est un grand carnassier solitaire, entièrement blanc à part ses yeux et ses ailes rouge vif, mesurant entre cinq et six mètres de long. Extrêmement agressif et protégé par une épaisse carapace ne laissant que peu de chances aux dards des aporims, le vospâle n’hésite pas à entrer dans les ruches où il fait parfois des dégâts considérables, en dévorant indifféremment les larves, les œufs et les adultes.

    Il existe également des espèces d’acariens parasites qui s’accrochent sur les malheureux insectes infestés en se nourrissant de leur hémolymphe (leur sang).

    Et bien d’autres ennemis encore…

     

    La migration

    Les aporims valokines sont migratrices. Chaque année pendant la saison ardente, la sécheresse annuelle qui dure entre 3 et 4 mois, elles quittent leurs ruches pour se rendre dans le Kunvel.

    On ignore comment elles arrivent à survivre dans les jungles noires, mortelles pour les humains. Elles restent sans doute dans les hauteurs pour éviter les brumes empoisonnées. En tout cas, elles doivent y profiter du climat équatorial constamment humide pour trouver de quoi butiner pendant que la sécheresse sévit dans la Ceinture Tropicale. Chaque année au retour des pluies, les aporims reviennent en Valoki pour retrouver leur ruche.

     

    Les végétaux mellifères

    De nombreux végétaux produisent un nectar que les butineuses utilisent pour fabriquer le miel. Les luvalianes en font partie, ainsi que la plupart des autres arbres-montagne. Seul le daruba ne semble pas les intéresser parmi ces espèces gigantesques, il est d’ailleurs hautement toxique pour les humains.

    Elles butinent également le kalem, une plante ne dépassant pas les deux mètres de hauteur, dont les fleurs offrent de magnifiques dégradés de jaune, orange et rouge, évoquant des flammes. Le kalem envahit certaines clairières en formant de grands champs, et au début de la saison ardente, sa floraison spectaculaire semble embraser ces prairies où il pousse en abondance.

    Le jojuba est aussi une plante dont le nectar plaît aux insectes butineurs. Mais depuis quelques mois au début du roman, on trouve des insectes morts à proximité des plantations de jojuba. Les Sœurs Ophrys craignent que cette plante ne concentre la pollution atmosphérique et se transforme alors en véritable poison pour les aporims. Ce qui implique aussi que la pollution des autres nations commence à avoir des répercutions jusqu’en Valoki…

     

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    Il existe plusieurs espèces d’aporims dont certaines sont solitaires.

    En Nemosia, celles vivant en colonie sont plus petites que l’espèce valokine et de couleur brune. Elles ne sont pas migratrices et construisent leurs ruches dans des galeries naturelles creusées par l’eau dans les falaises des hauts-plateaux. Leur miel est de moins bonne qualité et ne possède que très peu de vertus liées au Seid.

    Dans le Tharseim, il existait une espèce semblable mais creusant leurs nids sous terre comme les myrmes et certains terims, produisant un miel inférieur essentiellement composé de miellat. Mais suite à l’exploitation intensive des ressources naturelles, cette espèce a malheureusement disparu, entrainant avec elle toutes les espèces végétales sauvages dont elle assurait la pollinisation.

     

    Xylocopa_cubaecola(une abeille charpentière – crédit photo : Lymantria)

     

    Sur Terre

    Il y a beaucoup d’espèces d’abeilles différentes. Celles qui m’ont inspiré les aporims sont appelées Apis Dorsata et Melipona.

    Les Dorsata sont actuellement la plus grande espèce d’abeilles terriennes. Elles vivent en Asie et possèdent la particularité de migrer en fonction des saisons, pouvant parfois monter très haut en altitude dans l’Himalaya pendant l’été.

    Les Melipones sont des petites abeilles sans dard vivant en Amérique du Sud. La forme et la structure des ruches des aporims sont directement inspirées de leurs constructions (bâties dans des troncs d’arbres, elles stockent le miel dans des cellules en forme d’œuf).

     

    L’utilisation abusive des produits chimiques et l’urbanisation excessive sont de véritables fléaux pour les insectes butineurs. C’est un vrai problème car ils sont indispensables au bon équilibre des écosystèmes et même de notre agriculture. Réussir à trouver un compromis entre notre développement technologique et la préservation de notre environnement, c’est un des défis les plus importants de notre époque.

    Sur Entom Boötis, une partie des connaissances héritées de la Terre ont été perdues et certains peuples reproduisent malheureusement les mêmes erreurs que notre civilisation.

     

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    abeille-tropicale(une abeille solitaire tropicale – domaine public)

     

    Une dernière chose avant de se quitter.

    Beaucoup de gens confondent encore les guêpes et les abeilles, et les tuent sans distinction à la moindre approche. En regardant les photos de cet article, je pense que vous pouvez aisément faire la différence.

    Les guêpes s’intéressent de près au sucre et à la viande. Elles se nourrissent de fruits principalement, et le résultat de leurs prédations sert en fait à nourrir leurs larves.

    Si elles viennent visiter votre table, c’est uniquement pour se nourrir et pas spécialement pour vous agresser. Un accident est toujours possible bien sûr, mais si vous n’êtes pas allergique, vous ne risquez pas grand-chose avec un seul individu. La plupart vont fuir les humains. Une guêpe pouvant piquer autant de fois qu’elle le souhaite, un nid trop proche d’une habitation peut évidemment poser des problèmes.

     

    Yellow_jacket-wasp (une guêpe – crédit photo : Bombman356)
    Honey_bee(une abeille – crédit photo : Charlesjsharp)

     

    Les abeilles à miel sont velues, plus sombres et plus trapues que les guêpes. Elles se nourrissent exclusivement de nectar de fleurs et de miel. Contrairement aux guêpes, lorsqu’une abeille pique un humain, son dard reste coincé dans notre peau. En voulant se dégager, l’insecte arrache une partie de son abdomen et meurt. Pour une abeille, vous piquer signifie sacrifier sa vie.

    Il faut vraiment se trouver au mauvais endroit au mauvais moment pour risquer une piqûre de leur part, elles ne sacrifient leur existence que si elles estiment devoir défendre leur colonie, ou quand elles se sentent agressées.

    Si l’une d’elles vient vous déranger chez vous, il suffit de laisser la fenêtre ouverte et je peux vous assurer qu’elle repartira rapidement par où elle est entrée. Il est inutile et absurde de les tuer, il s’agit d’animaux paisibles. Nous n’aurions jamais pu les domestiquer si ce n’était pas le cas.

    Elles doivent déjà faire face à de nombreux prédateurs naturels, à notre pollution, aux pesticides mortels que certains agriculteurs répandent allègrement sur les cultures…

    Elles sont indispensables à la pollinisation de nombreux végétaux sauvages ou cultivés. Alors autant que possible, laissons vivre ces butineuses productrices de miel. Merci pour elles.

     



     


  • L’épreuve des Shaïli

     

    Valoki, province de Leda – Année 606.


     Le dirigeable tournait lentement au-dessus d’un samuca sous une pluie battante. À son bord, plusieurs Shaïli et Matria de l’ordre Ophrys observaient attentivement les alentours dans l’attente d’un mouvement dans les airs.

    L’arbre-montagne gigantesque avait une écorce bleutée, des feuilles ovales vert-de-gris. Les fruits que le samuca produisait à la fin de la saison ardente ressemblaient à des gros raisins jaunes de la taille de citrouilles. Leur chair et leur jus sucrés étaient souvent conseillés pendant les périodes de fatigue ou de convalescence, en raison de leur haute teneur en vitamines.

    Les graines torréfiées étaient utilisées comme élément de base d’une boisson chaude appelée muca. Ressemblant un peu au café, cette boisson très appréciée était souvent accommodée d’épices et de miel en Valoki.

    Mais ce jour-là, la saison sèche était bien loin et les Sœurs n’affrontaient pas le mauvais temps pour faire de la botanique. Matria Aemi s’inquiétait pour sa meilleure élève.

    — La pluie ne lui facilite pas la tâche, dit-elle en s’adressant à Matria Elorine. Ça fait un moment qu’elle a commencé à lancer des appels… Vous pensez qu’elle a des chances de réussir ?

    Le regard bleu clair d’Elorine exprima brièvement un léger agacement.

    — Je vous trouve bien trop attachée à son succès, si vous me permettez. Il s’agit de son épreuve et non de la vôtre. Son échec ne remettrait absolument pas en cause la qualité de votre enseignement.

    — C’est la première fois que je forme une Koré parvenant à réussir trois défis sur les quatre, c’est très excitant. Mais vous avez raison… comme toujours.

    — Il m’arrive de me tromper, rectifia Elorine, mais merci. Les averses compliquent le bon déroulement de son épreuve, en effet. Les vespères ne sortent pratiquement pas les jours de mauvais temps, votre élève risque de ne pas pouvoir accéder au nid. Et si elle y parvient, elle devra faire face à l’ensemble de la colonie. Mais les aléas du climat font partie intégrante de cet examen et…

    — Pardonnez-moi, Matria, l’interrompit une Ordoshaï. Toutes mes excuses. Je crois que c’est elle.

    Elle désignait une vespère s’élevant dans les airs avec une silhouette humaine sur son dos. L’insecte et la jeune femme en robe vert pâle montèrent doucement autour du samuca, alors que la pluie semblait se calmer. Elles parvinrent au niveau de l’énorme nid grisâtre accroché contre le tronc, et disparurent à l’intérieur.

    vespiary-

     

    Naëlis prit une autre cuillère de miel dans le pot qu’on lui avait confié pour cette partie de l’épreuve, avant de descendre de sa monture au milieu des gardiennes insectes. Mieux valait maintenir les effets du miel avant qu’ils ne s’estompent.

    Pour le moment, elle était acceptée.

    Tout en projetant des ondes apaisantes en continu, elle caressa un instant la tête de sa monture pour la remercier. Cette dernière avait réagi aux appels de son sifflet spécial alors qu’elle commençait à désespérer de pouvoir atteindre le nid. Elle avait dû se hisser par ses propres moyens sur une branche pour augmenter ses chances, et après d’interminables appels infructueux, cette vespère était enfin venue à sa rencontre malgré les averses qui alourdissaient ses ailes. L’insecte semblait apprécier cette marque de reconnaissance.

    Les parois du nid de cellulose évoquaient du papier mâché. Il s’agissait bien de fibres de bois que les ouvrières rognaient sur l’écorce des arbres et mélangeaient avec leur salive pour construire leur foyer.

    Des dizaines de vespères s’agitaient dans l’immense structure, toute la colonie restait à l’intérieur en attendant le retour du beau temps. Certaines s’approchèrent pour renifler l’humaine inconnue. Ressemblant à des guêpes géantes dont la carapace orange était parcourue de tigrures noires, ces insectes faisaient partie des prédateurs les plus redoutables en Valoki.

    La jeune femme respira profondément pour garder son calme et rester concentrée. À la moindre erreur, les prédateurs ailés risqueraient de se jeter sur elle et n’en feraient qu’une bouchée.

    Elle n’était encore qu’une Koré et ne portait pas de pierre d’Ambremiel. Pour amplifier ses facultés psychiques, seul le miel fabuleux des aporims lui permettait de se faire accepter dans le nid géant. Le miel offrait l’avantage d’ouvrir les perceptions des initiées au Seid, mais il produisait également un effet décontractant sur le corps et l’esprit. Un atout précieux pour faire face au stress.

    Naëlis observa la galerie d’accès qui s’enfonçait dans le nid grouillant d’insectes ailés. Des lumines avaient été installées à intervalles réguliers pour l’occasion. Mais elle savait qu’en parvenant à devenir une Shaïli, elle devrait ensuite affronter les ténèbres avec bien moins de lumière.

    Elle avança calmement au milieu des ouvrières armées de mandibules et d’un dard rétractile terriblement venimeux. Contrairement aux aporims butineuses, les vespères pouvaient piquer autant de fois qu’elles le voulaient et s’avéraient nettement plus agressives. Il était logique que la série de tests se termine par la visite d’un de leurs nids.

    Naëlis avait déjà brillamment réussi les trois autres épreuves. À moins que l’entretien final avec les Veneris ne se passe mal, elle était pratiquement sûre d’acquérir le titre de Shaïli et de pouvoir choisir entre trois spécialisations sur quatre. Même si elle ne souhaitait pas devenir une Ordoshaï, réussir auprès des vespères serait pour elle une immense fierté. Une réussite totale.

    Ici dans la structure de cellulose, il était inutile d’utiliser des crochets à cire comme dans les ruches des aporims. La construction des vespères était suffisamment irrégulière et couverte d’aspérités pour que ses mains et ses pieds trouvent de nombreuses prises. Elle commença à escalader la structure vers les étages supérieurs.

    Wasp-nest(crédit photo : Richerman)

     

    Il n’était pas facile de maintenir son bouclier émotionnel tout en fournissant des efforts physiques importants. Quand elle arriva au premier niveau, Naëlis prit conscience de sa fatigue un peu brusquement.

    Plusieurs vespères se précipitèrent vers elle comme si elle représentait une menace. Des mandibules claquèrent tout autour, elle dû se jeter sur le côté pour éviter un coup de dard qui manqua de l’empaler. Malgré l’essoufflement de l’escalade, elle mit toutes ses forces dans son halo psychique. Les grands prédateurs se calmèrent aussitôt.

    C’était moins une… se dit-elle. Quatrième jour d’examens, je commence vraiment à fatiguer.

    À travers le tissu, elle effleura le diffuseur de phéromones artificielles qu’elle portait dans une poche de sa robe. Si les choses tournaient vraiment mal, le cylindre métallique pourrait lui sauver la vie, mais aussi la disqualifier. Elle savait que plusieurs Sœurs Ordoshaï étaient discrètement postées dans des recoins sombres du nid géant, pouvant intervenir en cas de problème grave mais aussi rapporter le déroulement de l’épreuve, ses succès et ses erreurs.

    Je dois réussir.

    Naëlis prit encore un peu de miel, l’effet s’estompait si vite. Il lui tardait d’obtenir le titre de Shaïli pour accéder au pouvoir permanent conféré par l’Ambremiel. Tout serait alors beaucoup plus simple. Elle allait enfin s’élever au même rang que sa tendre amie Liselle. Un peu plus âgée, celle-ci portait déjà la robe bleue des Shaïli depuis près de trois ans.

    Allez courage. Encore quelques efforts…

    Des dizaines d’alvéoles tapissaient le rayon du premier niveau, abritant les œufs, les larves et les nymphes des vespères. Les ouvrières veillaient en permanence sur la progéniture de leur reine, les nettoyaient, leur apportaient de la nourriture, les aidaient à s’extraire de leur cellule au moment de leur transformation finale. Naëlis n’avait pas le temps de s’offrir un détour pour visiter les différents rayons.

    Tout en veillant à maintenir une intensité suffisante dans sa bulle de protection mentale, elle gravit encore un niveau, s’accrochant aux murs irréguliers, fibreux, marqués par les nombreux passages des Sœurs qui s’étaient succédé pour s’occuper de cette colonie. Et moins régulièrement, par les jeunes Koré adultes venues passer l’épreuve des Shaïli.

    Elle se plaqua contre une paroi pour laisser passer tout un groupe de vespères se dirigeant vers la sortie. L’agitation semblait reprendre dans le nid, la pluie avait sans doute cessé dehors. Les ouvrières reprenaient leurs activités à l’extérieur, cherchant sans cesse des matériaux pour agrandir et consolider leur foyer, des morceaux de fruits et de la viande pour nourrir leur colonie.

    Naëlis mit toute sa volonté en œuvre pour escalader deux niveaux supplémentaires. Elle arriva enfin au rayon qui lui semblait le plus récemment construit, où elle avait le plus de chances de trouver la reine. Elle était en nage.

    Après avoir pris une bonne dose de miel, elle se faufila entre les alvéoles et les ouvrières en prenant soin de les déranger le moins possible. Agir dans la précipitation au risque d’abîmer une alvéole serait la dernière chose à faire.

    Guepe_nid(crédit photo : J-Luc)

     

    Les ouvrières étaient de plus en plus nombreuses à se diriger vers la sortie.

    Elle aperçut enfin l’énorme reine à la carapace plus foncée que ses filles, presque rouge, qui s’affairait pour pondre continuellement, remplissant chaque alvéole vide avec un œuf translucide. Sur une de ses pattes avant était accrochée une écharpe de couleur bleu pastel, l’objet que Naëlis devait rapporter pour valider cette partie de l’épreuve. C’était le moment le plus délicat.

    Elle s’approcha doucement de la reine en mettant toute son énergie dans son halo protecteur, tout en gardant une main dans la poche où se trouvait le diffuseur de phéromones répulsives. Juste au cas où…

    La souveraine de la colonie se tourna vers elle, monstre de près de sept mètres de long. La gorge de Naëlis était sèche, ses jambes tremblaient alors qu’elle s’agenouillait pour présenter ses hommages. L’énorme tête se pencha vers elle, les extrémités des antennes se posèrent sur son front.

    L’humaine et l’insecte partagèrent des images mentales, des souvenirs, des sensations. Naëlis projeta l’image de l’écharpe bleue, accompagnée d’un profond respect. La reine approuva et retira ses antennes. La jeune femme se releva, dénoua le morceau d’étoffe sur la patte de l’insecte et le passa autour de son propre cou.

    Elle s’inclina à plusieurs reprises en reculant de quelques pas, puis se tourna et se dirigea calmement vers le tunnel d’accès. Son cœur tambourinait dans sa poitrine.

    Elle parvint à regagner la sortie sans encombre. Dehors le ciel était à nouveau dégagé, le dirigeable s’était suffisamment rapproché pour poser une passerelle à l’entrée du nid des vespères. Naëlis fut accueillie par de chaleureuses félicitations.

    Il ne lui restait qu’à passer la dernière partie de l’examen théorique, puis l’ultime entretien avec le Conseil Veneris. Elle allait pouvoir revêtir la robe bleue des Shaïli et recevrait l’honneur de porter une pierre d’Ambremiel.

    Alors que le dirigeable retournait vers le monastère, Naëlis profita d’un moment d’isolement de Matria Elorine pour aller lui parler en privé.

    — Veuillez m’excuser, Matria, dit-elle en s’inclinant brièvement. Nous nous étions déjà rencontrées, vous en avez souvenir ?

    — Je me rappelle de toi, oui.

    — Voilà, euh… si je réussis la dernière étape de l’épreuve, je souhaiterais intégrer la branche des Melishaï et je… accepteriez-vous d’être mon guide, Matria Elorine ?

    Elorine parut surprise un court instant, haussant un seul sourcil.

    — Tu es une très bonne élève, je vais y réfléchir. Nous en reparlerons quand tu auras confirmé ta réussite auprès du Conseil.

    — Vous n’y voyez pas d’objection c’est vrai ?

    Le visage de Naëlis s’illumina d’un grand sourire.

    — Nous verrons, nous verrons. Pas de précipitation jeune fille.

     



     


  • Les arbres-montagne

     

    Valoki, province de Leda – Année 603 du calendrier planétaire.

     

    À l’aube, un groupe d’une dizaine de Koré accompagnées d’enseignantes quitta le monastère principal, embarquant sur un dirigeable qui les amena dans un secteur où poussaient des arbres-montagne. Leur nom n’était pas exagéré. Ils étaient fabuleusement titanesques, dominant largement la végétation géante.

    Le dirigeable survola la canopée d’un spécimen particulièrement sombre. De gigantesques feuilles noires formaient un éventail de part et d’autre du tronc brun et lisse. D’immenses et magnifiques fleurs fuchsia ornaient les extrémités des nouvelles pousses dans la couronne de branches. La délicatesse et la complexité de ces fleurs était un ravissement pour les yeux, mais le parfum capiteux qui parvint jusqu’aux moniales et leurs apprenties était si fort qu’il en devenait rapidement écœurant.

    C’était la saison ardente, les journées étaient chaudes et il n’avait pas plu depuis un mois. Le ciel était limpide, parsemé çà et là de rares voiles d’altitude.

    La sécheresse annuelle était aussi la saison favorite des arthropodes. Les forêts tropicales étaient agitées de sons et de mouvements incessants, stridulations, craquements, bourdonnements, bruits de course… Des insectes volants se croisaient dans toutes les directions, tenus à distance par les boucliers émotionnels des Sœurs confirmées.

    Deux Matria et quatre Shaïli encadraient la dizaine de jeunes filles en robes vert pâle. Matria Aemi, enseignante régulière des Koré, était une jeune femme de trente-sept ans possédant une peau cuivrée, des cheveux noirs et des yeux bridés.

    — Aujourd’hui, commença-t-elle, nous avons la chance d’être accompagnées par une Matria qui enseigne d’habitude à des Shaïli. Nous allons tester vos connaissances concernant la végétation. Matria Elorine ?

    — Bien, nous allons commencer par… Dites-donc, les deux au fond, on ne vous dérange pas trop pendant que vous bavardez ?

    — Excusez-nous, Matria Elorine, répondit une des deux Koré en question. Nous parlions des fleurs du daruba…

    — La blafarde se fait encore remarquer, lança une adolescente.

    La plupart des jeunes filles se mirent à pouffer, moqueuses. Matria Aemi les rappela aussitôt à l’ordre. Elorine remarqua la tension et l’abattement de celle qui s’était excusée. Elle baissait à présent la tête pour contenir sa colère, mais sous la capuche, la Matria voyait la peau claire au bas de son visage. Elle l’apostropha directement :

    — Eh bien jeune fille, comment t’appelles-tu ?

    — Naëlis, Matria.

    Elle avait relevé la tête, plongeant doucement ses yeux violets dans le regard bleu cristallin d’Elorine. Ses cheveux étaient blonds, elle avait un physique vraiment inhabituel dans la région.

    — Puisque tu sembles t’y connaître, explique-nous les particularités du daruba je te prie, Naëlis.

    — C’est un arbre-montagne pouvant dépasser les deux cents mètres de haut, toutes les parties sont toxiques pour les humains. Plus on s’approche de la cime de l’arbre, plus le poison est violent car concentré dans la sève élaborée. Les fleurs et les bourgeons sont mortels s’ils sont ingérés, même à très petite dose, leur simple contact sur la peau est paralysant localement pendant quelques minutes. Les feuilles provoquent une intoxication alimentaire violente en cas d’ingestion. L’écorce peut être utilisée comme répulsif contre certains insectes.

    — Pas mal, admit Elorine. Et dans le sol ?

    — Le poison présent dans les racines provoque des nausées et des vomissements passagers, mais il a surtout le pouvoir de rendre les humains stériles. Les Matria doivent en boire une décoction spéciale lors de leur cérémonie d’admission, contenant d’autres plantes qui neutralisent l’empoisonnement mais pas la stérilité. Une fois qu’on a bu l’élixir de Daruba, homme ou femme, on ne peut plus jamais procréer.

    — Tout à fait juste. Vous remarquerez que cet arbre fleurit pendant la saison ardente, ainsi que tous les autres arbres-montagne. Mais malgré leur beauté sublime et leur parfum enivrant, ses fleurs sont très vénéneuses. Comme certaines Koré ici présentes, n’est-ce pas ?

    Elle s’adressait à celle qui avait traité Naëlis de blafarde, Lynta, une jolie brune à la peau mate. Cette dernière baissa le regard, embarrassée.

    — Maintenant, intervint Matria Aemi, nous allons nous diriger vers une autre espèce.

    Elle fit signe aux Shaïli qui pilotaient l’appareil et elles se dirigèrent vers un autre secteur. Pendant ce temps, les deux Matria discutèrent à voix basse. Le dirigeable descendit au ras de la forêt et s’immobilisa devant un tout jeune arbre-montagne qui ne devait pas faire plus de quarante mètres de haut.

    — Sœur Lynta, peux-tu nous dire quel est le nom de ce végétal ? interrogea Elorine.

    jeune-pousse-de-quelidal (crédit photo : Jason Pratt)

     

    — Oui, euh… c’est un samuca juvénile.

    — Raté.

    — Ah bon ? Mais les feuilles du luvaliane sont rouges, celles du quelidal sont presque jaunes et…

    — Les feuilles du quelidal s’éclaircissent à la maturité de l’arbre, mais pendant ses premiers siècles, elles sont bien vertes. Même le tronc change d’aspect avec l’âge. Tu confonds avec les feuilles vert-de-gris du samuca qui elles, ne changent pas de couleur… tu ferais bien d’être plus attentive en cours. Quelqu’un saurait nous expliquer quelles sont les utilisations du quelidal ?

    Craignant de se faire rabrouer aussi froidement, aucune Koré n’osa lever la main pour demander la parole, à part Naëlis. Elorine lui fit signe de s’exprimer.

    — Arrivé à maturité, le quelidal produit des grands fruits piriformes appelés quelis, de couleur orange, très appréciés pour leur goût sucré et rafraîchissant. Seuls les fruits et les racines sont comestibles sur cet arbre. On extrait une huile de leurs gros pépins, très utilisée dans la cuisine, la cosmétique et les soins médicinaux. Elle sert pour assaisonner ou frire la nourriture, soigner la peau et les cheveux, cicatriser les brûlures… mais il faut être prudent avec cette huile crue.

    — C’est bien, Naëlis. Heureusement que certaines relèvent le niveau… comme quoi, cela n’a rien à voir avec notre couleur de peau. Qui peut m’expliquer la différence entre l’huile de quelis crue et cuite ?

    Une autre Koré s’enhardit à demander la parole. Elle expliqua que cette huile crue était un médicament dangereux, que sa consommation excessive était nocive pour le foie et les reins. Une autre encore ajouta que l’huile de quelis perdait une grande partie de ses propriétés purgatives à la cuisson, et toute sa dangerosité, qu’il était donc vivement recommandé de la faire chauffer pour la consommer dans la cuisine. Pour éviter les accidents, cette huile était systématiquement pasteurisée dans le commerce.

    Matria Aemi les félicita, puis conclut en expliquant que les sœurs Ophrys étaient les seules à s’occuper de son extraction, les seules habilitées à s’en servir et à la prescrire sous sa forme crue. Pendant cet échange de connaissances, le dirigeable avait repris son itinéraire au-dessus des vastes forêts valokines. Lynta s’approcha de Naëlis et lui glissa à l’oreille :

    — Tu me paieras ça, fesses-blanches. Saleté de nordique.

    — La ferme, chuchota une autre. Si tu lui balances encore des saloperies racistes, je vais te botter le cul jusqu’à ce qu’il soit plus blanc que le sien.

    Des rires étouffés accueillirent l’intervention. Lynta se tourna discrètement vers la grande fille à la peau noire qui se tenait juste derrière elle. Plus âgée que les autres Koré présentes, presque adulte, elle était dans sa dernière année avant de passer l’épreuve des Shaïli. Elle la dépassait d’une bonne tête et n’avait pas l’air de plaisanter. Lynta la connaissait de réputation. Dépitée, elle s’éloigna de ses deux ennemies en ruminant déjà sa future vengeance.

    Lynta était une peste notoire parmi les Koré du monastère de Leda. Elle l’ignorait encore mais quelques années plus tard, quand elle atteindrait sa majorité, elle serait chassée de l’ordre à cause des manœuvres perfides et des harcèlements qui étaient devenus ses habitudes pendant l’adolescence. Médiocre élève et surtout dépourvue de l’empathie nécessaire, elle ne deviendrait jamais une Shaïli.

    — Merci, murmura Naëlis à sa nouvelle alliée. C’est quoi ton nom ?

    — Bon, toutes les deux, vous commencez à m’énerver ! s’emporta Matria Aemi. Une heure de retenue chacune ! Liselle ! Quels sont ces arbres dont nous approchons et qui poussent en groupe ?

    — Facile, répondit la grande fille à peau noire. Ce sont des luvalianes. Leurs feuilles rondes et rouge foncé sont inimitables, et en plus à cette saison, ils ont ouvert leurs sublimes fleurs blanches en forme d’étoiles.

    — Et comment les luvalianes se reproduisent-ils ? renchérit Elorine.

    — Son mode de reproduction est unique, poursuivit Liselle. Au milieu de la saison ardente, euh… les fleurs se détachent entières et tombent dès qu’elles sont bien ouvertes, au lieu de faner sur les branches. Durant plusieurs jours on peut assister à une véritable pluie de fleurs géantes qui tapissent le sol de leurs innombrables pétales blancs… À l’emplacement abandonné par chaque fleur sur les branches, se développe une graine qui au lieu de tomber, va descendre lentement en restant accrochée à sa branche par une liane qui pousse vers le bas en s’entortillant, envahissant même les arbres voisins. Les lianes ne descendent pas toujours jusqu’au sol, lors de grands vents elles se balancent et libèrent alors les graines qui peuvent être propulsées à distance. Ensuite, eh ben… elles se dessèchent et tombent, on retrouve d’une année sur l’autre des morceaux de lianes qui restent suspendus aux branches ou dans la végétation environnante. Pendant la saison ardente, il est fortement déconseillé de rester à proximité de ces arbres en raison des chutes de graines et de lianes, principalement par grand vent.

    — Naëlis… articula soigneusement Elorine. Tu crois qu’on ne te voit pas lui souffler les réponses ? Continue donc toi-même ce brillant exposé.

    Naëlis expliqua que cet arbre était sacré pour plusieurs raisons. Il s’agissait avant tout de la seule espèce d’arbre-montagne habitée par les aporims migratrices lorsqu’elles étaient en Valoki. Les fleurs du luvaliane étaient hautement mellifères, la floraison commençait juste avant la saison ardente avec les dernières pluies.

    Les aporims profitaient de son nectar abondant pour se gaver de miel avant d’entreprendre leur migration vers le Kunvel. Le nectar de luvaliane était un composant de qualité pour le miel d’aporims, mais il pouvait être consommé également brut par les humains comme boisson sucrée et tonifiante.

    En Valoki, les colonies d’aporims mellifères ne nichaient qu’à l’intérieur des luvalianes qu’on appelait parfois les « arbres à miel ».

    Ses feuilles servaient à produire de la teinture rouge, les morceaux les plus tendres des pétales de fleur pouvaient être confis et consommés comme desserts. Ses graines étaient utilisées dans la cuisine pour leurs qualités nutritives et leur agréable parfum d’amande.

    L’écorce possédait des propriétés antifongiques, broyée en poudre et pulvérisée, elle prévenait l’apparition de moisissures sur les murs des constructions, pouvait également soigner les mycoses animales et les maladies cryptogamiques des cultures. En raison de ces propriétés, les invasions de moisissures étaient très rares dans les ruches des aporims. En revanche pour la même raison, certaines espèces de myrmes et de terims qui cultivaient des champignons s’éloignaient des luvalianes pour bâtir leur nid.

    Une fois que les explications de Naëlis furent terminées, elles reprirent leur progression au-dessus des forêts valokines. Chaque Koré fut interrogée à tour de rôle mais les deux nouvelles complices ne furent plus ennuyées par les enseignantes.

    — C’est mon tour de te remercier, dit la jeune femme à la peau noire. Mais nous allons quand même nous retrouver en retenue.

    — Pas grave, nous serons au moins ensemble. Liselle, c’est ça ? Enchantée.

    — Enchantée, Naëlis.

    — Oh regarde le ciel, tu as déjà vu des nuages avec ces couleurs ?

    — Bien vu ! Non, je n’avais jamais vu ça. C’est super beau… Ça te dirait qu’on mange ensemble quand on rentre ?

     

    Nuage iridescent(crédit photo : Guillaume Piolle)

     

    C’est ainsi que débuta une relation qui allait devenir une belle amitié, et même davantage. C’était cinq ans avant le début du roman. Liselle allait sur ses dix-neuf ans, Naëlis venait d’en avoir seize.

    C’est le même jour que Naëlis rencontra Elorine, mais aucune ne savait encore que trois ans plus tard la Matria deviendrait son mentor…