• Archives de la Catégorie Faune
  • Le pays de la soie

     

    Valoki, province du Jailong.

     

    Il faisait à peine jour quand Arjun et sa petite sœur Erity se mirent en route avec le troupeau de chenilles à soie.

    — Vous êtes sûrs de vouloir tous les emmener ? s’était étonné leur père. Certaines sont bien mûres…

    Le cuir blanchâtre des plus grosses chenilles, atteignant quatre mètres de long, était effectivement en train de se teinter de jaune.

    — Ça fait une semaine qu’elles ne sont pas sorties à cause du mauvais temps, avait rétorqué le jeune homme. Et je me suis arrangé avec les moniales pour prendre quelques feuilles sur le samuca qui est à la sortie du village.

    Leur père les avait laissé faire en haussant les épaules. Erity n’avait rien dit avec ses mains, elle s’était contentée de sourire en aidant son grand frère.

    Maintenant qu’il était adulte, Arjun était responsable du troupeau familial. Leurs parents pouvaient se consacrer aux activités complémentaires qui faisaient de cet élevage une exploitation plus rentable.

    Le frère et la sœur menèrent leurs chenilles alors que le soleil commençait à poindre derrière les collines. Le village s’éveillait doucement, tandis qu’une brise légère dispersait les dernières brumes de la nuit.

    Ils ne portaient que des longues badines de bois vert pour diriger le troupeau, mais malgré leur taille imposante, ces animaux craintifs étaient aussi lents que paisibles. Le mouvement et le son de la badine fouettant l’air suffisaient généralement à les faire changer de direction.

     

    Deux arbres marquaient la sortie du village et le début de la forêt. Géants, ces arbres s’avéraient quand même bien moins impressionnants que les arbres-montagne qui ressemblaient à de véritables collines, plus loin dans le paysage.

    Les bergers et leurs animaux passèrent d’abord près d’un arbre à l’écorce brune, sous des feuilles dentelées et translucides, d’un vert très pâle. Arjun et Erity durent presser les chenilles pour éviter qu’elles ne s’attardent sous le feuillage toxique de la lamentine.

    Le frère et la sœur ne cessaient de se lancer des coups d’œil, communiquant en silence par quelques phrases en langue des signes. Arjun lui demanda de devancer les animaux et l’adolescente courut aussitôt vers l’arbre suivant.

    Leurs parents avaient cru qu’elle souffrait d’une déficience mentale quand elle était enfant, mais la petite Erity était seulement sourde. Même les Sœurs Ophrys ne pouvaient rien contre les défauts de naissance avec lesquels certaines personnes, plantes ou animaux, devaient parfois vivre. La jeune fille n’en possédait pas moins de nombreuses qualités, elle s’avérait intelligente, volontaire et intuitive. La vie de bergère lui plaisait.

    Erity atteignit le samuca bien avant les chenilles. Elle escalada l’énorme tronc bleuté sur quelques mètres, puis entreprit de couper quelques-unes des grandes feuilles ovales d’un vert éclatant, avec sa machette. Les animaux excités à l’approche de leur source de nourriture s’arrêtèrent tout net, pour dévorer les premières feuilles immenses qui tombaient au pied de l’arbre.

    Arjun adressa une félicitation gestuelle à sa sœur. En allant assez vite, aucune chenille n’avait besoin d’entreprendre l’escalade du tronc. Ce serait une autre paire de manches s’il fallait les en faire redescendre.

    Dix feuilles, pas une de plus, pour ne pas trop blesser le samuca. Elles étaient si grandes que les quinze chenilles avaient de quoi s’occuper.

    De cette manière, ils ne prenaient pas le risque que l’une d’elles ne commence à tisser son cocon dans les branchages… Arjun avait déjà fait cette erreur, la dernière saison.

    Toute la famille avait dû se mettre à l’ouvrage pour décrocher les chrysalides suspendues dans les branches. Il avait fallu aller les chercher à une telle hauteur qu’il y eut des dégâts sur les cocons. La grande remorque avait été attelée au tracteur familial à la hâte, ils avaient pris du retard sur d’autres travaux car c’était aussi le moment de certains labours.

    Contrairement à la province de Leda, dans celle du Jailong on utilisait de nombreuses machines agricoles depuis quelques années.

     

     

    Erity avait proposé cette idée avec ses petites mains agiles : emmener les chenilles jusqu’aux feuilles, sans les laisser monter dans l’arbre. Il était toujours bon pour les animaux de faire un peu d’exercice, et cela évitait quelques allers-retours aux éleveurs pour transporter sans cesse des feuilles fraîches à la ferme. Son grand frère pouvait à présent observer l’efficacité de cette idée avec une certaine fierté. Simple, mais il fallait y penser.

    Les dix immenses feuilles recommandées par les moniales furent finalement dévorées assez vite. Affamées à la fin de leur croissance, les plus grosses chenilles qui changeaient de couleur commencèrent à s’approcher tranquillement du tronc.

    Erity descendit de l’arbre en vitesse pour prêter main forte à Arjun, il fallut même donner quelques véritables coups de badine pour convaincre les plus motivées de renoncer aux feuilles de l’arbre.

    Les doigts de l’adolescente s’agitèrent pour former une phrase silencieuse et son grand frère acquiesça. Ils poussèrent la quinzaine de chenilles en direction de leur ferme. Elle avait raison, pas de temps à perdre. Il ne faisait aucun doute qu’un jour sa sœur serait à la hauteur pour assumer ce rôle. Il songea qu’elle serait même peut-être meilleure que lui.

    La matinée était bien entamée quand le petit troupeau regagna la ferme, sous la conduite de ses deux gardiens. Une autre étape attendait maintenant les animaux les plus « mûrs », comme disaient les éleveurs de chenilles à soie.

    Il y avait dans la ferme trois types de constructions très différentes.

    Deux maisons traditionnelles aux allures de coquillages servaient d’habitations, elles-mêmes agrandies de quelques annexes plus modestes, à mesure que la famille s’était développée.

    Les machines agricoles étaient rangées dans un immense hangar au toit métallique, moderne, où de grandes cuves d’eau étaient aussi en train de chauffer sur des feux.

    Encore plus imposante au centre de la ferme, une énorme structure de bois en forme de dôme leur servait d’étable. Elle était partiellement couverte de végétaux pour laisser passer un maximum d’air et de lumière, tout en protégeant les chenilles des rayons directs du soleil. D’imposants cocons blanchâtres étaient déjà accrochés sous certaines poutres.

    Dès que les animaux furent à l’intérieur, les chenilles les plus développées entreprirent de se hisser à leur tour dans la structure. Il était temps pour elles d’entamer leur métamorphose. Du fourrage de feuilles de samuca séchées fut distribué aux autres par les deux jeunes bergers, faute de mieux. Les jours de récolte, ils ne pouvaient laisser le troupeau dehors.

    Alors qu’ils prenaient quelques instants pour admirer le travail des chenilles qui tissaient chacune son cocon au-dessus de leur tête, le tracteur des parents arriva devant le dôme-enclos.

    Cette machine était sans doute la plus moderne de la ferme. Une grande fierté pour les parents à qui elle avait coûté très cher. Le tracteur venait des usines du Tharseim, comme d’autres engins, il avait d’abord été acheté par un négociant et amené en Nemosia.

    De là, les modèles autorisés par les Sœurs Ophrys pouvaient être revendus jusqu’en Valoki. Celui-ci fonctionnait avec une pile à combustible et un moteur à hydrogène, il ne rejetait que de la vapeur d’eau. Aucune pollution à l’usage.

    Bien évidemment, les modèles plus polluants s’avéraient bien moins chers, mais ils étaient interdits dans les trois provinces valokines.

    Quelques années auparavant, comme encore de nombreux éleveurs et agriculteurs dans ce pays, cette famille utilisait des escarabes ou d’autres insectes domestiques. Il n’y avait plus que dans la province de Leda, autour de la capitale, que les animaux de trait restaient plus nombreux que les machines.

    Une bonne partie des acteurs de la petite entreprise familiale fut réunie : les parents d’Arjun et Erity, mais aussi une grand-mère, deux oncles et une tante. La grande remorque du tracteur fut placée sous la structure en marche arrière, puis le plateau fut élevé le plus près possible des cocons.

    Après une brève discussion pour déterminer ceux qui étaient prêts pour la récolte, on désigna les deux chanceux qu’on allait laisser éclore. Ensuite, les membres les plus agiles de la famille se hissèrent dans la structure pour décrocher délicatement, une à la fois, quatre lourdes chrysalides des poutres de bois.

    Le temps de réaliser cette opération délicate, l’heure de la pause déjeuner avait sonné. La remorque fut laissée à l’ombre avec ses cocons. La famille prit un bref repas froid sans cesser de surveiller leur précieux butin du jour. Heureusement pour eux cette fois, aucun cocon ne commença à s’ouvrir.

     

    Ce laps de temps suffit à terminer le chauffage des grandes cuves dans le hangar. Ils y transportèrent les cocons, et toujours avec autant de précautions pour ne pas les abîmer, les plongèrent dans les cuves d’eau bouillante. Tuant instantanément les insectes à l’intérieur.

    Comme les cocons flottaient, ils les firent tournoyer un moment pour les imbiber entièrement dans l’eau. Ensuite, ils entreprirent de repérer les départs des fils de soie et les dérouler soigneusement, les accrocher à une machine pour en faire des écheveaux. Les fibres des quatre cocons furent réunies en fils continus sur la grande dévideuse.

    Les malheureuses larves géantes ébouillantées furent débitées, puis emportées pour être cuisinées et conservées. Rien n’était gâché dans les élevages valokins.

    Plus tard dans la journée, les écheveaux allaient être amenés en ville dans un atelier de tisserands. Ensuite seulement, la soie brute serait transformée en ces étoffes si légères et si douces que les gens les plus modestes ne pouvaient s’offrir. Mais comme souvent, ce n’étaient pas les producteurs de matière première qui engrangeaient le plus de bénéfices.

    Quand les aînés de la famille n’eurent plus besoin d’eux, Arjun et Erity s’en retournèrent auprès de leurs animaux pour s’assurer qu’ils ne manquaient de rien.

    Ils assistèrent à l’éclosion du premier merveillon attendu, puis du deuxième aussitôt après. Un mâle et une femelle qui déployèrent leurs grandes ailes blanches, et se mirent à voltiger sous la grande structure aérienne pour commencer leur étrange ballet amoureux.

    Un seul couple produisait des dizaines d’œufs qui pouvaient être vendus, mangés ou élevés. Largement de quoi assurer la génération suivante.

    Les dernières arrivées, quant à elles, achevaient à peine la construction des cocons dans lesquels elles s’enfermaient. Les prochaines chenilles allaient toutes terminer dans l’eau bouillante, sans doute. Mais là encore, il n’y aurait aucun gaspillage.

    Le stade larvaire représentait l’essentiel de leur vie, de toute façon, même à l’état sauvage. Arrivés à l’âge adultes, les bombyx du samuca ne se nourrissaient pas et vivaient quelques jours seulement, le temps de se reproduire et de mourir de faim.

    Les deux jeunes bergers les laissèrent à leurs ébats en fermant soigneusement la porte du dôme-enclos.

    Diffuseurs de phéromones à la ceinture, ils s’éloignèrent vers la forêt en quête d’un samuca plus éloigné, mais qu’ils pouvaient dépouiller de quelques feuilles supplémentaires. Les parents allaient venir les chercher avec le tracteur.

    Et ainsi s’acheva cette journée, une parmi tant d’autres pour cette petite famille d’éleveurs valokins.

    Quelques années plus tard, Arjun allait renoncer à l’élevage pour se lancer dans le tissage, et augmenter ainsi leurs bénéfices en transformant lui-même les fibres de soie grège en tissu précieux.

    Erity allait devenir la chef de la ferme. Elle eut une vie heureuse, se maria et donna la vie à deux beaux enfants qui malgré la surdité de leur mère, eurent la chance de profiter de leurs cinq sens.

    Depuis cette époque d’ailleurs, cette famille perpétua la transmission de la langue des signes à ses enfants.

    ♦◊♦

    (Bombyx du mûrier. Crédit photo : Ash Bowie)

     

    De nombreuses légendes circulaient en Valoki quant à la (re)découverte de la soie. La plupart l’attribuaient aux Sœurs Ophrys ou même à leur fondatrice en personne, Shaïli Angama. Pratiquement à chaque fois, il était question d’une chrysalide qui serait tombée toute seule dans l’eau avant de terminer sa métamorphose. Et en voulant tirer sur les fibres, surprise, de longs fils soyeux se déroulaient du cocon.

    Il est tout aussi probable qu’un paysan, un chasseur ou un simple marcheur ait pu faire cette trouvaille. En tout cas, vraisemblablement les premiers colons, les survivants du Vaisseau des Origines, n’avaient pas ramené ce savoir de la Terre. Tellement de connaissances avaient été perdues…

    L’usage de la soie ne s’est répandu sur Entom Boötis qu’à une époque où l’ordre Ophrys rayonnait sur toute la Ceinture Tropicale. Quand la Nemosia faisait encore partie de la Valoki.

    Comme l’ordre Ophrys, la soie avait eu son heure de gloire. La tradition perdurait en Valoki, mais les Nemosians avaient fini par y renoncer au profit de fibres végétales, puis synthétiques. La soie véritable restait prisée dans tout l’hémisphère, même parmi les nordiques, en tant que produit de luxe.

     

    ♦◊♦

     

    Cruel, cet élevage ? Oui et non, il faut mettre les choses en perspective.

    Sur Entom, la grande taille des insectes permet de produire beaucoup de soie avec peu d’animaux, c’est un avantage. Ce qui permet aussi de préserver des exploitations de taille modeste, correspondant à l’éthique des Sœurs. Les robes des Matria et des Veneris Matria sont en soie.

    On peut aussi laisser l’insecte sortir tout seul de son cocon, mais alors il déchire les fibres, la soie obtenue est de moins bonne qualité. En Valoki d’ailleurs, certaines personnes récoltent les cocons des merveillons sauvages. Mais ils gagnent moins bien leur vie que les éleveurs.

    Il y a souvent des dilemmes à prendre en compte, à l’origine de certains choix. Des compromis.

    Les élevages permettent de réguler cette espèce de chenilles qui peut faire des ravages sur le samuca, leur nourriture exclusive. Cet arbre produit quant à lui des fruits jaunes très sucrés de la taille de courges. C’est avec leurs pépins torréfiés qu’on fabrique le très populaire muca, équivalent du café sur cette planète.

    La viande des bombyx du samuca est comestible à tous les stades de leur développement, aucun gaspillage n’est toléré. L’animal est respecté dans la mesure où il est bien traité toute sa vie, et sa mort ne laisse pratiquement aucun déchet.

     

    La moitié de la population valokine est végétarienne, mais il n’y a pas de tensions avec l’autre moitié. Les chasseurs et les éleveurs ont leur place en Valoki, tant qu’ils respectent certains principes.

    Les Sœurs Ophrys reflètent d’ailleurs cette tendance, chacune des quatre branches suivant une alimentation particulière. Les Ordoshaï et les Nurishaï mangent de la viande.

    Comme elles consomment toutes au moins du miel, aucune moniale n’est purement végétalienne.

    La tolérance est de mise. Elles ont compris depuis longtemps que la vie se nourrit de la vie, c’est ainsi que fonctionne la nature. Pour les Sœurs, il s’agit avant tout d’un problème de respect dans la manière de s’occuper des animaux, de leur naissance à leur mort.

    C’est pourquoi elles s’opposent fermement à ce qu’elles considèrent comme le véritable ennemi de la vie : l’industrie.

    Pour maintenir des traditions et des métiers parfois ancestraux, tout en assurant des conditions de vie saines aux animaux, aux plantes et aux personnes, elles ont choisi de maintenir les entreprises valokines à taille humaine.

    Des fermes, pas des camps de concentration. Des ateliers de transformation, pas des usines.

    Des agriculteurs et des artisans qui aiment leur métier, qui ont le temps de soigner leurs champs et leurs animaux, de fabriquer des produits de qualité tout en participant à la préservation de leur environnement naturel.

    Question de choix et de priorité, pour les sociétés comme pour les individus. Qualité ou quantité. Juste mesure et parcimonie, ou surconsommation effrénée et gaspillage.

    Être ou avoir, telle est la question… du bonheur.

    Prenez soin de vous.

     



     


  • Forêt valokine

     

    Valoki, province de Leda – Année 608

     

    Naëlis progressait en souplesse le long du tronc colossal. Elle se servait parfois de ses crochets à cire pour escalader, mais l’écorce grise du luvaliane était couverte d’aspérités, de nœuds et de crevasses qui facilitaient la longue ascension. Une succession de cordes d’escalade permanentes assurait sa sécurité sur toute la hauteur de l’arbre fantastique.

    Elle aurait pu lancer un appel pour qu’une ouvrière vienne la chercher, ce qu’elle faisait d’habitude à l’aide d’un sifflet émettant des vibrations spéciales. Mais cette fois elle s’était lancé le défi de grimper par ses propres moyens, ce qui lui permettait aussi d’observer les autres habitants de la canopée.

    Le souffle court, la jeune femme s’accorda une pause en arrivant à l’intersection d’une énorme branche. Des myrmes rouges y surveillaient jalousement un troupeau d’aphidres aux carapaces bleues et jaunes. Comme les fourmis de la Terre élevaient des pucerons.

    Une vague de crainte traversa les aphidres indolents, les soldates myrmes s’avancèrent aussitôt en faisant claquer leurs mandibules tranchantes. Naëlis fut d’abord tétanisée face au danger, mais elle se ressaisit aussitôt.

     Les plus grands périls naissent de notre peur, pensa-t-elle en se remémorant les enseignements de sa Matria.

    Elle s’immergea dans le flux émotionnel du Seid pour projeter des ondes apaisantes. Les myrmes agitèrent curieusement leurs antennes en percevant les vibrations familières, puis se détournèrent pour reprendre la surveillance du troupeau. Elle était acceptée.

     

    red_ant(crédit photo : William Cho)

     

    Elle observa quelques instants les soldates mesurant près de deux mètres, dont les mandibules pouvaient trancher un membre humain sans effort. Sous bonne garde, les ouvrières plus modestes s’affairaient pour récupérer le miellat sucré des aphidres indolents, occupés quant à eux à sucer la sève de l’arbre.

    Naëlis avait un certain goût pour le risque, peut-être un peu trop parfois, elle en avait conscience. Mieux valait maintenir un bouclier psychique permanent, comme on le lui avait appris, même sur le seul arbre qu’elle pouvait prétendre connaître comme sa poche. Elle se résolut à maintenir une partie de son attention sur le halo protecteur qu’elle venait de former mentalement.

    Un impressionnant escarabe xylophage passa tranquillement à quelques mètres, monstrueux coléoptère en armure noire, inoffensif malgré ses mandibules démesurées. Un peu plus haut sur le tronc, elle pouvait deviner la silhouette longiligne d’un phasil caché dans un repli de l’écorce, paisible herbivore dont le camouflage imitait l’aspect du bois.

    Des zyrles translucides bourdonnaient joyeusement en s’élevant à la recherche des énormes fleurs blanches et capiteuses du luvaliane, qui commençaient tout juste à éclore. Les aporims pacifiques partageaient volontiers les fleurs avec les autres insectes et tout ce monde se croisait dans une incroyable chorégraphie aérienne. Les ailes iridescentes des merveillons lançaient de fugaces reflets multicolores en traversant les rais de lumière filtrés par les feuillages.

    L’entrée de la ruche était encore loin, Naëlis commençait à réaliser le gaspillage de temps et d’énergie que représentait cette escalade. Elle allait en avoir encore pour un moment.

    Est-ce de la vanité de toujours vouloir se démarquer de ses consœurs ?

    Dans le ciel céruléen, le soleil s’élevait majestueusement, sphère éblouissante d’or blanc. Naëlis évalua l’heure avant de détourner ses yeux de la lumière aveuglante.

    À ses pieds s’étalaient à perte de vue les prairies couvertes de fleurs, les bocages, les vastes forêts tropicales et les rivières tumultueuses de Valoki.

    La cité de Leda, baignée de soleil sur sa colline, était entourée de champs où s’activaient des humains, des insectes domestiqués et de rares machines. Des ballons dirigeables se croisaient dans le ciel au-dessus de la capitale, assurant des liaisons régulières entre les principales agglomérations.

    Depuis cette branche élevée, elle pouvait même apercevoir les plus hautes tours du monastère principal. L’ancienne terimière se dressait à l’écart de la cité, à l’orée des forêts géantes d’arbres-montagne, dominant de grandes clairières bordées de villages arboricoles.

    Loin au sud, la forêt sauvage s’étirait jusqu’aux montagnes bleues de Parx qui masquaient l’horizon, auréolées d’une chape de nuages permanente. Cette immense chaîne volcanique s’étendait sur tout le continent au niveau de l’équateur, résultat d’un très ancien cataclysme. Une gigantesque faille s’était ouverte au pied de la Chaîne de Parx et les eaux de l’Océan Armaz s’y étaient engouffrées, créant la tortueuse Mer Serpentine.

    Au-delà de cette mer et des montagnes bleues, se trouvaient les terribles jungles équatoriales du Kunvel, d’où aucun explorateur n’était jamais revenu. La Valoki représentait le dernier havre de civilisation humaine avant la frontière infranchissable de l’équateur.

    La hauteur vertigineuse à laquelle Naëlis se trouvait ne l’effrayait pas, elle était liée à cette colonie d’aporims depuis la fin de son adolescence. C’était sa plus grande responsabilité. Les vallées fertiles de la Valoki étaient tout ce qu’elle connaissait du monde. Elle allait devoir s’occuper de cette ruche jusqu’au jour où elle atteindrait le rang de Matria.

    À condition de le souhaiter et de réussir les épreuves, quand j’aurai trente ans.

    Devenir Matria comme Elorine, renoncer à l’enfantement en sacrifiant toute sa vie pour l’ordre, ou bien quitter le monastère pour fonder une famille. Un choix terriblement difficile, irréversible. L’impression que sa vie était toute tracée avait quelque chose de rassurant, mais aussi d’étouffant.

    Naëlis souffla pour évacuer ses appréhensions, il ne fallait pas gâcher le moment présent. Il lui restait de longues années avant de devoir prendre cette décision qui marquerait son avenir à tout jamais.

    Le présent avait indéniablement des aspects agréables dont il fallait profiter. Une brise chaude caressait son visage et faisait danser les boucles de ses cheveux. Elle ferma les paupières, se laissa bercer par les sifflements des grandes feuilles rouges du luvaliane qui frémissaient au moindre souffle d’air.

    Elle rouvrit les yeux en reconnaissant un bourdonnement caractéristique, alors qu’une butineuse descendait dans sa direction. L’aporim se posa sur la branche, s’approcha pour placer délicatement les extrémités de ses antennes sur son front. Pendant leur bref échange, l’ouvrière lui signifia qu’elle ne pouvait pas la prendre sur son dos à cause d’une blessure en voie de guérison. La Melishaï se souvint aussitôt de quelle butineuse il s’agissait.

    L’insecte décolla pour se placer au-dessus de la jeune femme, agrippant fermement la combinaison avec ses griffes avant de s’élever dans les airs. Naëlis se laissa porter jusqu’à l’entrée de la ruche.

     

    ♦♦♦

     

     



    Book_lover
    (crédit photo : Icely88)

     

    Salutations !

    Ce n’est pas un texte inédit pour aujourd’hui, juste cette courte scène que j’ai supprimée au cours de mes réécritures. Mes tout premiers lecteurs la connaissaient déjà, elle était même plus longue, mais elle ne sera pas dans le roman finalement.

    Pourquoi ? Cette scène est surtout descriptive, elle ne contient pas d’éléments indispensables à l’histoire. Alors je l’ai coupée, pour ne garder que la partie la plus utile de ce chapitre, dans le roman. Malgré tout, il y a dans ce passage des détails qu’on ne peut pas trouver ailleurs, alors je le partage ici.

    Je voulais aussi vous donner des nouvelles du roman. J’ai bien terminé mes réécritures, je viens d’envoyer mon manuscrit à plusieurs éditeurs de science-fiction, à la fin du mois de mai.

    Avant cela en mars, j’étais arrivé à ce moment dont je parlais dans mon article sur la réécriture. Quand on a enfin le sentiment d’avoir donné le maximum, tout seul devant son texte, cette impression de ne plus pouvoir faire mieux (pour le moment avec cette histoire, en tout cas).

    J’ai alors demandé à des amis et connaissances s’ils souhaitaient lire mon roman, pour me donner leur avis. Cinq personnes se sont portées volontaires, aimant lire ou écrivant aussi, et je les remercie pour le temps qu’ils ont passé à se pencher sur mon travail.

    Comme je m’y attendais, ils et elles ont trouvé des défauts, des petites incohérences ou des fautes de français qui m’avaient échappés. Chacun de mes relecteurs a pointé des choses à améliorer, selon sa sensibilité et ses goûts personnels. Mais à part sur certaines fautes ou coquilles, à ma grande surprise je n’ai pas eu deux avis identiques. Pas deux fois la même critique !

    C’est une petite consolation, car ils n’ont pas trouvé d’incohérence majeure, un gros problème qui aurait sauté aux yeux de tous. Globalement les retours sont positifs et ça fait très plaisir.

    Mais en même temps, c’est assez troublant de voir qu’un élément du texte représente un défaut pour l’un, alors qu’il ne pose aucun problème à un autre, et vice-versa.

    Je n’ai donc pas forcément modifié tous les points soulevés. Pour certains oui, clairement, des passages méritaient une précision ou une amélioration, j’étais d’accord. Pour d’autres au contraire, les remarques de mes premiers lecteurs m’ont permis de confirmer certains choix, qui sont liés à ma sensibilité et mes goûts personnels.

    On ne peut pas faire plaisir à tout le monde, et ce n’est pas le but, même si on espère que notre histoire plaira à un grand nombre de personnes. Je pense qu’il est important d’être sincère dans les idées qu’on exprime, et parfois cela implique de prendre position, de faire des choix.

    Après avoir recueilli les retours de mes relecteurs, et réécrit encore certains passages, j’ai donc envoyé le roman à des maisons d’édition. Patience maintenant, les éditeurs reçoivent beaucoup de textes… je vous tiendrai au courant.

     

    Je suis en train de construire le scénario du tome 2, histoire de rester dans le bain. J’ai encore pas mal d’idées à exploiter dans cet univers, j’aimerais bien écrire une trilogie. Peut-être plus, on verra.

    En ce moment j’écris à la main, sur un cahier dédié au développement des idées et des personnages. Plein de notes, des schémas, des ratures… ça commence à prendre forme. Les grandes lignes sont tracées et je vais détailler tranquillement le déroulement de chaque scène, avant de commencer l’écriture proprement dite.

    On est souvent tenté de commencer l’écriture dès que l’idée de départ nous convient, mais c’est prendre le risque de bloquer devant une page blanche au bout de quelques chapitres.

    Si vous écrivez aussi, je vous encourage à ne commencer la rédaction d’une histoire que lorsque vous connaissez déjà son déroulement et sa fin. Bien préparer le scénario vous évitera des migraines pour que tout soit cohérent. Et là je peux vous assurer que le blocage de la page blanche, vous ne l’aurez pas.

    La recherche d’idées est fastidieuse, ça ne se commande pas à volonté, et même quand on a des idées il faut encore les travailler. Mais il s’agit des fondations de la maison. Quand ce travail est fait, sur une bonne base, l’écriture vient d’autant plus facilement.

    Il faut du temps pour faire les choses correctement, patience et discipline sont les meilleures conseillères.

     

    Sinon, le jeu de rôles Chiaroscuro a bien été publié en fin d’hiver comme prévu. Nous avons commencé à travailler sur un deuxième ouvrage également, j’ai repris la cartographie et ces jours-ci je bosse sur une illustration. J’ai prévu d’écrire une nouvelle d’ambiance pour le jeu aussi.

    Voilà pour les petites news.

    Dans le prochain article, je pense vous emmener faire une balade en Nemosia, avant de retrouver les errances de Bakir Meyo.

     

    À bientôt.

     

     




  • Aporims et plantes mellifères

     

    Sur Entom Boötis, les aporims sont des insectes butineurs inspirés des abeilles terriennes.

    Il en existe plusieurs espèces, certaines vivant en colonies et d’autres solitaires. Nous allons nous pencher notamment sur les aporims présentes en Valoki, qui sont alliées avec les Sœurs Ophrys et produisent le miel si particulier qui est la source de leurs facultés psychiques.

    Comme tous les arthropodes de cette planète, les aporims sont gigantesques en comparaison des espèces que nous connaissons sur Terre. Les ouvrières valokines mesurent trois mètres de long, la reine cinq. Elles ressemblent beaucoup aux abeilles avec leur tête en forme de cœur, leurs ailes transparentes et la fourrure noire qui couvre leur corps, en particulier sur le thorax.

    Cette fourrure leur est utile en retenant le pollen des fleurs qu’elles visitent. Sur leurs pattes elles ont des appendices en forme de brosses, leur servant à rassembler le pollen en « pelotes » qu’elles transportent sur les crochets de leurs pattes arrière.

    Le pollen correspond aux gamètes mâles dans la fécondation des fleurs, et pour les aporims il constitue un élément de base pour nourrir leurs larves. Avec le nectar contenu dans les calices des fleurs, elles fabriquent le miel dont se nourrissent les butineuses adultes.

    Comme elles ne récoltent le nectar que d’une seule espèce végétale à la fois, elles facilitent ainsi la fécondation en déposant involontairement le pollen d’une fleur à l’autre. Les aporims et les plantes mellifères vivent en symbiose, dans une relation de bénéfices mutuels.

     

    Abeille_1(crédit photo : DoeLay)

     

    Bien qu’elles ressemblent beaucoup aux abeilles, les aporims ont avec elles quelques différences notables en dehors de leur taille :

      • Une forme générale plus élancée. Une ouvrière adulte peut tout de même transporter jusqu’à 80 kg de charge sur son dos ou accroché à ses pattes.
      • Des ailes transparentes d’une couleur bleue intense.
      • Leur corps sombre est décoré sur l’abdomen d’un dégradé de noir, violet, bleu, vert et or.
      • Elles possèdent un double système respiratoire. Sur Terre les insectes n’ont pas de poumons. Ils respirent grâce à des spiracles, des petits orifices répartis sur tout le corps et qui permettent d’amener l’air directement aux organes. Sur Entom, un système pulmonaire primitif permet de compléter les nombreux spiracles des arthropodes. On suppose que sans ce double système respiratoire et le taux d’oxygène assez élevé dans l’atmosphère, les animaux de cette planète n’auraient jamais pu atteindre de telles dimensions.
      • De fines couches de chitine cartilagineuse et des plaques plus solides forment une structure interne qui soutient et protège les organes, reliée elle-même à l’exosquelette (la carapace externe). Si les insectes géants n’avaient pas de « squelette », comme les petites espèces de la Terre, leurs organes ne pourraient supporter leur propre poids.
      • Un dard rétractile et venimeux, lisse et bien accroché à l’abdomen, utilisable sans danger pour l’insecte piqueur.

    Contrairement aux abeilles, les aporims ne meurent pas quand elles piquent un ennemi avec leur dard, elles peuvent s’en servir sans se sacrifier. En revanche, leur glande à venin est limitée et bien moins performante que celle des vespères carnivores.

    Provoquant une paralysie foudroyante puis une mort rapide sur la plupart des êtres vivants après une piqûre, ce venin possède de nombreuses vertus médicinales lorsqu’il est ingéré, appliqué sur la peau ou dilué et injecté à faible dose. Les Sœurs Ophrys l’utilisent pour soigner les inflammations des tendons et des articulations, certaines affections de la peau et les troubles nerveux.

    Une aporim peut piquer jusqu’à cinq fois par jour, et au-delà de cette limite, un dard sans venin de soixante centimètres reste dangereux.

     

    245215850_7072393bca(crédit photo : Peter Shanks)

     

    Les ruches

    Les aporims de Valoki construisent leur nid dans les troncs des luvalianes, des arbres-montagne typiques de la région, possédant une écorce grise et de grandes feuilles rondes de couleur bordeaux. Le tronc des luvalianes se creuse naturellement de nombreuses cavités incitant certains insectes à s’y installer.

    Elles utilisent des matériaux différents pour édifier les différentes parties de la structure à l’intérieur du tronc géant, fabriqués avec les mêmes éléments de base, purs ou mélangés en proportions différentes selon leur utilisation.

    La cire est secrétée directement par les aporims grâce à des glandes spéciales.

    La propolis est formée à partir de résines végétales, les ouvrières y ajoutent de faibles proportions de terre ou de bois malaxé pour fabriquer un mortier très résistant (on parle alors de géopropolis).

    Les rayons d’alvéoles hexagonales abritent les œufs, les larves et les nymphes, tandis que les réserves de nourriture (miel et pollen) sont stockées dans de grandes jarres ovoïdes construites également avec de la cire.

    En Valoki, les ruches des aporims ne se trouvent que dans les troncs des luvalianes. On les appelle parfois les « arbres à miel ».

     

    Les sens des aporims

    – La vue : comme beaucoup d’insectes, les aporims possèdent deux types d’yeux différents.

    Les yeux composés à facettes, un de chaque côté de la tête, leur servent à avoir une vision d’ensemble très performante.

    Trois petits ronds noirs ornent aussi leur front : des ocelles. Ils ne rendent pas vraiment une image mais leur servent à détecter les différences d’intensité lumineuse (très utiles pour se déplacer dans l’obscurité de la ruche).

    – L’ouïe : les insectes n’ont pas d’oreilles mais ils captent certaines vibrations avec leurs antennes (dans l’air) et leurs pattes (dans le sol).

    – L’odorat est également assuré par les antennes, capables d’analyser la signature chimique des plantes et des animaux.

    Les yeux et les antennes sont donc les principaux organes des sens chez les aporims. Les antennes servent également aux insectes sociaux les plus évolués pour échanger directement certaines informations entre eux. Depuis la découverte du Seid, grâce à l’amplification apportée par le miel ou l’Ambremiel, les Sœurs Ophrys sont capables d’échanger des informations avec ces espèces lorsque celles-ci placent les extrémités de leurs antennes sur leur front.

    Le sens de l’orientation des aporims est très développé. En général elles se repèrent avec la position du soleil, mais on pense qu’elles perçoivent aussi le champ électromagnétique de la planète car elles retrouvent toujours leur chemin, même quand le soleil est caché par les nuages.

     

    Honey bee (Apis melifera) portrait Scale : head width = 4 mm Technical settings : - Focus stack of 18 images - Micro-Nikkor AF 60mm f/2.8D at f/5.6 on bellow(Apis melifera, une abeille à miel domestique – crédit photo : Gilles San Martin)

     

    Les ennemis

    Ces paisibles insectes végétariens ont de nombreux prédateurs. Les arachnides occasionnent des pertes importantes sur les butineuses, en particulier ceux qui tissent des pièges aériens dans la végétation.

    On peut également citer les manticres (inspirées des mantes religieuses), terribles carnivores se postant parfois directement à la sortie des ruches pour attraper des ouvrières en vol avec leurs énormes pattes ravisseuses.

    Il n’est pas rare que d’autres insectes sociaux s’attaquent aux ruches des aporims. Les myrmes sont aussi friandes de viande que de miel, ainsi que les vespères.

    L’ennemi ultime des aporims est le vospâle, un superprédateur. Inspiré du frelon terrien, il n’a pourtant que peu de points communs avec lui. C’est un grand carnassier solitaire, entièrement blanc à part ses yeux et ses ailes rouge vif, mesurant entre cinq et six mètres de long. Extrêmement agressif et protégé par une épaisse carapace ne laissant que peu de chances aux dards des aporims, le vospâle n’hésite pas à entrer dans les ruches où il fait parfois des dégâts considérables, en dévorant indifféremment les larves, les œufs et les adultes.

    Il existe également des espèces d’acariens parasites qui s’accrochent sur les malheureux insectes infestés en se nourrissant de leur hémolymphe (leur sang).

    Et bien d’autres ennemis encore…

     

    La migration

    Les aporims valokines sont migratrices. Chaque année pendant la saison ardente, la sécheresse annuelle qui dure entre 3 et 4 mois, elles quittent leurs ruches pour se rendre dans le Kunvel.

    On ignore comment elles arrivent à survivre dans les jungles noires, mortelles pour les humains. Elles restent sans doute dans les hauteurs pour éviter les brumes empoisonnées. En tout cas, elles doivent y profiter du climat équatorial constamment humide pour trouver de quoi butiner pendant que la sécheresse sévit dans la Ceinture Tropicale. Chaque année au retour des pluies, les aporims reviennent en Valoki pour retrouver leur ruche.

     

    Les végétaux mellifères

    De nombreux végétaux produisent un nectar que les butineuses utilisent pour fabriquer le miel. Les luvalianes en font partie, ainsi que la plupart des autres arbres-montagne. Seul le daruba ne semble pas les intéresser parmi ces espèces gigantesques, il est d’ailleurs hautement toxique pour les humains.

    Elles butinent également le kalem, une plante ne dépassant pas les deux mètres de hauteur, dont les fleurs offrent de magnifiques dégradés de jaune, orange et rouge, évoquant des flammes. Le kalem envahit certaines clairières en formant de grands champs, et au début de la saison ardente, sa floraison spectaculaire semble embraser ces prairies où il pousse en abondance.

    Le jojuba est aussi une plante dont le nectar plaît aux insectes butineurs. Mais depuis quelques mois au début du roman, on trouve des insectes morts à proximité des plantations de jojuba. Les Sœurs Ophrys craignent que cette plante ne concentre la pollution atmosphérique et se transforme alors en véritable poison pour les aporims. Ce qui implique aussi que la pollution des autres nations commence à avoir des répercutions jusqu’en Valoki…

     

    ♦♦♦

     

    Il existe plusieurs espèces d’aporims dont certaines sont solitaires.

    En Nemosia, celles vivant en colonie sont plus petites que l’espèce valokine et de couleur brune. Elles ne sont pas migratrices et construisent leurs ruches dans des galeries naturelles creusées par l’eau dans les falaises des hauts-plateaux. Leur miel est de moins bonne qualité et ne possède que très peu de vertus liées au Seid.

    Dans le Tharseim, il existait une espèce semblable mais creusant leurs nids sous terre comme les myrmes et certains terims, produisant un miel inférieur essentiellement composé de miellat. Mais suite à l’exploitation intensive des ressources naturelles, cette espèce a malheureusement disparu, entrainant avec elle toutes les espèces végétales sauvages dont elle assurait la pollinisation.

     

    Xylocopa_cubaecola(une abeille charpentière – crédit photo : Lymantria)

     

    Sur Terre

    Il y a beaucoup d’espèces d’abeilles différentes. Celles qui m’ont inspiré les aporims sont appelées Apis Dorsata et Melipona.

    Les Dorsata sont actuellement la plus grande espèce d’abeilles terriennes. Elles vivent en Asie et possèdent la particularité de migrer en fonction des saisons, pouvant parfois monter très haut en altitude dans l’Himalaya pendant l’été.

    Les Melipones sont des petites abeilles sans dard vivant en Amérique du Sud. La forme et la structure des ruches des aporims sont directement inspirées de leurs constructions (bâties dans des troncs d’arbres, elles stockent le miel dans des cellules en forme d’œuf).

     

    L’utilisation abusive des produits chimiques et l’urbanisation excessive sont de véritables fléaux pour les insectes butineurs. C’est un vrai problème car ils sont indispensables au bon équilibre des écosystèmes et même de notre agriculture. Réussir à trouver un compromis entre notre développement technologique et la préservation de notre environnement, c’est un des défis les plus importants de notre époque.

    Sur Entom Boötis, une partie des connaissances héritées de la Terre ont été perdues et certains peuples reproduisent malheureusement les mêmes erreurs que notre civilisation.

     

    ♦♦♦

     

    abeille-tropicale(une abeille solitaire tropicale – domaine public)

     

    Une dernière chose avant de se quitter.

    Beaucoup de gens confondent encore les guêpes et les abeilles, et les tuent sans distinction à la moindre approche. En regardant les photos de cet article, je pense que vous pouvez aisément faire la différence.

    Les guêpes s’intéressent de près au sucre et à la viande. Elles se nourrissent de fruits principalement, et le résultat de leurs prédations sert en fait à nourrir leurs larves.

    Si elles viennent visiter votre table, c’est uniquement pour se nourrir et pas spécialement pour vous agresser. Un accident est toujours possible bien sûr, mais si vous n’êtes pas allergique, vous ne risquez pas grand-chose avec un seul individu. La plupart vont fuir les humains. Une guêpe pouvant piquer autant de fois qu’elle le souhaite, un nid trop proche d’une habitation peut évidemment poser des problèmes.

     

    Yellow_jacket-wasp (une guêpe – crédit photo : Bombman356)
    Honey_bee(une abeille – crédit photo : Charlesjsharp)

     

    Les abeilles à miel sont velues, plus sombres et plus trapues que les guêpes. Elles se nourrissent exclusivement de nectar de fleurs et de miel. Contrairement aux guêpes, lorsqu’une abeille pique un humain, son dard reste coincé dans notre peau. En voulant se dégager, l’insecte arrache une partie de son abdomen et meurt. Pour une abeille, vous piquer signifie sacrifier sa vie.

    Il faut vraiment se trouver au mauvais endroit au mauvais moment pour risquer une piqûre de leur part, elles ne sacrifient leur existence que si elles estiment devoir défendre leur colonie, ou quand elles se sentent agressées.

    Si l’une d’elles vient vous déranger chez vous, il suffit de laisser la fenêtre ouverte et je peux vous assurer qu’elle repartira rapidement par où elle est entrée. Il est inutile et absurde de les tuer, il s’agit d’animaux paisibles. Nous n’aurions jamais pu les domestiquer si ce n’était pas le cas.

    Elles doivent déjà faire face à de nombreux prédateurs naturels, à notre pollution, aux pesticides mortels que certains agriculteurs répandent allègrement sur les cultures…

    Elles sont indispensables à la pollinisation de nombreux végétaux sauvages ou cultivés. Alors autant que possible, laissons vivre ces butineuses productrices de miel. Merci pour elles.

     



     


  • La Vallée des Mousses

     

    Au pied des hauts-plateaux qui marquent la frontière entre la Nemosia et la Valoki, il existe un lieu à part, une vaste cuvette marécageuse souvent envahie par la brume, entourée de forêts tropicales au sud et de falaises escarpées au nord. On appelle cet endroit la Vallée des Mousses.

    Elle abrite de nombreuses espèces de mousses, fougères arborescentes et champignons géants, ainsi qu’une faune adaptée aux milieux humides. Il existe bien sûr quantité d’autres lieux envahis par les mousses et les champignons, mais celui-ci possède la particularité d’abriter également une petite peuplade qui est toujours restée à l’écart des autres humains.

     

    vallee-des-mousses(crédit illustration : Torley)

     

    La seule agglomération de la Vallée des Mousses est un grand village nommé Rizom. Située tout au fond de la vallée, au pied des falaises nemosianes, cette bourgade se divise en deux parties distinctes.

    Dans le cirque de parois verticales est creusé tout un réseau de galeries et de grottes dans la roche, tandis qu’à l’extérieur s’étendent des constructions semblables à celles que l’on peut trouver partout ailleurs dans la Ceinture Tropicale : des huttes et des petites maisons de terre arrondies, parfois pointues et spiralées, mais ici recouvertes d’un tapis végétal de mousses.

    Ses habitants s’appelaient autrefois les Riziens, mais en raison de leur habileté à cultiver et utiliser les mousses qui poussent dans la région,  à l’époque du roman ils portent le nom de Mousserands.

    Seuls les véritables tisserands des mousses portaient ce nom à l’origine, puis il a fini par s’étendre à tous les habitants du village. Les mousses sont omniprésentes dans leur vie quotidienne. Ils consomment plus de cent trente espèces de mousses, s’habillent de mousses, dorment sur des lits de mousses, décorent leurs murs de tissages de plantes et façonnent même de superbes sculptures de végétaux vivants.

    Les Mousserands ont la peau pâle pour des habitants de la Ceinture Tropicale, ils sont généralement bruns et peu corpulents, voire maigres. Ils passent l’essentiel de leur temps à l’ombre, dans des cavernes ou des zones humides, cultivant des mousses et des champignons, pratiquant l’élevage d’animaux cavernicoles.

    Leur mode de vie austère ne les empêche pas d’être un peuple pacifique, ingénieux et raffiné, spécialisé dans toutes les utilisations possibles des champignons et des mousses végétales qui abondent dans leur secteur.

     

    mousses-foret(crédit photo : Philip Halling)

     

    Les Mousserands se réclament comme étant un peuple à part entière, ne souhaitant appartenir à aucune des deux nations dont ils occupent une frontière commune. Les Valokins et les Nemosians ont toujours respecté leur volonté d’indépendance mais de fait, personne ne se soucie vraiment de leur sort.

    C’est un peuple isolé vivant en complète autarcie, le commerce de leurs œuvres n’est dû qu’à de rares marchands étrangers suffisamment habiles pour faire des affaires avec eux. Les productions artisanales et artistiques typiques de ce village sont prisées dans les milieux aisés de la Ceinture Tropicale, et très chères.

    Ils entretiennent des relations distantes avec les autres communautés humaines, bien qu’ils soient restés proches des Valokins pendant très longtemps.

    À peine sept ans avant le début du roman, il existait encore un dispensaire des Sœurs Ophrys à Rizom. Mais par l’intermédiaire d’un certain Tiaz Modanio, un marchand nemosian réputé pour ne pas être embarrassé par les scrupules, ils ont commencé à accéder à certains objets technologiques provenant du Tharseim. Et à travers ces transactions ils ont été aussi touchés par la propagande anti-Valokins des nordiques.

    Les Mousserands sont pourtant réputés pour leur gentillesse, qui contraste fortement avec leur apparence primitive et surtout avec l’ambiance morne des marécages nauséabonds qui les entourent.

    Le village dispose encore d’un RIV (Relais des Insectes Voyageurs) pour accueillir les gens de passage avec leur monture. Malgré le développement récent de moyens de transport modernes en Nemosia, et l’utilisation de ballons dirigeables en Valoki depuis de nombreuses décennies, les voyages à dos d’insecte représentent encore le moyen de transport individuel le plus utilisé dans toute la Ceinture Tropicale.

    La plupart du temps, les insectes du RIV sont des odolules (cousins des libellules terriennes) réputées pour leur maniabilité, leur endurance et leur vitesse. Les montures du RIV se louent à la journée, passent la nuit dans un relais et sont dressées pour regagner toutes seules leur foyer lorsqu’on les libère au petit matin. Comme elles n’ont pas beaucoup de prédateurs et sont habituées à voler très haut, en général tout se passe bien.

    Ainsi, lorsqu’on ne veut pas voyager dans les transports aériens en commun, souvent lents et coûteux, ne desservant que les grandes villes, le plus simple est de passer par le RIV. Il faut être capable de diriger et s’occuper d’une odolule, il faut changer de monture chaque jour, mais les relais sont nombreux dans les deux grandes nations tropicales et il en existe même, plus rares, dans le Calsynn.

    Odolule(domaine public)

     

    Mais revenons à Rizom dans la Vallée des Mousses.

    Dans la partie troglodyte du village, hormis quelques habitations, les grottes les plus spacieuses sont réservées aux montures ainsi qu’à des élevages d’animaux cavernicoles.

    Parmi ces arthropodes élevés essentiellement pour leur viande, on trouve des copoces à la chair blanche, qui sont capables de se replier dans leur carapace conique s’ils se sentent en danger. Les copoces ne sont pas des insectes mais des crustacés terrestres (comme les cloportes sur Terre), ils possèdent quatorze pattes. Les Mousserands les élèvent pour leur viande et leurs œufs, en les nourrissant de végétaux.

    Il y a également des plismes à carapace grise, paisibles mangeurs de champignons et de moisissures, dont la chair ferme et parfumée évoque celle de la langouste.

    Des triules bien plus dangereux habitent aussi ces grottes, en captivité. Grands myriapodes au long corps triangulaire dont chaque angle est garni d’une rangée de pattes, leur permettant de se déplacer sur presque n’importe quelle surface en ayant toujours aux moins deux rangées de membres accrochées au sol ou au plafond.

    Les triules possèdent des piques venimeuses réparties sur tout leur corps de mille-pattes, dont les Mousserands extraient traditionnellement le poison pour enduire leurs armes blanches. Cette coutume tend évidemment à disparaître depuis l’arrivée d’armes fabriquées dans le Tharseim.

     

    Il y a bien sûr quantité d’animaux sauvages dans la Vallée des Mousses. On peut citer les drosines habitant les zones marécageuses (inspirés des sciarides, les mouches du terreau). Ces insectes volants se nourrissent principalement de végétaux en décomposition.

    Ils pondent dans le sol, avec une nette prédilection pour la terre fraîchement retournée par un insecte fouisseur ou l’agriculture humaine. Leurs larves dévorent les racines des plantes et font des ravages dans les champs. Les Mousserands appréciant leur viande, ils labourent certains secteurs sans rien y planter, pour en faire des zones d’élevage.

    Les cilides sont des insectes ailés des zones humides tropicales, vampires se nourrissant à l’origine exclusivement de l’hémolymphe (l’équivalent du sang) d’autres espèces d’insectes. Leur tête ne possède pas de mandibules mais une longue trompe rigide dont l’extrémité est pointue comme une grande aiguille. Ils apprécient particulièrement d’agresser les chenilles ou autres animaux sans armure, mais peuvent aussi enfoncer leur trompe entre les plaques des carapaces.

    Depuis l’arrivée des humains sur Entom, ils se sont adaptés à leur sang riche en fer constituant pour eux un mets de choix. La chair des humains est bien fragile face à leur trompe-aiguille et il n’est pas rare que ceux-ci succombent à la blessure avant d’être vidés de leur sang.

     

    Cilide(crédit photo : Alvesgaspar)

     

    Pour se protéger des prédateurs de la région, les Mousserands utilisent toutes sortes de techniques. Comme ils connaissent très bien leur environnement, de nombreuses préparations naturelles les aident à repousser les insectes géants.

    Ils s’enduisent parfois le corps d’écorces d’arbres réduites en poudre, de crèmes à base de sève, de feuilles ou de fleurs de certains végétaux. À intervalles réguliers partout dans leur village, des braséros consument nuit et jour des plantes dont la fumée incommode les arthropodes.

    Depuis quelques années, les habitants de Rizom utilisent eux aussi les diffuseurs de phéromones artificielles fabriqués dans le Nord pour repousser les animaux sauvages. Les braséros ne se sont pas éteints pour autant, sans doute encore utiles pour masquer les relents nauséabonds des marécages tout proches.

    Malgré leur intérêt récent pour la technologie, c’est un peuple fier de ses traditions et beaucoup de leurs habitudes sont restées inchangées depuis des siècles.

    Chez les Mousserands il n’y a pas de chef, mais un petit comité de sages élus par l’ensemble des adultes du village. Chaque mois, quand la grande lune bleutée nommée Enil est pleine, tout le village se réunit pour discuter des décisions à prendre. Ainsi, même si les sages ont souvent le dernier mot, toute la population est consultée pour chaque décision importante.

    Tous les ans, la place de sage peut d’ailleurs être remise en question par les villageois, s’ils sont mécontents de ceux qui sont censés les conseiller avec justesse et bienveillance.

    Hommes et femmes peuvent être élus comme sages quel que soit leur âge et leur rôle dans cette petite société, en fonction de leurs aptitudes réelles et non pas de leur statut social. Il n’y a aucun avantage particulier à en faire partie.

    Chez les Mousserands le pouvoir n’est pas un privilège, c’est un honneur mais avant tout une responsabilité.

     

    ♦♦♦

     

    Le voyage de Naëlis et Elorine les amenant à passer par la Vallée des Mousses, vous aurez l’occasion de découvrir cet endroit à travers leurs yeux, dans le roman.

     

    Pour finir, je souhaite partager avec vous cette réflexion d’un auteur de science-fiction que j’aime beaucoup :

    « Un humain sophistiqué peut devenir primitif. Cela signifie en réalité que l’existence humaine change. Les anciennes valeurs changent, sont reliées au paysage avec ses plantes et ses animaux.

    Cette forme de vie nouvelle exige une connaissance pratique de ce réseau complexe d’évènements simultanés que l’on désigne sous le nom de nature. Elle exige une dose de respect pour la puissance d’inertie de tels systèmes naturels. Lorsqu’un humain acquiert cette connaissance pratique et ce respect, c’est alors qu’on le dit « primitif ».

    Le contraire, bien sûr, est également vrai : le primitif peut devenir sophistiqué, mais non sans subir d’effroyables dommages psychiques. »

     

    Frank Herbert – Les Enfants de Dune, introduction chapitre 13 (Le Commentaire de Leto, d’après Harq al-Ada).

     



     


  • L’épreuve des Shaïli

     

    Valoki, province de Leda – Année 606.


     Le dirigeable tournait lentement au-dessus d’un samuca sous une pluie battante. À son bord, plusieurs Shaïli et Matria de l’ordre Ophrys observaient attentivement les alentours dans l’attente d’un mouvement dans les airs.

    L’arbre-montagne gigantesque avait une écorce bleutée, des feuilles ovales vert-de-gris. Les fruits que le samuca produisait à la fin de la saison ardente ressemblaient à des gros raisins jaunes de la taille de citrouilles. Leur chair et leur jus sucrés étaient souvent conseillés pendant les périodes de fatigue ou de convalescence, en raison de leur haute teneur en vitamines.

    Les graines torréfiées étaient utilisées comme élément de base d’une boisson chaude appelée muca. Ressemblant un peu au café, cette boisson très appréciée était souvent accommodée d’épices et de miel en Valoki.

    Mais ce jour-là, la saison sèche était bien loin et les Sœurs n’affrontaient pas le mauvais temps pour faire de la botanique. Matria Aemi s’inquiétait pour sa meilleure élève.

    — La pluie ne lui facilite pas la tâche, dit-elle en s’adressant à Matria Elorine. Ça fait un moment qu’elle a commencé à lancer des appels… Vous pensez qu’elle a des chances de réussir ?

    Le regard bleu clair d’Elorine exprima brièvement un léger agacement.

    — Je vous trouve bien trop attachée à son succès, si vous me permettez. Il s’agit de son épreuve et non de la vôtre. Son échec ne remettrait absolument pas en cause la qualité de votre enseignement.

    — C’est la première fois que je forme une Koré parvenant à réussir trois défis sur les quatre, c’est très excitant. Mais vous avez raison… comme toujours.

    — Il m’arrive de me tromper, rectifia Elorine, mais merci. Les averses compliquent le bon déroulement de son épreuve, en effet. Les vespères ne sortent pratiquement pas les jours de mauvais temps, votre élève risque de ne pas pouvoir accéder au nid. Et si elle y parvient, elle devra faire face à l’ensemble de la colonie. Mais les aléas du climat font partie intégrante de cet examen et…

    — Pardonnez-moi, Matria, l’interrompit une Ordoshaï. Toutes mes excuses. Je crois que c’est elle.

    Elle désignait une vespère s’élevant dans les airs avec une silhouette humaine sur son dos. L’insecte et la jeune femme en robe vert pâle montèrent doucement autour du samuca, alors que la pluie semblait se calmer. Elles parvinrent au niveau de l’énorme nid grisâtre accroché contre le tronc, et disparurent à l’intérieur.

    vespiary-

     

    Naëlis prit une autre cuillère de miel dans le pot qu’on lui avait confié pour cette partie de l’épreuve, avant de descendre de sa monture au milieu des gardiennes insectes. Mieux valait maintenir les effets du miel avant qu’ils ne s’estompent.

    Pour le moment, elle était acceptée.

    Tout en projetant des ondes apaisantes en continu, elle caressa un instant la tête de sa monture pour la remercier. Cette dernière avait réagi aux appels de son sifflet spécial alors qu’elle commençait à désespérer de pouvoir atteindre le nid. Elle avait dû se hisser par ses propres moyens sur une branche pour augmenter ses chances, et après d’interminables appels infructueux, cette vespère était enfin venue à sa rencontre malgré les averses qui alourdissaient ses ailes. L’insecte semblait apprécier cette marque de reconnaissance.

    Les parois du nid de cellulose évoquaient du papier mâché. Il s’agissait bien de fibres de bois que les ouvrières rognaient sur l’écorce des arbres et mélangeaient avec leur salive pour construire leur foyer.

    Des dizaines de vespères s’agitaient dans l’immense structure, toute la colonie restait à l’intérieur en attendant le retour du beau temps. Certaines s’approchèrent pour renifler l’humaine inconnue. Ressemblant à des guêpes géantes dont la carapace orange était parcourue de tigrures noires, ces insectes faisaient partie des prédateurs les plus redoutables en Valoki.

    La jeune femme respira profondément pour garder son calme et rester concentrée. À la moindre erreur, les prédateurs ailés risqueraient de se jeter sur elle et n’en feraient qu’une bouchée.

    Elle n’était encore qu’une Koré et ne portait pas de pierre d’Ambremiel. Pour amplifier ses facultés psychiques, seul le miel fabuleux des aporims lui permettait de se faire accepter dans le nid géant. Le miel offrait l’avantage d’ouvrir les perceptions des initiées au Seid, mais il produisait également un effet décontractant sur le corps et l’esprit. Un atout précieux pour faire face au stress.

    Naëlis observa la galerie d’accès qui s’enfonçait dans le nid grouillant d’insectes ailés. Des lumines avaient été installées à intervalles réguliers pour l’occasion. Mais elle savait qu’en parvenant à devenir une Shaïli, elle devrait ensuite affronter les ténèbres avec bien moins de lumière.

    Elle avança calmement au milieu des ouvrières armées de mandibules et d’un dard rétractile terriblement venimeux. Contrairement aux aporims butineuses, les vespères pouvaient piquer autant de fois qu’elles le voulaient et s’avéraient nettement plus agressives. Il était logique que la série de tests se termine par la visite d’un de leurs nids.

    Naëlis avait déjà brillamment réussi les trois autres épreuves. À moins que l’entretien final avec les Veneris ne se passe mal, elle était pratiquement sûre d’acquérir le titre de Shaïli et de pouvoir choisir entre trois spécialisations sur quatre. Même si elle ne souhaitait pas devenir une Ordoshaï, réussir auprès des vespères serait pour elle une immense fierté. Une réussite totale.

    Ici dans la structure de cellulose, il était inutile d’utiliser des crochets à cire comme dans les ruches des aporims. La construction des vespères était suffisamment irrégulière et couverte d’aspérités pour que ses mains et ses pieds trouvent de nombreuses prises. Elle commença à escalader la structure vers les étages supérieurs.

    Wasp-nest(crédit photo : Richerman)

     

    Il n’était pas facile de maintenir son bouclier émotionnel tout en fournissant des efforts physiques importants. Quand elle arriva au premier niveau, Naëlis prit conscience de sa fatigue un peu brusquement.

    Plusieurs vespères se précipitèrent vers elle comme si elle représentait une menace. Des mandibules claquèrent tout autour, elle dû se jeter sur le côté pour éviter un coup de dard qui manqua de l’empaler. Malgré l’essoufflement de l’escalade, elle mit toutes ses forces dans son halo psychique. Les grands prédateurs se calmèrent aussitôt.

    C’était moins une… se dit-elle. Quatrième jour d’examens, je commence vraiment à fatiguer.

    À travers le tissu, elle effleura le diffuseur de phéromones artificielles qu’elle portait dans une poche de sa robe. Si les choses tournaient vraiment mal, le cylindre métallique pourrait lui sauver la vie, mais aussi la disqualifier. Elle savait que plusieurs Sœurs Ordoshaï étaient discrètement postées dans des recoins sombres du nid géant, pouvant intervenir en cas de problème grave mais aussi rapporter le déroulement de l’épreuve, ses succès et ses erreurs.

    Je dois réussir.

    Naëlis prit encore un peu de miel, l’effet s’estompait si vite. Il lui tardait d’obtenir le titre de Shaïli pour accéder au pouvoir permanent conféré par l’Ambremiel. Tout serait alors beaucoup plus simple. Elle allait enfin s’élever au même rang que sa tendre amie Liselle. Un peu plus âgée, celle-ci portait déjà la robe bleue des Shaïli depuis près de trois ans.

    Allez courage. Encore quelques efforts…

    Des dizaines d’alvéoles tapissaient le rayon du premier niveau, abritant les œufs, les larves et les nymphes des vespères. Les ouvrières veillaient en permanence sur la progéniture de leur reine, les nettoyaient, leur apportaient de la nourriture, les aidaient à s’extraire de leur cellule au moment de leur transformation finale. Naëlis n’avait pas le temps de s’offrir un détour pour visiter les différents rayons.

    Tout en veillant à maintenir une intensité suffisante dans sa bulle de protection mentale, elle gravit encore un niveau, s’accrochant aux murs irréguliers, fibreux, marqués par les nombreux passages des Sœurs qui s’étaient succédé pour s’occuper de cette colonie. Et moins régulièrement, par les jeunes Koré adultes venues passer l’épreuve des Shaïli.

    Elle se plaqua contre une paroi pour laisser passer tout un groupe de vespères se dirigeant vers la sortie. L’agitation semblait reprendre dans le nid, la pluie avait sans doute cessé dehors. Les ouvrières reprenaient leurs activités à l’extérieur, cherchant sans cesse des matériaux pour agrandir et consolider leur foyer, des morceaux de fruits et de la viande pour nourrir leur colonie.

    Naëlis mit toute sa volonté en œuvre pour escalader deux niveaux supplémentaires. Elle arriva enfin au rayon qui lui semblait le plus récemment construit, où elle avait le plus de chances de trouver la reine. Elle était en nage.

    Après avoir pris une bonne dose de miel, elle se faufila entre les alvéoles et les ouvrières en prenant soin de les déranger le moins possible. Agir dans la précipitation au risque d’abîmer une alvéole serait la dernière chose à faire.

    Guepe_nid(crédit photo : J-Luc)

     

    Les ouvrières étaient de plus en plus nombreuses à se diriger vers la sortie.

    Elle aperçut enfin l’énorme reine à la carapace plus foncée que ses filles, presque rouge, qui s’affairait pour pondre continuellement, remplissant chaque alvéole vide avec un œuf translucide. Sur une de ses pattes avant était accrochée une écharpe de couleur bleu pastel, l’objet que Naëlis devait rapporter pour valider cette partie de l’épreuve. C’était le moment le plus délicat.

    Elle s’approcha doucement de la reine en mettant toute son énergie dans son halo protecteur, tout en gardant une main dans la poche où se trouvait le diffuseur de phéromones répulsives. Juste au cas où…

    La souveraine de la colonie se tourna vers elle, monstre de près de sept mètres de long. La gorge de Naëlis était sèche, ses jambes tremblaient alors qu’elle s’agenouillait pour présenter ses hommages. L’énorme tête se pencha vers elle, les extrémités des antennes se posèrent sur son front.

    L’humaine et l’insecte partagèrent des images mentales, des souvenirs, des sensations. Naëlis projeta l’image de l’écharpe bleue, accompagnée d’un profond respect. La reine approuva et retira ses antennes. La jeune femme se releva, dénoua le morceau d’étoffe sur la patte de l’insecte et le passa autour de son propre cou.

    Elle s’inclina à plusieurs reprises en reculant de quelques pas, puis se tourna et se dirigea calmement vers le tunnel d’accès. Son cœur tambourinait dans sa poitrine.

    Elle parvint à regagner la sortie sans encombre. Dehors le ciel était à nouveau dégagé, le dirigeable s’était suffisamment rapproché pour poser une passerelle à l’entrée du nid des vespères. Naëlis fut accueillie par de chaleureuses félicitations.

    Il ne lui restait qu’à passer la dernière partie de l’examen théorique, puis l’ultime entretien avec le Conseil Veneris. Elle allait pouvoir revêtir la robe bleue des Shaïli et recevrait l’honneur de porter une pierre d’Ambremiel.

    Alors que le dirigeable retournait vers le monastère, Naëlis profita d’un moment d’isolement de Matria Elorine pour aller lui parler en privé.

    — Veuillez m’excuser, Matria, dit-elle en s’inclinant brièvement. Nous nous étions déjà rencontrées, vous en avez souvenir ?

    — Je me rappelle de toi, oui.

    — Voilà, euh… si je réussis la dernière étape de l’épreuve, je souhaiterais intégrer la branche des Melishaï et je… accepteriez-vous d’être mon guide, Matria Elorine ?

    Elorine parut surprise un court instant, haussant un seul sourcil.

    — Tu es une très bonne élève, je vais y réfléchir. Nous en reparlerons quand tu auras confirmé ta réussite auprès du Conseil.

    — Vous n’y voyez pas d’objection c’est vrai ?

    Le visage de Naëlis s’illumina d’un grand sourire.

    — Nous verrons, nous verrons. Pas de précipitation jeune fille.