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  • Le chasseur et la musicienne

     

    Valoki, province du Jailong – Année 599 du calendrier local.

     

    Ayana se leva avant le point du jour, prit ses affaires et rejoignit Silverio à la sortie de leur village. C’était l’heure bleue, ce moment magique n’appartenant ni au jour ni à la nuit. Les maisons-coquillage ne ressemblaient encore qu’à des silhouettes sombres imbriquées dans la végétation géante.

    Le chasseur venait juste d’arriver au lieu de rendez-vous. Il jaugea la tenue de sa nouvelle partenaire avec une petite grimace.

    — Le gris, c’est pas idéal comme camouflage en forêt.

    — Je n’ai rien de moins coloré…

    — On fera avec. Tu as ton instrument et ton diffuseur ?

    Ayana acquiesça en désignant son sac à dos, encore mal réveillée. Son métier de musicienne l’amenait souvent à veiller tard, il était rare qu’elle se lève aussi tôt et cette partie de chasse était pour elle une nouveauté.

    Tous deux portaient des baudriers d’escalade. Silverio était vêtu de vêtements bariolés de couleurs mates, kaki, brun et vert, adaptés pour se fondre dans la végétation. Le large canon aplati d’un fusil lance-étoiles dépassait de son dos. Il s’approcha d’elle en reniflant à plusieurs reprises.

    — Pas de savon, pas de parfum ce matin ? Parfait. Ce serait dommage de tout gâcher par coquetterie.

    — Je ne suis pas stupide, répondit-elle un peu vexée.

    — Je vois ça. Désolé, j’ai déjà eu des mauvaises surprises…

    Nombre d’insectes possédaient un odorat très performant, une odeur étrangère risquerait de trahir la présence du duo. La discrétion était de mise. Les deux partenaires activèrent temporairement leurs diffuseurs de phéromones répulsives, des petits appareils qu’ils portaient en bandoulière.

    Ils se mirent en route silencieusement, Silverio en tête, se frayant un chemin dans la végétation tropicale entre les troncs des arbres gigantesques. Les derniers insectes nocturnes regagnaient leurs cachettes alors que la lumière du jour redonnait ses couleurs à la forêt. Les arthropodes diurnes commençaient à s’activer. Aux abords des agglomérations, il s’agissait principalement d’insectes sociaux cohabitant sans problème avec les humains, grâce à leurs alliances avec les Sœurs Ophrys.

    Des ouvrières myrmes, ressemblant à des fourmis géantes de couleur jaune, se faufilaient dans tous les sens à la recherche de nourriture et de matériaux de construction. D’inoffensifs insectes saprophages mangeaient des débris végétaux en voie de décomposition, tandis que les nécrophages nettoyaient les restes de cadavres abandonnés par les prédateurs nocturnes. Quelques carnivores étaient tapis dans la végétation, mais tous les évitaient grâce à la protection chimique des diffuseurs.

    Des insectes volants commençaient à s’agiter alors que les premiers rayons de soleil caressaient la canopée, loin au-dessus. D’énormes chenilles rampaient dans la végétation à la recherche de feuilles tendres.

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    Après une bonne demi-heure de marche, Silverio s’arrêta pour se dissimuler derrière un grand tronc à l’écorce blanchâtre et rugueuse, en faisant signe à Ayana de l’imiter. Il tendit le doigt pour désigner une branche sur un autre arbre géant.

    — J’ai repéré un solioque femelle qui se planque là-haut pendant la nuit, dit-il à voix basse. Pour éviter de l’effrayer, on va monter sur cet arbre (il tapota le tronc à côté d’eux). J’ai installé des cordes hier… Prête pour la grimpette ?

    — On va dire que oui.

    Le regard du chasseur eut un éclat rieur, un léger sourire se dessina sur son visage basané, mais il ne fit pas de commentaire. Ils contournèrent encore le tronc géant pour se placer du côté opposé à l’arbre qui les intéressait, où pendaient effectivement des cordes d’escalade. Ayana passa la première tandis que Silverio s’occupait de son assurage.

    Une fois parvenus tous les deux sur la branche voulue, le chasseur et la musicienne détachèrent leurs mousquetons. Silverio se munit de son fusil et Ayana de son shak, une longue flûte torsadée, taillée dans la chitine d’un tube à vent de solioque mâle.

    Ils avancèrent prudemment sur l’énorme branche à l’écorce claire qui rejoignait une branche verte et lisse de l’arbre voisin. Silverio se posta derrière les feuillages, suivi aussitôt par Ayana. Ils coupèrent leurs appareils répulsifs.

    Désormais, ils devaient rester sur leurs gardes. Avec l’arrivée du soleil, les arthropodes étaient de plus en plus nombreux à s’activer dans la forêt. Sans leurs diffuseurs de phéromones, les deux humains seraient facilement à la merci du premier prédateur sauvage.

    Sous une branche voisine était accrochée une chrysalide agitée de soubresauts. Le cocon se déchira sous leurs yeux et ils assistèrent à la naissance d’un merveillon, spectacle bouleversant de beauté. Les immenses ailes orange de l’insecte se déployèrent comme des pétales de fleur alors qu’il se séparait de son abri de soie, puis après quelques battements hésitants, il s’envola pour disparaître dans la végétation.

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    (crédit photos : Diego Delso et Friedrich Böhringer)

     

    Juste en face, sur l’arbre vert au tronc lisse qui semblait recouvert de cire végétale, le solioque que le chasseur avait repéré était en train de prendre son repas, utilisant son rostre pour percer l’écorce de l’arbre et se nourrir de sa sève.

    Les solioques siffleurs étaient des insectes particuliers dont les mâles, en propulsant de l’air dans des tubes de différentes tailles sur leur dos, produisaient des sons très agréables pour l’oreille humaine. Par beau temps, lorsque ces paisibles végétariens solitaires n’étaient pas en train de se nourrir de sève ou de se reproduire, ils aimaient se placer en hauteur dans la végétation pour se mesurer dans des joutes musicales.

    Un premier solioque commençait par une mélodie assez simple, puis un deuxième reprenait le même thème en ajoutant un peu de complexité. Un autre tentait de faire encore mieux, et ainsi de suite, jusqu’à ce que la plus belle mélodie l’emporte. Tous les solioques du secteur se relayaient jusqu’à ce que le vainqueur du moment soit implicitement admis par les autres, qui ne le défiaient plus. Le gagnant finissait par se lasser de siffler sans adversaire et recommençait à se nourrir ou changeait de coin.

    Un autre solioque lançait alors une nouvelle mélodie, et les joutes se poursuivaient ainsi jusqu’au coucher du soleil. Ils semblaient toujours tomber d’accord sur la qualité du meilleur chant et ménageaient régulièrement de courtes pauses pendant leurs monologues, pour laisser une ouverture à d’éventuels candidats à la surenchère.

    Certains musiciens humains tentaient parfois de se joindre à la compétition.

    Si les plus maladroits ne récoltaient que des protestations musicales de la part des insectes chanteurs, les meilleurs réussissaient parfois à s’imposer et un silence respectueux leur accordait l’espace sonore pendant un moment.

    Au cours de la période de reproduction, c’est par leurs chants que les solioques mâles attiraient les femelles. Il arrivait que des musiciens et des chasseurs valokins s’associent pour tenter d’en piéger une pendant la saison idoine. Outre leur viande savoureuse, elles possédaient également des ornements très appréciés sur leur carapace. Mais leur vivacité et leur vigilance les rendaient difficiles à chasser, sans un appeau pour les amadouer.

    Après que Silverio se soit assuré qu’aucun danger n’était proche, Ayana commença à souffler quelques notes dans son shak, imitant à s’y méprendre les sons des solioques.

    Sur sa branche, la proie s’arrêta aussitôt de se nourrir et sembla regarder dans leur direction. Tranquillement, tout en répétant en boucle une première mélodie simple, la musicienne commença à y ajouter des notes.

    melody

    C’est alors qu’une autre musique répondit à la sienne, provenant d’un arbre plus éloigné. Le thème reprenait parfaitement celui d’Ayana, en y ajoutant d’autres notes le rendant encore plus subtil et compliqué.

    — Merde, murmura Silverio. Un mâle…

    Ayana s’arrêta de jouer pour laisser le concurrent s’exprimer, écoutant attentivement son chant. Dès que le solioque mâle s’interrompit, elle reprit le thème en ajoutant à son tour de nouveaux trilles.

    Sur sa branche, la femelle solioque semblait hésiter entre ses prétendants, tournant sa grosse tête ovale d’un côté et de l’autre.

    Silverio écouta avec admiration la mélodie développée par son associée. Ayana était une musicienne accomplie et elle s’était renseignée sur les mœurs des solioques, vraisemblablement. Elle s’y prenait bien mieux que les autres musiciens avec lesquels il avait tenté cette expérience.

    Le chasseur scrutait attentivement la végétation alentour. Si un prédateur venait lui aussi à confondre la musicienne avec un insecte, les deux partenaires de chasse risqueraient de devenir des proies.

    Après quelques échanges musicaux, le solioque mâle abandonna la compétition. Ayana avait gagné mais Silverio pouvait voir la sueur coulant sur son visage tendu par l’effort, ses veines gonflées sur son cou et ses tempes alors qu’elle poursuivait courageusement ses envolées mélodieuses.

    Les muscles du chasseur se tendirent, ses mains resserrèrent leur étreinte sur le fusil. La femelle solioque s’approchait. Elle passa sur leur branche, hésitante, cherchant du regard ce congénère doué qu’elle ne parvenait pas à voir. Il pointa son fusil vers elle entre deux feuilles géantes. Encore quelques mètres…

    Une arane-tambour surgit alors de sous la branche et se jeta sur Ayana.

    La musicienne fit un bond sur le côté dans un geste réflexe. Son intuition lui sauva la vie. Les crochets du grand arachnide sifflèrent dans le vide, seule une extrémité pointue lacéra le pantalon et la chair sur une de ses jambes. Elle s’écroula aussitôt, neutralisée par le puissant venin paralysant.

    Silverio la retint de justesse avant qu’elle ne tombe de la branche, tourna son arme vers le prédateur à toute vitesse et deux étoiles de métal incandescent jaillirent de la gueule du fusil. Un des projectiles blessa l’arane à une patte, l’autre se ficha dans le tronc de l’arbre avant de s’éteindre.

    Dimorphic_Jumping_Spider(crédit photo : Opoterser)

     

    L’arthropode et l’humain se retrouvèrent nez-à-nez. L’arachnide géant recula de quelques pas hésitants pour faire face à son nouvel adversaire. De sa plaie s’écoulait un liquide jaunâtre. Le prédateur évitait de s’appuyer sur sa patte blessée mais en possédait sept autres.

    L’arane-tambour entama alors l’étrange danse pour laquelle son espèce avait été baptisée ainsi. S’appuyant sur cinq membres, elle dressa deux pattes en l’air et souleva son abdomen coloré vers Silverio. Les dessins de couleurs vives y évoquaient une sorte de visage reflétant la lumière en furtifs éclats chatoyants.

    Tout en effectuant de curieux pas d’un côté et de l’autre, l’arane faisait vibrer son abdomen en frappant dessus avec ses deux pattes dressées, produisant un martèlement hypnotique ponctué de bruits de crécelle. Quatre des huit yeux ceinturant sa grosse tête fixaient le chasseur avec avidité.

    Profitant de cette danse perturbant sans doute la plupart des proies, Silverio réactiva fébrilement son diffuseur de phéromones et tira un troisième coup de fusil. L’étoile de métal, rougie chimiquement par la friction dans le canon, se ficha dans la branche au pied de l’arachnide en émettant un sifflement étouffé et une petite volute de fumée grise.

    La nervosité rendait le chasseur maladroit. L’arane-tambour écarta ses crochets à venin, prête à bondir.

    Les effluves du diffuseur lui parvinrent alors. Elle s’enfuit sans demander son reste, disparut sous la branche en un éclair et se laissa glisser jusqu’au sol au bout d’un long câble de soie sortant de son abdomen.

    Silverio se précipita vers Ayana. La jeune femme avait les yeux grands ouverts, totalement paralysée mais encore consciente. Pas un instant à perdre. Il activa également le diffuseur de sa partenaire, la souleva à bout de bras pour la placer en travers de ses épaules. Il descendit de l’arbre à toute vitesse et se mit à courir vers le village avec son fardeau.

    Heureusement pour la musicienne, le chasseur atteignit le dispensaire des Sœurs Ophrys avant que le venin paralysant ne l’empêche de respirer.

    Les moniales la soignèrent à l’aide de leurs pouvoirs, d’onguents et de décoctions de plantes. Elle dut garder le lit quelques jours durant lesquels Silverio resta à son chevet autant qu’il le pouvait. Ensuite, elle boita encore une bonne semaine mais ne garda pas de séquelles.

    Pour cette première tentative, ils rentrèrent donc bredouilles. Le chasseur et la musicienne se promirent de retenter l’expérience avec un troisième larron pour faire le guet, et de meilleures protections contre les prédateurs. La chasse au solioque siffleur était réputée très difficile, ce n’était pas exagéré.

    Dans la forêt, le solioque femelle changea de secteur, se trouva un véritable mâle pour s’accoupler et put continuer tranquillement sa vie pendant un moment. Elle l’avait échappé belle.

    Par un caprice du destin, un cousin de l’arachnide qui lui sauva involontairement la vie ce jour-là réussit à la dévorer quelques semaines plus tard.

    Female_Jumping_Spider(crédit photo : Thomas Shahan)

     

    P.S : Elles sont belles ces araignées, non ? Une espèce particulièrement fascinante m’a inspiré les aranes-tambour.

    Il s’agit de l’araignée-paon, minuscule arachnide australien de 4mm dont les mâles sont de véritables artistes. Chez eux, la danse sert de parade nuptiale pour séduire les femelles moins colorées. Regardez cette merveille :

     


    (Danse de l’Araignée Paon par tibiscuit-com)

     

    Quant aux solioques siffleurs, leur nom vient évidemment du mot soliloque, mais ils sortent tout droit de mon imagination. Sur un monde rempli d’insectes géants, les chants des oiseaux devaient me manquer…

    Allez une dernière image avant de se quitter, une autre superbe espèce d’arachnide terrienne, juste pour le plaisir :

    Male-jumping-spider(crédit photo : Lukas Jonaitis)

     

    À bientôt.

     



     


  • Le monastère de Leda

    Il y a bien longtemps que le monastère où résident Elorine et Naëlis est devenu le centre névralgique de l’ordre Ophrys.

    À l’époque du roman, cela fait quatre cents ans que toute l’architecture valokine est basée sur le savoir-faire des terims, les insectes sociaux bâtisseurs. Tout a commencé avec le monastère principal situé près de Leda, la capitale, au cours de l’année 186 du calendrier colonial.

    Sur Terre, vous connaissez l’existence des termitières. En Afrique certaines peuvent mesurer jusqu’à 8 mètres de haut avec une base de 30m de diamètre. Les termites mélangent leurs excrétions avec de la terre et parfois des fibres de bois, pour fabriquer un mortier devenant très solide en séchant.

    Comparés à la taille des individus qui les construisent ces édifices sont gigantesques, défiant encore les techniques humaines. Et ces petits insectes végétariens sont aveugles !

    Les termitières sont truffées d’un réseau de galeries, de conduits d’aération et de chambres abritant l’ensemble des ouvriers et soldats, la reine, le roi, les œufs et les larves, des réserves de nourriture et même des salles dédiées à la culture de champignons (les termites s’en servent pour dégrader les fibres de bois qu’ils ne peuvent pas digérer seuls).

    Termitière(images de Wikimedia Commons et Mycologia34)

     

    Ces constructions réalisées avec des matériaux totalement naturels sont étonnamment complexes. Elles disposent d’un système de ventilation très efficace apportant fraîcheur et humidité dans les salles qui en ont besoin. Les termitières favorisent même l’amélioration du sol dans les régions désertiques, la terre des alentours devenant plus fertile.

    Il en existe aussi bien sûr en milieu tropical humide.

    termitière-photo1 (crédit photo : www.wiithaa.com)

     

    Imaginez la taille d’une bâtisse construite par de lointains cousins des termites mesurant près de deux mètres… Sur Entom Boötis, les terims fuient également la lumière. Ils sont aussi aveugles et leur carapace est translucide.

    En cette année 186 donc, les frontières de la Valoki étaient bien définies, l’ordre Ophrys rayonnait sur toute la Ceinture Tropicale. La Nemosia n’était pas encore une nation, elle ne représentait que les deux provinces valokines les plus au nord, en bordure du Calsynn aride.

    Les constructions étaient faites de pierre et de bois dans la puissante nation tropicale, le monastère de Leda était une bâtisse imposante au cœur de la ville.

    Cette année fut marquée par deux évènements importants en Valoki.

    Shaïli Angama venait de s’éteindre à l’âge exceptionnel de 131 ans, après un siècle de règne prospère (voir Les insectes sociaux et La découverte du Seid). Dans sa grande bienveillance, la fondatrice de l’ordre Ophrys avait elle-même mis en place le Conseil Veneris, partageant le pouvoir avec les autres Veneris Matria. Aussi, il n’y eut pas de heurts concernant sa succession.

    Comme il était de tradition chez les Valokins, le départ de la défunte vers l’Au-delà fut l’occasion de célébrations joyeuses. Suite à l’incinération de l’héroïne nationale, des festivités eurent lieu pendant plusieurs semaines dans tout le pays.

    C’est au cours de cette période que survint un autre drame dans une terimière particulièrement proche de la cité de Leda.

    Les myrmes et les vespères locales étaient aussi des alliées des Sœurs Ophrys, elles n’en restaient pas moins des prédateurs s’attaquant parfois aux autres insectes sociaux.

    Dès qu’une nouvelle colonie voyait le jour il fallait envoyer des moniales prendre contact avec la jeune reine, renouveler les alliances, les compromis. L’essaimage de certaines espèces de myrmes était difficile à observer, l’envol nuptial s’effectuant de nuit. Seules les myrmes sexuées possédaient des ailes. Au cours de la parade nuptiale, les reproducteurs pouvaient s’éloigner de plusieurs dizaines de kilomètres de leur colonie d’origine.

    Suite à l’accouplement, les mâles mouraient dans l’indifférence générale tandis que les jeunes reines fécondées perdaient leurs ailes et se mettaient en quête d’un nid pour commencer à pondre.

    ant-flickr(crédit photo : Steve Jurvetson)

     

    Si certaines espèces de myrmes bâtissaient elles-mêmes leur édifice dans le sol ou dans un tronc d’arbre-montagne, d’autres en revanche n’hésitaient pas à s’approprier le travail de leurs voisins quand la place venait à manquer.

    Alors que les Sœurs Ophrys étaient accaparées par le deuil et les cérémonies, une colonie de myrmes noires provenant d’un secteur lointain prit d’assaut l’immense terimière pourtant si proche de Leda.

    Les moniales furent alertées beaucoup trop tard pour empêcher le carnage. Elles se précipitèrent en nombre dans la construction colossale mais ne purent stopper les combats à temps. Les myrmes avaient sous-estimé les forces de leurs adversaires et dans les deux camps les dégâts furent dramatiques. Les deux reines furent tuées.

    Chez les terims, contrairement aux myrmes, le roi et la reine vivaient ensemble au cœur de la colonie, entourés de sexués secondaires pouvant prendre la relève en cas de problème. Leurs techniques de défense étaient très élaborées (soldats bloquant les passages avec leur tête démesurée, jets d’acide, emmurement vivant des agresseurs…).

    Malgré de lourdes pertes la colonie des terims avait le potentiel de se reconstituer, tandis que l’échec des myrmes les avait condamnées : ayant perdu leur unique reproductrice, les orphelines s’éparpillèrent dans la forêt, leur dernière chance de survie étant de se faire adopter par une autre colonie de la même espèce disposant d’une reine fertile.

    Les Sœurs aidèrent les terims à évacuer les cadavres d’insectes, à tout nettoyer, puis il se passa quelque chose d’inattendu.

    Au lieu de se remettre à pondre le plus rapidement possible pour réinvestir l’immense construction, le nouveau couple royal quitta tranquillement la terimière avec l’ensemble de sa suite. Ils offrirent leur bâtisse phénoménale aux moniales comme témoignage de leur reconnaissance. Malgré leur intervention tardive elles avaient permis d’éviter que les deux colonies ne s’entretuent complètement.

    Les terims parcoururent à peine deux kilomètres à l’extérieur avant de trouver un emplacement à leur convenance. Ironie du sort, il s’agissait d’une ancienne myrmilière abandonnée que la colonie invasive des myrmes noires avait négligée, pour s’attaquer à une construction plus spacieuse et bien entretenue.

    Si les prédatrices avaient daigné fournir quelques efforts pour reconstruire le nid délaissé, au lieu de s’attaquer à des adversaires trop nombreux, les deux colonies auraient même pu cohabiter en bon voisinage. Mais la vie en décida autrement.

    Mastotermes_wiki(crédit photo : CSIRO)

     

    Dans un premier temps, les moniales furent embarrassées par cette offrande gigantesque. L’idée d’investir la structure colossale était intéressante, mais les innombrables tunnels et chambres ne correspondaient pas aux dimensions humaines. Elles se demandaient comment elles allaient s’y prendre pour remanier l’ensemble du bâtiment. Et surtout, avec quels matériaux ?

    Des Sœurs allèrent prendre conseil auprès du couple royal de la colonie de terims qui s’agrandissait rapidement. Quand ils disposèrent de suffisamment de troupes pour assurer la reconstruction de leur propre nid, les terims commencèrent à envoyer régulièrement des groupes d’ouvriers pour travailler avec les moniales.

    Alors que la rénovation de la nouvelle terimière ne prit que quelques mois aux insectes bâtisseurs, la transformation du futur monastère demanda quatre ans de travail conjoint aux humaines et aux terims.

    La hauteur des issues et des tunnels fut augmentée, les chambres de ponte et de culture furent réaménagées en bibliothèques, en salles de cours, en réfectoires ou même en jardins intérieurs placés sous des puits de lumière. Des centaines de pièces plus petites furent créées pour les logements, ainsi que des dizaines de couloirs et d’escaliers permettant la circulation des humaines. On ajouta des fenêtres, des entrées et des plateformes aériennes, le réseau de conduits d’aération fut adapté.

    Un ingénieux système de récupération et de distribution d’eau de pluie fut également mis en place avec des salles d’eau collectives. La bâtisse monumentale était éclairée par des lumines, sorte de lanternes sphériques contenant un concentré de luciférine bioluminescente (la substance qui fait briller les lucioles).

    En l’an 190 fut célébrée l’inauguration du nouveau monastère principal de l’ordre Ophrys.

     

    Depuis cette époque, toute l’architecture valokine fut conçue selon le même modèle, voûtes et alcôves de terre maçonnée, bien que jamais les dimensions fabuleuses du monastère-terimière ne fussent égalées. Même les monastères des autres provinces ne pouvaient rivaliser avec celui-ci. Ce style se généralisa aussi pour les habitations civiles.

    On décora les toitures des maisons de formes coniques ou de spirales, leur donnant des airs de coquillages géants agrémentés de grands vitraux colorés, imbriqués dans la végétation luxuriante.

     

    nautilus-house_flickr(crédit photo : Mahfuz Ahmed)

     

     

    À l’époque du roman, cela fait quatre siècles que le monastère principal domine le paysage valokin du haut de ses six cents mètres. Dédale de couloirs, salles, escaliers et ascenseurs, ces derniers étant actionnés par un système de turbines à aubes fonctionnant avec la force de l’eau.

    La végétation tropicale a progressivement envahi les parois extérieures du monastère. Fantastique emblème de la cohabitation possible entre les espèces, il est resté depuis cette époque la plus grande construction de matériaux naturels habitée par des humains.

     

     


     




  • Les insectes sociaux

    8356759764_1881c7db86_o-flickr(crédit photo : USGS)

     

    Notre espèce a toujours porté en elle une soif de découverte et de conquête inextinguible.

    Malgré des débuts difficiles, il ne fallut que quelques décennies aux humains pour étendre leur territoire jusqu’aux tropiques. Les insectes sociaux supérieurs furent découverts 79 ans après l’arrivée du Vaisseau des Origines.

     

    À cette époque, les descendants des premiers colons étaient encore unis par une même idéologie, une même volonté de conquérir, une même nécessité face aux innombrables dangers de la nature géante de ce monde. Il n’existait pas encore de nations distinctes.

    Plusieurs cités étaient bâties dans le Tharseim, des petites communautés éparpillées dans le Calsynn voyaient le jour, la Nemosia était en train de construire sa première grande ville.

    La Valoki commençait à peine à être explorée. Ses jungles immenses recelaient une vie foisonnante d’insectes dangereux et de plantes gigantesques dont certaines se révélaient fortement vénéneuses. L’incroyable masse des arbres-montagne imposait le respect.

    Jamais des êtres humains ne s’étaient sentis aussi insignifiants face à la nature. Ils étaient effrayés.

     

    La peur peut pousser aux pires extrémités.

    Dans chaque nouveau territoire, les explorateurs utilisaient la même stratégie. On érigeait un premier camp de base fortifié, les environs étaient débarrassés de toutes les espèces représentant une menace par le biais d’armes à forte puissance de feu. Plutôt que d’agrandir ce camp, un deuxième était construit assez proche du premier. Le terrain entre les deux était méthodiquement quadrillé et sécurisé, conquis. Et ainsi de suite. Lorsque le secteur était jugé suffisamment important, on commençait à construire un village.

    Cette méthode s’avérait excessivement destructrice, mais à cette époque les humains n’avaient que la technologie pour se défendre et la production industrielle en était encore à ses balbutiements. Dès que l’on sortait des champs de force et des bâtiments blindés, le danger était partout.

    En l’espace de trois générations, certains avaient déjà perdu trop de proches, vu trop d’estropiés, assisté à trop de drames. La peur et la haine des arthropodes indigènes animait les aventuriers téméraires qui rêvaient de conquérir la planète tout entière.

     

    À cette époque, la Corporation Nordique dirigeait l’ensemble de la communauté humaine. Cet organisme exécutif comprenait les plus éminents savants.

    La science dirigeait leurs vies, elle avait permis à l’humanité de trouver un nouveau monde habitable, de s’y rendre, d’y survivre. Il leur avait semblé logique de laisser le pouvoir aux plus brillants scientifiques de leur communauté.

    La famille Angama était une des familles les plus influentes à l’Assemblée de la Corporation Nordique. Ramesh Angama avait été un grand biologiste et un explorateur célèbre du temps de sa jeunesse. Il s’était débrouillé pour que ses deux enfants, arrivés à l’âge adulte, bénéficient de sa renommée et prolongent la gloire de la famille.

     

    C’est ainsi que Palden et Shaïli Angama se retrouvèrent à la tête de la toute première expédition chargée d’explorer la Valoki.

    Palden, l’aîné de vingt-sept ans, était un jeune homme fougueux et sûr de lui, parfois arrogant. Il était bien parti pour devenir, comme son père, un grand scientifique. Shaïli, sa sœur de trois ans plus jeune, n’avait pas moins de caractère mais elle était certainement plus sensible, plus intuitive, un peu rêveuse. Ils étaient tous les deux intrépides et s’adoraient.

     

    Les explorateurs avancèrent péniblement dans un premier temps, ils subirent de lourdes pertes en découvrant les nombreuses colonies d’insectes sociaux peuplant la Valoki. Ces animaux vivant par centaines, voire par milliers, agissaient comme un tout coordonné, une entité unique. Ils représentaient une menace très préoccupante.

    Quatre espèces en particulier se différenciaient nettement des autres :

    • Les terims bâtisseurs étaient de pacifiques cultivateurs de champignons, aveugles et translucides, qui ne sortaient de leurs dédales souterrains que la nuit. Tant que l’on restait éloigné de leurs constructions monumentales, ils ne s’intéressaient pas aux humains, mais les imprudents se faisaient accueillir par des jets d’acide.

    • Les myrmes omnivores étaient également des créatures terrestres, mais bien plus agressives. Pratiquant l’élevage sur d’autres espèces et même l’esclavage sur les colonies rivales, elles se réunissaient parfois en colonnes gigantesques pour tout dévorer sur leur passage.

    • Les vespères leur causèrent encore plus de problèmes. Ces prédateurs ailés, avec leur dard venimeux, leur tête triangulaire, leur carapace tigrée orange et noire, représentaient une menace supérieure à celle de tous les autres. Elles avaient une vision très développée leur permettant de se diriger aussi bien le jour que la nuit, leur organisation dénotait une certaine intelligence. Elles savaient ruser, feinter, tendre des embuscades, utiliser des tactiques… et elles appréciaient la viande humaine.

    • Autres créatures ailées vivant en colonies, les aporims étaient de paisibles butineuses végétariennes se nourrissant du nectar et du pollen des fleurs géantes. Elles évitaient les nouveaux venus arrivés des étoiles. Nos découvreurs de nouvelles contrées ne voyaient encore que de loin ces insectes de trois mètres de long, avec leurs ailes bleues transparentes, leur corps couvert de fourrure noire offrant un joli dégradé de couleurs.

     

    C’est dans les forêts tropicales de Valoki, la région habitée la plus proche de l’équateur, qu’eut lieu pour la première fois un échange entre un insecte social et un humain…

     

    10984118396_e4431c2a73_o(illustration : Joshua Ezzell)