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  • Le pays de la soie

     

    Valoki, province du Jailong.

     

    Il faisait à peine jour quand Arjun et sa petite sœur Erity se mirent en route avec le troupeau de chenilles à soie.

    — Vous êtes sûrs de vouloir tous les emmener ? s’était étonné leur père. Certaines sont bien mûres…

    Le cuir blanchâtre des plus grosses chenilles, atteignant quatre mètres de long, était effectivement en train de se teinter de jaune.

    — Ça fait une semaine qu’elles ne sont pas sorties à cause du mauvais temps, avait rétorqué le jeune homme. Et je me suis arrangé avec les moniales pour prendre quelques feuilles sur le samuca qui est à la sortie du village.

    Leur père les avait laissé faire en haussant les épaules. Erity n’avait rien dit avec ses mains, elle s’était contentée de sourire en aidant son grand frère.

    Maintenant qu’il était adulte, Arjun était responsable du troupeau familial. Leurs parents pouvaient se consacrer aux activités complémentaires qui faisaient de cet élevage une exploitation plus rentable.

    Le frère et la sœur menèrent leurs chenilles alors que le soleil commençait à poindre derrière les collines. Le village s’éveillait doucement, tandis qu’une brise légère dispersait les dernières brumes de la nuit.

    Ils ne portaient que des longues badines de bois vert pour diriger le troupeau, mais malgré leur taille imposante, ces animaux craintifs étaient aussi lents que paisibles. Le mouvement et le son de la badine fouettant l’air suffisaient généralement à les faire changer de direction.

     

    Deux arbres marquaient la sortie du village et le début de la forêt. Géants, ces arbres s’avéraient quand même bien moins impressionnants que les arbres-montagne qui ressemblaient à de véritables collines, plus loin dans le paysage.

    Les bergers et leurs animaux passèrent d’abord près d’un arbre à l’écorce brune, sous des feuilles dentelées et translucides, d’un vert très pâle. Arjun et Erity durent presser les chenilles pour éviter qu’elles ne s’attardent sous le feuillage toxique de la lamentine.

    Le frère et la sœur ne cessaient de se lancer des coups d’œil, communiquant en silence par quelques phrases en langue des signes. Arjun lui demanda de devancer les animaux et l’adolescente courut aussitôt vers l’arbre suivant.

    Leurs parents avaient cru qu’elle souffrait d’une déficience mentale quand elle était enfant, mais la petite Erity était seulement sourde. Même les Sœurs Ophrys ne pouvaient rien contre les défauts de naissance avec lesquels certaines personnes, plantes ou animaux, devaient parfois vivre. La jeune fille n’en possédait pas moins de nombreuses qualités, elle s’avérait intelligente, volontaire et intuitive. La vie de bergère lui plaisait.

    Erity atteignit le samuca bien avant les chenilles. Elle escalada l’énorme tronc bleuté sur quelques mètres, puis entreprit de couper quelques-unes des grandes feuilles ovales d’un vert éclatant, avec sa machette. Les animaux excités à l’approche de leur source de nourriture s’arrêtèrent tout net, pour dévorer les premières feuilles immenses qui tombaient au pied de l’arbre.

    Arjun adressa une félicitation gestuelle à sa sœur. En allant assez vite, aucune chenille n’avait besoin d’entreprendre l’escalade du tronc. Ce serait une autre paire de manches s’il fallait les en faire redescendre.

    Dix feuilles, pas une de plus, pour ne pas trop blesser le samuca. Elles étaient si grandes que les quinze chenilles avaient de quoi s’occuper.

    De cette manière, ils ne prenaient pas le risque que l’une d’elles ne commence à tisser son cocon dans les branchages… Arjun avait déjà fait cette erreur, la dernière saison.

    Toute la famille avait dû se mettre à l’ouvrage pour décrocher les chrysalides suspendues dans les branches. Il avait fallu aller les chercher à une telle hauteur qu’il y eut des dégâts sur les cocons. La grande remorque avait été attelée au tracteur familial à la hâte, ils avaient pris du retard sur d’autres travaux car c’était aussi le moment de certains labours.

    Contrairement à la province de Leda, dans celle du Jailong on utilisait de nombreuses machines agricoles depuis quelques années.

     

     

    Erity avait proposé cette idée avec ses petites mains agiles : emmener les chenilles jusqu’aux feuilles, sans les laisser monter dans l’arbre. Il était toujours bon pour les animaux de faire un peu d’exercice, et cela évitait quelques allers-retours aux éleveurs pour transporter sans cesse des feuilles fraîches à la ferme. Son grand frère pouvait à présent observer l’efficacité de cette idée avec une certaine fierté. Simple, mais il fallait y penser.

    Les dix immenses feuilles recommandées par les moniales furent finalement dévorées assez vite. Affamées à la fin de leur croissance, les plus grosses chenilles qui changeaient de couleur commencèrent à s’approcher tranquillement du tronc.

    Erity descendit de l’arbre en vitesse pour prêter main forte à Arjun, il fallut même donner quelques véritables coups de badine pour convaincre les plus motivées de renoncer aux feuilles de l’arbre.

    Les doigts de l’adolescente s’agitèrent pour former une phrase silencieuse et son grand frère acquiesça. Ils poussèrent la quinzaine de chenilles en direction de leur ferme. Elle avait raison, pas de temps à perdre. Il ne faisait aucun doute qu’un jour sa sœur serait à la hauteur pour assumer ce rôle. Il songea qu’elle serait même peut-être meilleure que lui.

    La matinée était bien entamée quand le petit troupeau regagna la ferme, sous la conduite de ses deux gardiens. Une autre étape attendait maintenant les animaux les plus « mûrs », comme disaient les éleveurs de chenilles à soie.

    Il y avait dans la ferme trois types de constructions très différentes.

    Deux maisons traditionnelles aux allures de coquillages servaient d’habitations, elles-mêmes agrandies de quelques annexes plus modestes, à mesure que la famille s’était développée.

    Les machines agricoles étaient rangées dans un immense hangar au toit métallique, moderne, où de grandes cuves d’eau étaient aussi en train de chauffer sur des feux.

    Encore plus imposante au centre de la ferme, une énorme structure de bois en forme de dôme leur servait d’étable. Elle était partiellement couverte de végétaux pour laisser passer un maximum d’air et de lumière, tout en protégeant les chenilles des rayons directs du soleil. D’imposants cocons blanchâtres étaient déjà accrochés sous certaines poutres.

    Dès que les animaux furent à l’intérieur, les chenilles les plus développées entreprirent de se hisser à leur tour dans la structure. Il était temps pour elles d’entamer leur métamorphose. Du fourrage de feuilles de samuca séchées fut distribué aux autres par les deux jeunes bergers, faute de mieux. Les jours de récolte, ils ne pouvaient laisser le troupeau dehors.

    Alors qu’ils prenaient quelques instants pour admirer le travail des chenilles qui tissaient chacune son cocon au-dessus de leur tête, le tracteur des parents arriva devant le dôme-enclos.

    Cette machine était sans doute la plus moderne de la ferme. Une grande fierté pour les parents à qui elle avait coûté très cher. Le tracteur venait des usines du Tharseim, comme d’autres engins, il avait d’abord été acheté par un négociant et amené en Nemosia.

    De là, les modèles autorisés par les Sœurs Ophrys pouvaient être revendus jusqu’en Valoki. Celui-ci fonctionnait avec une pile à combustible et un moteur à hydrogène, il ne rejetait que de la vapeur d’eau. Aucune pollution à l’usage.

    Bien évidemment, les modèles plus polluants s’avéraient bien moins chers, mais ils étaient interdits dans les trois provinces valokines.

    Quelques années auparavant, comme encore de nombreux éleveurs et agriculteurs dans ce pays, cette famille utilisait des escarabes ou d’autres insectes domestiques. Il n’y avait plus que dans la province de Leda, autour de la capitale, que les animaux de trait restaient plus nombreux que les machines.

    Une bonne partie des acteurs de la petite entreprise familiale fut réunie : les parents d’Arjun et Erity, mais aussi une grand-mère, deux oncles et une tante. La grande remorque du tracteur fut placée sous la structure en marche arrière, puis le plateau fut élevé le plus près possible des cocons.

    Après une brève discussion pour déterminer ceux qui étaient prêts pour la récolte, on désigna les deux chanceux qu’on allait laisser éclore. Ensuite, les membres les plus agiles de la famille se hissèrent dans la structure pour décrocher délicatement, une à la fois, quatre lourdes chrysalides des poutres de bois.

    Le temps de réaliser cette opération délicate, l’heure de la pause déjeuner avait sonné. La remorque fut laissée à l’ombre avec ses cocons. La famille prit un bref repas froid sans cesser de surveiller leur précieux butin du jour. Heureusement pour eux cette fois, aucun cocon ne commença à s’ouvrir.

     

    Ce laps de temps suffit à terminer le chauffage des grandes cuves dans le hangar. Ils y transportèrent les cocons, et toujours avec autant de précautions pour ne pas les abîmer, les plongèrent dans les cuves d’eau bouillante. Tuant instantanément les insectes à l’intérieur.

    Comme les cocons flottaient, ils les firent tournoyer un moment pour les imbiber entièrement dans l’eau. Ensuite, ils entreprirent de repérer les départs des fils de soie et les dérouler soigneusement, les accrocher à une machine pour en faire des écheveaux. Les fibres des quatre cocons furent réunies en fils continus sur la grande dévideuse.

    Les malheureuses larves géantes ébouillantées furent débitées, puis emportées pour être cuisinées et conservées. Rien n’était gâché dans les élevages valokins.

    Plus tard dans la journée, les écheveaux allaient être amenés en ville dans un atelier de tisserands. Ensuite seulement, la soie brute serait transformée en ces étoffes si légères et si douces que les gens les plus modestes ne pouvaient s’offrir. Mais comme souvent, ce n’étaient pas les producteurs de matière première qui engrangeaient le plus de bénéfices.

    Quand les aînés de la famille n’eurent plus besoin d’eux, Arjun et Erity s’en retournèrent auprès de leurs animaux pour s’assurer qu’ils ne manquaient de rien.

    Ils assistèrent à l’éclosion du premier merveillon attendu, puis du deuxième aussitôt après. Un mâle et une femelle qui déployèrent leurs grandes ailes blanches, et se mirent à voltiger sous la grande structure aérienne pour commencer leur étrange ballet amoureux.

    Un seul couple produisait des dizaines d’œufs qui pouvaient être vendus, mangés ou élevés. Largement de quoi assurer la génération suivante.

    Les dernières arrivées, quant à elles, achevaient à peine la construction des cocons dans lesquels elles s’enfermaient. Les prochaines chenilles allaient toutes terminer dans l’eau bouillante, sans doute. Mais là encore, il n’y aurait aucun gaspillage.

    Le stade larvaire représentait l’essentiel de leur vie, de toute façon, même à l’état sauvage. Arrivés à l’âge adultes, les bombyx du samuca ne se nourrissaient pas et vivaient quelques jours seulement, le temps de se reproduire et de mourir de faim.

    Les deux jeunes bergers les laissèrent à leurs ébats en fermant soigneusement la porte du dôme-enclos.

    Diffuseurs de phéromones à la ceinture, ils s’éloignèrent vers la forêt en quête d’un samuca plus éloigné, mais qu’ils pouvaient dépouiller de quelques feuilles supplémentaires. Les parents allaient venir les chercher avec le tracteur.

    Et ainsi s’acheva cette journée, une parmi tant d’autres pour cette petite famille d’éleveurs valokins.

    Quelques années plus tard, Arjun allait renoncer à l’élevage pour se lancer dans le tissage, et augmenter ainsi leurs bénéfices en transformant lui-même les fibres de soie grège en tissu précieux.

    Erity allait devenir la chef de la ferme. Elle eut une vie heureuse, se maria et donna la vie à deux beaux enfants qui malgré la surdité de leur mère, eurent la chance de profiter de leurs cinq sens.

    Depuis cette époque d’ailleurs, cette famille perpétua la transmission de la langue des signes à ses enfants.

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    (Bombyx du mûrier. Crédit photo : Ash Bowie)

     

    De nombreuses légendes circulaient en Valoki quant à la (re)découverte de la soie. La plupart l’attribuaient aux Sœurs Ophrys ou même à leur fondatrice en personne, Shaïli Angama. Pratiquement à chaque fois, il était question d’une chrysalide qui serait tombée toute seule dans l’eau avant de terminer sa métamorphose. Et en voulant tirer sur les fibres, surprise, de longs fils soyeux se déroulaient du cocon.

    Il est tout aussi probable qu’un paysan, un chasseur ou un simple marcheur ait pu faire cette trouvaille. En tout cas, vraisemblablement les premiers colons, les survivants du Vaisseau des Origines, n’avaient pas ramené ce savoir de la Terre. Tellement de connaissances avaient été perdues…

    L’usage de la soie ne s’est répandu sur Entom Boötis qu’à une époque où l’ordre Ophrys rayonnait sur toute la Ceinture Tropicale. Quand la Nemosia faisait encore partie de la Valoki.

    Comme l’ordre Ophrys, la soie avait eu son heure de gloire. La tradition perdurait en Valoki, mais les Nemosians avaient fini par y renoncer au profit de fibres végétales, puis synthétiques. La soie véritable restait prisée dans tout l’hémisphère, même parmi les nordiques, en tant que produit de luxe.

     

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    Cruel, cet élevage ? Oui et non, il faut mettre les choses en perspective.

    Sur Entom, la grande taille des insectes permet de produire beaucoup de soie avec peu d’animaux, c’est un avantage. Ce qui permet aussi de préserver des exploitations de taille modeste, correspondant à l’éthique des Sœurs. Les robes des Matria et des Veneris Matria sont en soie.

    On peut aussi laisser l’insecte sortir tout seul de son cocon, mais alors il déchire les fibres, la soie obtenue est de moins bonne qualité. En Valoki d’ailleurs, certaines personnes récoltent les cocons des merveillons sauvages. Mais ils gagnent moins bien leur vie que les éleveurs.

    Il y a souvent des dilemmes à prendre en compte, à l’origine de certains choix. Des compromis.

    Les élevages permettent de réguler cette espèce de chenilles qui peut faire des ravages sur le samuca, leur nourriture exclusive. Cet arbre produit quant à lui des fruits jaunes très sucrés de la taille de courges. C’est avec leurs pépins torréfiés qu’on fabrique le très populaire muca, équivalent du café sur cette planète.

    La viande des bombyx du samuca est comestible à tous les stades de leur développement, aucun gaspillage n’est toléré. L’animal est respecté dans la mesure où il est bien traité toute sa vie, et sa mort ne laisse pratiquement aucun déchet.

     

    La moitié de la population valokine est végétarienne, mais il n’y a pas de tensions avec l’autre moitié. Les chasseurs et les éleveurs ont leur place en Valoki, tant qu’ils respectent certains principes.

    Les Sœurs Ophrys reflètent d’ailleurs cette tendance, chacune des quatre branches suivant une alimentation particulière. Les Ordoshaï et les Nurishaï mangent de la viande.

    Comme elles consomment toutes au moins du miel, aucune moniale n’est purement végétalienne.

    La tolérance est de mise. Elles ont compris depuis longtemps que la vie se nourrit de la vie, c’est ainsi que fonctionne la nature. Pour les Sœurs, il s’agit avant tout d’un problème de respect dans la manière de s’occuper des animaux, de leur naissance à leur mort.

    C’est pourquoi elles s’opposent fermement à ce qu’elles considèrent comme le véritable ennemi de la vie : l’industrie.

    Pour maintenir des traditions et des métiers parfois ancestraux, tout en assurant des conditions de vie saines aux animaux, aux plantes et aux personnes, elles ont choisi de maintenir les entreprises valokines à taille humaine.

    Des fermes, pas des camps de concentration. Des ateliers de transformation, pas des usines.

    Des agriculteurs et des artisans qui aiment leur métier, qui ont le temps de soigner leurs champs et leurs animaux, de fabriquer des produits de qualité tout en participant à la préservation de leur environnement naturel.

    Question de choix et de priorité, pour les sociétés comme pour les individus. Qualité ou quantité. Juste mesure et parcimonie, ou surconsommation effrénée et gaspillage.

    Être ou avoir, telle est la question… du bonheur.

    Prenez soin de vous.

     



     


  • L’arbre de l’indépendance

     

    zibril

     

    C’est en l’année 415 du calendrier colonial que la Nemosia gagna son indépendance.

    La Guerre des Menteurs venait de s’achever et l’immense nation tropicale de Valoki n’avait jamais été aussi affaiblie au cours de son histoire. Sous la domination d’un tyran nommé Torian Pascor, les Thars avaient manœuvré pour faire croire à une guerre civile qu’ils avaient eux-mêmes orchestrée parmi les Valokins, tout en réfutant publiquement les accusations pourtant justifiées des matriarches de l’ordre Ophrys.

    Chacune des deux nations ennemies accusait l’autre de mensonges éhontés, et ainsi, il fut commode pour les historiens des deux camps de nommer ce conflit la Guerre des Menteurs.

     

    Mais la Valoki avait subi des attentats, des sabotages et des assassinats pendant tellement longtemps que son peuple avait basculé pour de bon dans des conflits internes. Avant que les réseaux d’espions nordiques ne soient démasqués, infiltrés puis éliminés, les machinations de Torian Pascor s’étaient avérées efficaces. Les Valokins étaient plus divisés que jamais.

    Certaines femmes accusaient les hommes, tandis que les vieux soupçonnaient les jeunes et inversement, puis ce fut le tour des voisins, des marginaux, des origines ethniques minoritaires… toute forme de différence pouvait attiser la suspicion. Même les cinq provinces valokines s’étaient replié les unes sur les autres, surveillant leurs frontières dans la méfiance la plus complète.

     

     

    À cette époque, les deux provinces valokines les plus au nord étaient appelées Kewana (à l’est) et Pomguay (à l’ouest). Dans la province de Kewana se trouvait la plus ancienne grande ville de la ceinture tropicale, Akoumbé, où les Sœurs Ophrys avaient érigé un grand monastère avec l’aide de leurs alliés insectes, les terims bâtisseurs.

    La famille Habako s’était distinguée depuis longtemps par le nombre de personnalités publiques qu’elle avait engendrées. Bahiya Habako faisait partie des plus éminentes Veneris Matria à cette époque, dans cette province.

    Avant que la Guerre des Menteurs n’arrive à son terme, les dirigeantes de ce monastère avaient malheureusement accusé leurs consœurs de la province de Leda, la capitale, d’être indirectement responsables des vagues de terreur qui balayaient tout le pays depuis plus de vingt ans.

    Bahiya était très influente parmi les Sœurs de Kewana. Elle était également la tante de Demba Habako, un jeune homme farouche qui s’était illustré en remportant des combats sanglants à la frontière avec le Calsynn. Disposant d’une carrure imposante et d’un charisme indéniable, Demba était très populaire.
     
    Malgré la défaite de Torian Pascor et ses agents, leurs manigances avaient porté leurs fruits et la Valoki s’en retrouvait affaiblie, déchirée. Lorsque la paix revint avec la mise au jour des origines nordiques de la Guerre des Menteurs, les Veneris résidant à Akoumbé refusèrent cette version pourtant vraie, et se retournèrent contre l’ordre Ophrys.

    Sous l’impulsion de la famille Habako, profitant de l’influence de la vénérable Bahiya parmi les Sœurs et de celle de son neveu Demba sur la population civile, un soulèvement populaire fut organisé pour soutenir les moniales locales contre celles des autres provinces.

    Les Sœurs qui n’approuvaient pas leur décision quittèrent les provinces du Kewana et du Pomguay pour rejoindre la majorité des moniales, réparties dans les provinces restées fidèles à la Valoki.

    La branche locale de l’ordre s’effondra en fusionnant avec la nouvelle monarchie que la famille Habako mit en place.
     

     

    Bahiya resta dans l’ombre du trône où elle avait placé son neveu. Le monastère de l’ordre Ophrys devint le palais royal au cœur de la capitale.

    Dès le début de leur règne, ils placèrent la neutralité entre le Nord et le Sud comme un de leurs principes les plus chers, ainsi que la parité réelle entre les deux sexes.

    Demba Habako courtisa une épouse parmi les familles de notables, ils se marièrent et elle obtint le titre de reine, bien que disposant de pouvoirs moindres que l’héritier Habako. Pendant les deux siècles qui se sont écoulés depuis leur indépendance, les Nemosians ont toujours respecté cette coutume. Les hommes et les femmes ont exactement les mêmes droits, et le couple de souverains partage le pouvoir, bien que le dernier mot revienne toujours à celui ou celle qui possède son titre par la naissance.

    C’est ainsi que cette famille prit la tête de la Nemosia. La Valoki n’avait jamais fondé sa politique sur la conquête de territoires par la force, et le pays était alors tellement affaibli par une génération entière de terrorisme… l’indépendance nemosiane ne fut jamais plus remise en cause.

    Par la suite, l’influence des nordiques poussa la famille Habako à mettre en place une monarchie parlementaire, où le peuple des huit régions pouvait élire son préfet, ainsi que les différents édiles à la tête de chaque ville ou village. Ainsi furent préservées la plupart des particularités culturelles locales, bien que les grandes décisions affectant tout le pays fussent toujours prises par la famille régnante à Akoumbé.
     

    drapeau-nemosian

     

    Outre les hauts-plateaux marquant la frontière avec la Valoki au sud, la présence du Nemos, le plus grand fleuve de la planète, ou encore celle de la Mer Orange, il existe en Nemosia un autre lieu très particulier.

    Aux sources du Nemos se dresse une immense forêt unique sur ce monde, appelée la Forêt de Zibril car uniquement composée par cette espèce d’arbre-montagne endémique. Certains se demandent même s’il ne s’agirait pas d’une seule et même souche monstrueuse qui couvrirait des milliers de kilomètres carrés, car chaque individu composant cette forêt possède le même patrimoine génétique que les autres.

    Les zibrils  sont gigantesques et vivent des dizaines de milliers d’années, à l’instar des autres arbres-montagne. Leur bois très sombre est strié de veines rougeâtres, tandis que leurs grandes feuilles dentelées prennent une teinte olive au-dessus et argent en-dessous. Les zibrils ne produisent pas vraiment de fruits mais directement des graines très petites en comparaison de la taille des arbres. Ces graines sont attachées en couples à des ailettes typiques que l’on voit tournoyer en étant transportées par le vent, juste avant la saison pluvieuse en été.

     

    Si la famille Habako choisit le fleuve Nemos comme point commun aux deux provinces pour baptiser la Nemosia, les dirigeants avisés surent aussi utiliser les symboles et les particularités locales pour marquer l’imaginaire de leur peuple. C’est depuis cette époque que l’emblème du pays est un arbre rouge sur fond vert, sous lequel passe une bande bleue symbolisant le fleuve titanesque.

    C’est ce même arbre qu’on retrouve gravé sur l’énorme émeraude enchâssée sur l’anneau sigillaire que porte le roi ou la reine de sang royal.

    La légende raconte que le roi Demba Habako décida de ne pas porter de couronne, pour ne pas trop se démarquer de son peuple. Une autre version prétend qu’il s’était bien fait forger une superbe couronne en or incrustée de joyaux, mais que cette dernière lui occasionnait d’épouvantables migraines et des démangeaisons.

    L’orfèvre qui réalisa le magnifique objet fut confondu et jeté en prison, mais l’on se rendit compte que l’alliage de la couronne était bel et bien noble, et ne contenait pas de nickel comme on s’y attendait. Le roi était victime d’une allergie rarissime à l’or pur. Ses successeurs préservèrent la tradition de ne porter que l’anneau sigillaire, depuis l’origine forgé en palladium.

     

     

    En devenant le premier roi de Nemosia, Demba Habako fit sculpter dans le cœur d’une énorme branche de zibril un trône de bois sombre parcouru de veines rouges. Depuis presque deux cents ans, le Fauteuil de Zibril accueille le roi ou la reine nemosiane né(e) Habako.

    L’aîné(e) de la famille reçoit le titre de monarque au décès du dirigeant précédent et doit choisir son conjoint (sa conjointe) parmi les familles les plus influentes à la cour. Seul le véritable dirigeant a le droit de s’asseoir sur le Fauteuil de Zibril, l’époux devant se contenter d’un fauteuil plus classique aux côtés du souverain en titre.

    Dans leur volonté de se démarquer des Valokins en affichant voire en exagérant leurs différences,  les Nemosians ne parvinrent pas non plus à imposer une identité forte vis-à-vis des autres peuples. En dehors de leur intransigeance concernant l’égalité des sexes qui a toujours fait défaut à leurs voisins, l’influence des Thars n’a cessé de croître au sein de la famille Habako.

    Mais après deux siècles de développement technologique tous azimuts, la Nemosia doit maintenant faire face à d’importants bouleversements environnementaux. L’effondrement des écosystèmes de la Mer Orange est sans doute la plus tristement spectaculaire de ces conséquences, mais les forêts primaires ne furent pas épargnées.
     

    Aujourd’hui, en ce début de septième siècle de la présence humaine sur Entom Boötis, la reine Seneli Habako dirige le pays depuis la capitale nemosiane. La légendaire Forêt de Zibril, pourtant épargnée par l’exploitation intensive directe, subit elle aussi les conséquences du développement industriel. Cette magnifique forêt géante symbolisant leur indépendance est désormais malade.

    Certains voient dans ce déclin le signe, ou même la preuve, qu’il est temps pour les Nemosians de s’affranchir de la domination nordique. Pour se libérer du matriarcat de Valoki, ils sont finalement tombés sous la coupe des Thars. Des voix de plus en plus nombreuses s’élèvent pour réclamer qu’arrive le temps de la véritable indépendance. Sur les huit régions, trois sont désormais unies en s’opposant ouvertement à la politique de la famille royale.

    La fière splendeur de la Nemosia semble maintenant aussi malade que sa forêt millénaire. Le destin des Hommes est lié à celui de leur environnement, bien sûr.

    Comment pourrait-il en être autrement ?
     




  • La Main Opaline

     

    « C’est Bakir Meyo, bonjour.

    Mes excuses pour la dernière fois, ma conclusion était un peu brusque. J’avais encore dépassé l’espace qui m’est imparti pour chaque numéro… mes amis du journal couperont avec justesse si nécessaire, je leur fais entièrement confiance. Mais tout cela mérite une petite explication.

    Je me retrouvais donc dans une situation inextricable, avec un mort sur les bras. Corps ensanglanté de mon ami Relg, que j’avais à peine eu le temps de connaître. Cette liste de noms… et cette adresse griffonnée sur un bout de papier, qu’il avait tenté de sortir de ses poches.

    Incapable de reprendre mes esprits en présence du cadavre, complètement paniqué, je quittais mon domicile pour aller prendre l’air. J’emportais avec moi ces documents pour lesquels Relg avait été, selon toutes les apparences, mortellement blessé. Je n’avais pas d’autre piste pour essayer de comprendre ce qui se passait.

    À peine dans le couloir, je recouvris d’ailleurs un peu de lucidité.

    Alerter la police ? pensais-je. Il paraît que dans les cas d’homicide, la personne qui trouve le corps est toujours le premier suspect. Immigré et sans argent, j’allais me faire broyer par la machine judiciaire. Coupable tout désigné. Règlement de compte entre deux étrangers, rabâcheraient les médias, tellement banal.

    Tous ces gens sur cette liste, des étrangers également… et si c’était pour eux que Relg était mort ? Non, surtout pas la police.

    mortels

    Mon pauvre ami saignait en arrivant chez moi, aussi j’entrepris d’inspecter le sol dans l’immeuble. Par chance, ses épais vêtements avaient absorbé la majeure partie du sang qui s’écoulait de sa blessure. Me munissant d’ustensiles de ménage par un bref retour dans mon studio, je nettoyais les rares taches que je trouvais dans le couloir et l’ascenseur. Il était tard, personne ne me dérangea.

    Je quittais l’immeuble avec soulagement, marchant dans les rues froides en serrant les feuilles du dossier sous les pans de ma veste. Quelques squatteurs occupaient encore les rues délabrées du ghetto, aucun ne m’adressa la parole. Je marchais vite, tellement stressé que je dégageais sans doute une énergie d’apparence agressive.

    Quand la fatigue de la marche apaisa quelque peu ma tension nerveuse, je m’assis un instant sur un banc, à côté d’un lampadaire encore en état de marche dans ce quartier aussi miteux que le mien. Trois fois que je passais devant. Je vérifiais une dernière fois l’adresse sur le petit bout de papier. Pas de doute, j’y étais.

    Après avoir soufflé un bon coup, je m’avançais dans l’immeuble vétuste. Ascenseur en panne. Six étages plus haut, j’hésitais encore devant la porte. Il devait être deux heures du matin. Ma main tremblait alors que j’appuyais sur la sonnette une première fois, puis une deuxième. Là j’entendis des mouvements dans l’appartement, on me regardait sûrement à travers le judas.

    — Qui vous êtes ? fit une voix étouffée derrière la porte.

    — Navré de vous déranger si tard… je suis Bakir Meyo, un ami de Relg.

    — Connais pas ! répondit sèchement l’homme. Vous devez vous tromper d’adresse.

    — Il m’a confié des documents pour vous, insistais-je.

    La porte s’entrouvrit alors, j’aperçus le visage d’un homme aux yeux bridés dans la pénombre. C’était sans doute un Valokin, âgé d’une trentaine d’années. Il me fixa attentivement dans les yeux, ouvrit plus grand et jeta un regard dans le couloir.

    — Entrez. Ne faites pas de bruit, mes enfants dorment.

    Je le suivis en silence le long d’un couloir plongé dans l’obscurité. À l’entrée d’un petit salon éclairé par une lumine tamisée, il se tourna brusquement vers moi en pointant un pistolet à plasma.

    — Du calme, je ne vous veux pas de mal ! m’exclamai-je en levant maladroitement les mains.

    Les listes de noms s’éparpillèrent alors par terre.

    — Moins fort ! me lança le Valokin. C’est ça vos documents ? Comment connaissez-vous Relg ? Et cette adresse ? Pourquoi je ne vous connais pas, moi ? Qu’est-ce qui vous prend de venir ici à une heure pareille ?

    — Je… je n’y comprends rien moi-même, bafouillais-je. Relg est arrivé chez moi blessé à mort, il avait ce papier avec votre adresse dans sa poche. Les noms de ces listes me semblent appartenir à des étrangers, j’ai peur que tous ces gens soient en danger. Je vous assure que…

    Je ressentis un coup violent derrière mon crâne, le sol se déroba sous mes pieds. Rideau.

     

     

    J’ouvris les yeux, attaché à une chaise. L’impression que ma tête servait de caisse de résonance à un percussionniste fou.

    La personne qui m’avait assommé par derrière était simplement l’épouse de l’homme qui m’avait ouvert. Tous deux face à moi, un couple de Valokins.  À cette époque, leur peuple avait encore le droit de circuler et de vivre dans le Tharseim. Deux enfants dormaient au fond de l’appartement, mais je ne les vis jamais.

    Je vous passe les détails de l’interrogatoire qu’ils me firent subir, sans violence physique mais très agressif. Ils étaient surtout inquiets, ce que je pouvais comprendre. Je réussis à les convaincre de ma bonne foi après une bonne heure, et ils me détachèrent.

    Leur attitude changea du tout au tout, ils me firent de plates excuses et m’accueillirent comme un ami. Des personnes gentilles en réalité, très mal à l’aise de ce premier contact. Nous avons discuté un long moment, à voix basse dans la cuisine.

    Ils m’avouèrent appartenir à un mouvement illégal composé en partie d’étrangers, mais qui comptait également des Thars issus de toutes les castes. La Main Opaline.

     

    main opaline

     

    Elle œuvrait déjà, à cette époque, pour dénoncer les mensonges de la propagande et les injustices. Ses membres agissaient dans l’ombre en informant les gens, en essayant de les réunir avec l’espoir de fonder les bases d’une nouvelle société. Un système qui ne serait plus basé sur l’exploitation de l’Homme par l’Homme.

    Mon défunt ami Relg faisait partie d’une antenne locale de la Main Opaline. Il s’était débrouillé pour intercepter ces listes de noms appartenant à des membres de l’organisation. Démasqué, blessé et pourchassé, il avait miraculeusement échappé à ses poursuivants avant de venir mourir chez moi.

    Le couple de Valokins me remercia plusieurs fois de leur apporter ces listes, je venais de leur sauver la vie. Ainsi qu’à toutes ces personnes figurant dans le dossier. Mais l’antenne de Celtica était compromise, les immigrés appartenant à la Main Opaline y étaient nommés dans leur intégralité. Sans doute y avait-il un agent double dans leur groupe, ou plusieurs.

    Et voilà que je venais d’entrer dans ce mouvement dissident, bien malgré moi. Enrôlé par la force des circonstances.

    Mais que pouvais-je leur reprocher ? Des étrangers et des Thars combattant ensemble un système oppresseur que je subissais moi aussi. Des braves gens qui en avaient juste assez qu’on les manipule pour les maintenir dans l’ignorance et l’asservissement. Assez de tous ces mensonges qui tentaient de masquer les travers de cette société en déclin, ne cessant de s’éloigner de la démocratie tout en prétendant le contraire.

    Dans une société injuste, l’éthique et la dignité poussent parfois à la désobéissance.

    Quand cette société devient tyrannique, elle considère d’abord cette désobéissance comme un délit, puis comme un crime. Et c’est exactement le chemin qu’a pris le Tharseim au cours des décennies qui se sont écoulées, depuis que je suis dans ce pays. Lentement mais sûrement, le totalitarisme s’est imposé. Encore une fois.

    Alors non, même après toutes ces années, tout ce que j’ai dû affronter à cause de mon investissement dans ce mouvement, je n’ai pas de regret. Être dans l’illégalité par humanisme, j’en suis fier.

    La Main Opaline a pris de l’ampleur depuis tout ce temps. Je ne serai sûrement plus là pour le voir de mes yeux, mais je suis sûr qu’un jour ce mouvement fera de grandes choses pour ce pays.

     

     

    Mais revenons à cet été 536.

    J’adhérais avec enthousiasme, ils me donnèrent une autre adresse à laquelle me présenter.

    Il fallut ensuite régler le problème du corps de Relg. Ce couple de Valokins charmants me surprit car ils savaient comment faire, et me fournirent même le matériel. Ils avaient été confrontés à un problème similaire quelques semaines plus tôt. Agir en résistance face à une dictature, c’est se retrouver dans des situations très dures par moments, sordides même, à la mesure de l’oppression qui œuvre en face pour nous détruire.

    L’aube approchait alors que je les quittais, encombré de paquets dissimulant surtout des bidons en plastique. Nos adieux furent d’autant plus émouvants que nous n’allions plus jamais nous revoir, et nous le savions. Ils allaient s’éloigner de Celtica quelques jours plus tard en urgence, et tenter leur chance ailleurs, peut-être même quitter le Tharseim. Je ne l’ai jamais su.

    Je contactais mon employeur en prétendant être malade, puis je rentrais dans mon appartement avec l’angoisse au ventre. Le pauvre Relg commençait à sentir affreusement mauvais.

    Seule solution discrète : dissoudre le corps. Avec de l’acide, pensez-vous peut-être. Surtout pas, on venait de me l’expliquer. Certains acides sont tellement puissants qu’ils peuvent tout faire disparaître, mais la concentration nécessaire attaquerait aussi la baignoire et les canalisations. Il fallait en évacuer un maximum, en transportant le moins possible, donc… siphon.

    À l’inverse de l’acide, nous avons le basique. Presque aussi corrosif sur les tissus organiques si la concentration est suffisante. La soude caustique utilisée pour déboucher est parfaite, sauf qu’il en faut quelques litres. J’ai ouvert toutes les fenêtres et activé plusieurs diffuseurs de parfum. Masque respiratoire sur le visage, je disposais le corps de Relg comme je le pouvais dans ma modeste baignoire à sabot, et je versais le produit. Je ne vous décrirai pas ce que j’ai vu tellement c’était horrible. Mais oui, j’ai regardé un peu, je n’ai pas pu m’en empêcher. Et je suis allé vomir avant de m’éloigner.

     

    chimie_danger

     

    Il fallut y retourner pour repositionner le corps, maudite baignoire à sabot. Malgré tous mes vertiges, mes régurgitations et mes pleurs, j’y suis arrivé. Cela ne prit « que » quelques heures et il ne resta plus que les os tout blancs, bien propres. Tout le reste était liquéfié. Je laissais s’écouler la soupe immonde et nettoyais à grande eau, avec tous les produits d’hygiène qui me passaient sous la main.

    Suivant les consignes du couple dissident, je démantelais ensuite le squelette en pièces détachées, et répartissais les os dans plusieurs sacs différents, que je pris soin de lester et d’emmener avec moi, un par un, lors de mes balades en bord de mer…

    Il me fallut toute la journée pour faire disparaître la moindre trace, le moindre vêtement, la moindre odeur, et encore quelques jours pour me débarrasser des os. Mais c’était fait.

    Ma baignoire avait rarement été aussi propre, comme neuve. Si aujourd’hui je me permets un peu d’humour noir à ce sujet, c’est avec plus de soixante ans de recul. À l’époque j’en aurais été incapable.

    Pauvre Relg, tu méritais mieux que ça.

    Après une courte nuit de repos, je repris la mer sur un bateau de pêche pour gagner ma pitance. Je détestais la Mer du Silence, morne et plate, à moitié ravagée et très sale.

    Comme j’étais assez bon matelot, on me promit d’appuyer ma demande de partir pour l’océan. Mais en attendant, j’avais encore quelques mois à passer sur les petits rafiots qui restaient près des côtes, pour racler les dernières ressources vivantes de cette mer polluée, épuisée. Le seul avantage à ce moment, c’est que je rentrais encore chez moi tous les soirs.

    Quelques jours après, alors qu’une nuit estivale s’étendait sur la mégapole de Celtica, je pris le chemin de cette nouvelle adresse que le couple de Valokins m’avait confiée.

    Une jeune Nemosiane à l’air soucieux m’ouvrit la porte. Je tentais de bégayer nerveusement quelques explications dans lesquelles se mêlèrent les mots Relg, problème, liste de gens, couple de Valokins, et cela lui suffit. Elle me fit un sourire aussi nerveux et m’invita à entrer.

    Elle n’était pas particulièrement belle, mais quelque chose dans son regard et son sourire me troubla tout de suite. Une sensation familière, agréable, que je n’arrivais pas encore à définir.

    Notre première rencontre n’avait rien d’un coup de foudre, pourtant je venais de trouver la femme de ma vie. Et pas dans n’importe quelles circonstances…

    À bientôt. »

     

    – Bakir Meyo, “Errances d’un Calsy dans le Nord”, extrait n°9 [journal illégal]

    Ghetto calsy de Svalgrad, ouest du Tharseim – Année 603 du calendrier planétaire.

     

     



     


  • Perles de rosée

     

    Calsynn, Désert Agriote – Année 591

     

    Le soleil se levait sur le désert. Comme chaque matin, quand sa tribu était installée quelque part, Taya se munit d’un jerrican vide.

    — Dépêche-toi ! ordonna sa mère. Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter une telle paresseuse !

    Taya s’apprêtait à protester, elle venait à peine de quitter son lit, on pouvait lui laisser quelques instants pour sortir du sommeil. Peine perdue. Sa mère ne lui prêtait déjà plus aucune attention, accaparée par ses frères et sœurs en bas âge, qui la réclamaient comme si chacun était seul au monde.

    Son père était déjà parti avec les escarabes, en quête de maigres pâtures pour le troupeau. Ses grands frères au travail également, à surveiller les alentours ou à labourer le champ provisoire. La petite tribu s’établissait pour trois mois, le temps d’un cycle de pango, la seule céréale parvenant à pousser sous ce climat aride. Après la récolte, ils allaient repartir en quête d’autres pâtures pour leurs insectes.

    Dans une très ancienne langue terrienne à présent oubliée, son prénom signifiait docile, soumise. Mais elle n’en savait rien et ironie du sort, se comportait de manière inverse. À onze ans à peine, Taya avait déjà une grosse responsabilité. Celle de porter l’eau pour toute sa famille.

    La jeune fille s’éloigna de quelques pas, pour qu’on la laisse un peu tranquille. Elle laissa son regard s’attarder sur le petit village semi-nomade, encore à l’ombre d’une colline pierreuse, en se frottant les yeux. À l’écart des tentes et des huttes, déjà inondées par les rayons brûlants du soleil, trois constructions aériennes s’élevaient dans le paysage désertique. Les tours de rosée.

    —Taya ! cria sa mère. Tu commences vraiment à m’énerver !

    Taya se mit en route avec son jerrican, en soupirant. Elle s’arrêta à la limite de la zone d’ombre, ajusta le tissu qui protégeait sa tête, puis s’avança sous le feu solaire.

    Warka-water

     

    Les tours de rosée étaient constituées d’une armature de tiges légères, entrecroisées, leur donnant la forme de grands vases s’étirant sur près de dix mètres de hauteur. À l’intérieur, un filet guidait les gouttes de rosée condensée jusqu’à la grande vasque au pied de la structure. Chaque tour produisait jusqu’à cent litres d’eau par jour.

    Un de ses frères surveillait les environs depuis un poste de garde précaire, armé d’un antique fusil à balles. Les arthropodes sauvages et les autres humains représentaient souvent un danger. Les Calsy formaient quelques communautés pacifiques mais bien souvent, elles devaient se défendre contre les attaques des pillards.

    Taya regarda ses pieds pour protéger ses yeux. Au loin devant, elle pouvait encore deviner l’éclat aveuglant de la Mer de Sel, gigantesque flaque blanche à l’horizon, qui semblait onduler sous l’effet de la chaleur.

    Plic, ploc… plic. Les dernières gouttes de rosée ruisselaient le long de la structure avant de tomber dans la vasque. Scintillantes et merveilleuses petites perles du désert.

    L’humidité de l’air nocturne retombait au point du jour. Les précieuses gouttes de condensation étaient piégées par la structure savante et s’écoulaient jusqu’à l’arrivée du soleil. Il fallait ensuite récupérer l’eau collectée avant qu’elle ne s’évapore.

    Taya remplit son bidon à ras bord, puis au prix d’un effort violent, hissa les vingt litres d’eau sur sa tête d’enfant.

    D’autres filles étaient occupées à la même corvée pour leurs familles respectives. Chacune avait droit à une quantité précise par jour, pour les besoins vitaux, en fonction de leur nombre. Puis on répartissait ce qui restait entre les animaux et les modestes cultures. Et là encore, c’était aux jeunes filles et aux adolescentes de porter l’eau.

    Malgré la circulation de l’air sous son ample robe, Taya était déjà en nage. La sueur lui piquait les yeux. Péniblement, elle entama le retour vers la hutte de sa famille.

    Les tours de rosée étaient éloignées des habitations, au plus proche des cultures et du troupeau. Les cinquante mètres qui la séparaient des huttes étaient vite parcourus à l’aller, mais au retour…

    Elle remarqua que son frère négligeait son rôle de guetteur. Une jolie fille plus âgée, presque une femme, s’était arrêtée à sa hauteur en posant son bidon d’eau, et ils semblaient plongés dans une conversation captivante.

    Elle trébucha sur une pierre, s’étala douloureusement sur le sol rocailleux. Les arêtes coupantes entaillèrent sa peau, mais Taya se précipita sur le jerrican, craignant de se prendre une raclée si par malheur il était percé. Par chance, il ne l’était pas.

    Alors seulement, elle se permit de penser à elle. Sa robe était déchirée, un de ses genoux et ses deux mains saignaient, ça faisait mal.

    Taya retint ses larmes, comme les gens du désert apprenaient à le faire pour ne pas gaspiller leur eau. Elle s’accroupit un instant pour surmonter les picotements brûlants de ses plaies, le tremblement de ses membres.

     

    bordure-desert

     

    Un cri retentit derrière elle. Les deux filles qui se trouvaient encore à la tour de rosée étaient en train de courir dans sa direction, épouvantées, en abandonnant leurs précieux jerricans. Taya entendit alors le vrombissement des moteurs.

    Des engins surgirent des dunes qui s’étendaient plus loin, d’autres arrivèrent de derrière la colline de pierres, encerclant le village. Buggies montés sur d’énormes roues, blindés à chenilles et motos des sables, tous des vieux véhicules rafistolés, obsolètes en comparaison de la technologie flambante des nordiques. Mais ici dans le Calsynn, l’abondance de telles machines était une marque de puissance.

    Elle reconnut le soleil noir du clan Morojir peint sur les carrosseries. Un des clans les plus redoutés, pire encore que les Razgah esclavagistes. Les Morojirs avaient aussi le privilège d’entretenir des relations avec le Tharseim.

    Tétanisée par la peur, Taya vit des motards attraper les deux filles qui venaient vers elle, avant de réagir. Elle se mit à courir de toutes ses forces vers le village, abandonnant son bidon rempli d’eau.

    Les premiers coups de fusil éclatèrent. Son frère guetteur hurla son nom, et se mit à tirer sur les engins qu’elle entendait s’approcher à toute vitesse dans son dos. D’autres villageois accouraient avec des armes.

    Des déflagrations puissantes claquèrent derrière elle, des rayons fusèrent au-dessus de sa tête. Taya vit son frère et d’autres défenseurs tomber sous les tirs des armes modernes du clan Morojir.

    Des véhicules la dépassèrent en soulevant un épais nuage de poussière, un buggy se mit en travers de sa route et deux brutes en jaillirent.

    Ils ne portaient pas les amples robes habituelles des Calsy, mais des morceaux d’armure disparates sur des treillis sales. L’un portait des dreadlocks et l’autre avait le crâne rasé à blanc. Leurs visages patibulaires et leurs regards ne laissaient guère de doutes sur leurs intentions.

    Taya leur donna des coups de pied mais ils se jetèrent sur elle en riant, l’assommèrent et l’emportèrent dans leur véhicule.

    Une quinzaine de minutes plus tard, à peine, les pillards du clan Morojir étaient déjà repartis. Ils n’avaient touché ni aux réserves d’eau, ni à la nourriture, ni aux habitations. Ils n’avaient cherché qu’à faire un minimum de morts parmi les défenseurs.

    Mais ils avaient emporté toutes les jeunes femmes, filles et adolescentes qu’ils avaient pu trouver, sous les regards impuissants de leurs proches. Tellement nombreux, organisés et bien équipés que la menace de leurs armes suffit à balayer toute tentative de résistance chez certaines familles.

    La petite tribu mit longtemps à se remettre de ce drame. Au cours des années qui suivirent, ils protégèrent leurs porteuses d’eau avec beaucoup plus de vigilance. D’autant que le clan Morojir ne cessa de s’agrandir, les pillards revinrent et leurs exactions touchèrent une bonne partie des communautés du Calsynn.

    Les Morojirs se comportaient comme des éleveurs sur les tribus et les clans moins importants. Nourriture, matériel ou esclaves, ils ne prenaient toujours qu’une ressource à la fois. Ils leurs laissaient toujours de quoi s’en sortir, remonter la pente. Puis après quelques temps, selon leurs besoins et un roulement bien orchestré entre les ressources de leurs fournisseurs-victimes, ils revenaient pour une autre razzia.

     

    water-drop

     

    Les jeunes collectrices de rosée ne furent plus dénigrées sous prétexte qu’elles n’étaient pas encore en âge de donner la vie. On les protégea dès lors avec attention, pour faire face à ces pratiques barbares qu’on pensait n’appartenir qu’à des époques très lointaines.

    C’étaient finalement ces jeunes filles, les véritables perles du désert. La rosée fertilisant l’aridité, l’espoir d’un avenir pour les habitants du Calsynn.

    Mais les Calsy ont gardé une mentalité très rude malgré tout, y compris envers leurs femmes.

    Quant à la jeune Taya, ses parents n’eurent aucune nouvelle d’elle pendant dix longues années. Ils imaginèrent le pire, mais leurs retrouvailles furent un choc terrible pour eux.

    Elle a dû endurer bien des épreuves et commettre bien des atrocités, pour devenir ce qu’elle est devenue. Car la seule fois où Taya revint auprès des siens, elle était à la tête des pillards.

     

     

    ♦♦♦

     

     


     

    warka_water

     

    Les tours de rosée existent depuis 2012 sur Terre, en Éthiopie.

    Baptisé Warka Water en hommage à un arbre local sacré, ce dispositif est sans doute une des meilleures inventions pour aider les populations des zones désertiques. Vous pouvez trouver des informations sur ce sujet en tapant « Warka Water » sur votre moteur de recherche (un article en français ici par exemple).

    On doit cette trouvaille à des scientifiques italiens. Malgré la construction d’un prototype fonctionnel, faute de financements, ils n’ont pas encore réussi à développer ce projet à grande échelle. Une campagne de financement participatif a été lancée en 2015, mais elle n’a pas abouti.

    Espérons que c’est juste remis à plus tard…

    Frank Herbert serait sans doute heureux de voir se concrétiser les fameux pièges à vent qu’il avait imaginés dans le cycle de Dune, il y a cinquante ans. C’est ça aussi la science-fiction 🙂

    À bientôt.

     




  • L’apologie du narcissisme

     

    « Bonjour les ami(e)s, c’est Bakir Meyo. J’ai passé l’hiver… quelle joie de revoir le printemps ! Les journées qui rallongent, le soleil qui vient nous réchauffer malgré la bise encore glaciale. Ici en plein milieu de Svalgrad, les espaces verts sont rares. Mais au moins à cette saison, ils méritent un peu ce nom.

    Enfin bref, ma vie actuelle n’a pas vraiment d’intérêt.

    À Celtica, pendant deux ans il ne m’arriva pas grand-chose de positif. Ce fut pour moi une période d’épreuves, de difficultés nouvelles, de prises de conscience. L’année 536 allait marquer un tournant dans ma vie.

    J’avais été le seul étranger dans un immeuble nordique, grâce à mon ami routier disparu. Mes voisins se plaignaient de ma présence et Josh n’étant plus là pour me soutenir, les propriétaires ne tardèrent pas à trouver des excuses pour me mettre dehors.

    C’est seulement dans le ghetto des migrants que j’ai pu retrouver un logement, bien sûr. D’abord en collocation avec d’autres ouvriers, puis j’ai pu trouver un petit studio pour moi tout seul.

    Je m’étais amouraché d’une jeune femme séduisante en 534, qui s’avéra malsaine. Ce n’était pas ma première relation toxique, mais c’est à travers elle que j’en ai pris vraiment conscience.

    À cette époque, je n’avais pas encore compris cette différence fondamentale qui existe dans le cœur de certains humains. Je pensais que tous les membres de notre espèce fonctionnaient de la même manière, ressentant de la culpabilité pour leurs fautes, de l’empathie pour leur entourage…

    Pas du tout.
     

    broken-heart

     

    Certains hommes et femmes ne ressentent aucune empathie pour leurs proches, aucune culpabilité pour leur avoir causé du tort. Les narcissiques n’aiment personne d’autre qu’eux-mêmes. Ils perçoivent leurs semblables comme des objets.

     

    Par contre, ces gens qui se croient supérieurs ressentent, comme tout un chacun, le besoin d’être reconnus. Ils apprennent donc à mimer l’amour, l’amitié, à faire semblant. Ils peuvent même en faire des tonnes pour qu’on les admire.

    Ils se montrent en général sympathiques voire séduisants, ils aiment se sentir entourés, confortés dans leur sentiment de supériorité. Beaucoup se tournent vers la vie politique ou les métiers de scène, mais il en existe dans toutes les catégories de la population.

    Leurs parents ne les ont pas aimés, ils les ont rejetés ou au contraire manipulés pour faire d’eux l’enfant « idéal ».

    Un seul parent ou référent, pourvu d’un amour sincère et désintéressé, peut faire toute la différence. Mais si aucun modèle ne lui donne de véritable amour, ce sentiment noble est alors confondu avec la possession de l’autre. L’enfant n’a aucune chance d’échapper à ce dysfonctionnement dans sa propre construction psychologique.

    Certaines personnes qui liront ces lignes en font partie, forcément.

    Je me moque de leur mépris. Ils pensent que c’est une faiblesse d’aimer vraiment les autres, ils ne savent que faire semblant pour les manipuler. Leur esprit figé, convaincu de sa supériorité, refuse de s’ouvrir. Leur cœur est une prison.

     

     

    La plupart du temps, le narcissique vous blesse le jour où vous réalisez qu’il ne vous a jamais vraiment aimé(e). Mais tant que vous l’aimez, vous, ça peut fonctionner à votre détriment.

    C’est malheureux de voir des amitiés ou des relations amoureuses qui tiennent une vie entière, alors qu’elles restent à sens unique. Mais il faut dire qu’une autre catégorie de la population humaine manque sérieusement d’estime de soi, et malheureusement, la relation avec un(e) narcissique pourra leur donner l’impression de couler de source.

    D’un côté, nous avons une personne qui aime sincèrement, mais a peur de ne jamais être assez bien. De l’autre, une personne qui estime que les autres ne l’aiment jamais assez, et considère toujours être quelqu’un de bien (quitte à mentir aux autres et à soi-même, sans vergogne). Voilà une alchimie horriblement fonctionnelle.

    Ce n’est pas la seule… il arrive aussi fréquemment que des narcissiques se manipulent entre eux.

    Face à un véritable amour, le narcissique va épuiser l’autre car c’est un gouffre sans fond. Malgré les sentiments, la personne sincère finit (plus ou moins tard) par se rendre compte de l’énormité de son erreur.

    Tout dépend de votre capacité à le voir, sans vous mentir à vous-même pour lui trouver des excuses. L’amour rend aveugle, dit-on. Ce dicton ne me fait plus sourire.

    Toute une vie peut être remise en question au moment de la prise de conscience. Il est probable que certain(e)s s’obstinent à faire semblant de ne rien voir, juste pour préserver leur confort affectif et/ou matériel. Une vie de mariage, ça ne signifie pas forcément une vie d’amour.

     

     

    Parfois, les narcissiques sont particulièrement pervers. Soyons bien clairs, nous avons tous une part de perversion en nous. Elle peut prendre bien des aspects et n’est pas forcément liée à la sexualité.

    Avec le pervers narcissique on atteint le gratin, ce qu’on fait de pire dans l’être humain. Il/elle n’aime que lui, ne ressent pas non plus de culpabilité d’écraser les autres pour faire son chemin. Mais en plus, pour conforter sa supériorité qu’il pense secrètement indiscutable, il (ou elle) va chercher à les rabaisser, à les pervertir.

    Comme ils sont très sûrs d’eux et persuasifs, cela peut aller jusqu’à détruire la personnalité, l’intégrité, la vie de leur conjoint, de leurs collègues, leurs amis, et même de leurs enfants.

    Les pervers narcissiques ne sont limités ni par la culpabilité, ni par l’empathie, et ils sont intimement persuadés que personne ne leur arrive à la cheville. Ils se croient plus malins alors qu’ils sont malades.

    Ils compensent leur vide intérieur en cherchant à dominer les autres, à les tenir sous leur emprise, car la remise en question de leur défaillance leur est impossible. Leur esprit nie en bloc. Ils vont jusqu’à déformer la réalité et montrent parfois une tendance flagrante à la mythomanie.

     

    Le miroir dans lequel se regarde le Narcisse mythologique n’est pas fidèle à la réalité, c’est un miroir déformant. Auto-complaisant.

     

    Narcisse-Caravaggio

     

    Nous avons des monstres d’égoïsme lâchés un peu partout dans la société. Partout et nulle part, car ils sont encore minoritaires, mais de plus en plus nombreux.

    Des enseignants qui manipulent les enfants, des thérapeutes autoproclamés qui se révèlent parfois tordus et sadiques, abusant de la crédulité de personnes fragilisées. Des policiers qui torturent, des commerçants qui arnaquent leurs clients, des médecins qui vous empoisonnent pour vous garder malade et se payer un train de vie luxueux sur votre santé. Même des mendiants.

    Au stade ultime nous avons le psychopathe, qui va en plus adopter ouvertement un comportement de prédateur. Il/elle ne cherche pas à dominer seulement une poignée de victimes, mais tout son environnement.

    Seule une partie des psychopathes correspond en fait réellement au cliché du tueur en série. Mais chez certains, le sadisme peut effectivement aller jusqu’à prendre plaisir à détruire physiquement les autres, voire à les tuer. Lui aussi fera tout pour avoir l’air d’un bon citoyen, passer inaperçu.

    Et ils évoluent tranquillement dans la société, sans être inquiétés tant qu’ils ne se font pas prendre en commettant quelque chose d’illégal. Les autorités semblent même laisser faire, puisqu’elles ne reconnaissent pas cette différence entre les humains, et n’interviennent pas sérieusement tant qu’il n’y a pas de crime. Tant pis pour les victimes.

     

    Il existe donc tout un tas de nuances, et bon sang, tout un tas de narcissiques différents.

    Pas forcément malintentionnés, mais tous se croient supérieurs au reste de l’humanité. Votre souffrance ou votre joie ne les touchent pas, même s’ils peuvent faire semblant pour vous utiliser. Leur sensibilité est uniquement tournée vers eux-mêmes.

     

     

    La perversion de la jeune femme que je fréquentais à cette époque se limitait « heureusement » à l’aspect psychologique. J’étais fou amoureux et au bout de deux ans seulement, j’ai réalisé.

    Toujours elle sollicitait mon amour, ma générosité, jouant sur ma culpabilité pour obtenir ce qu’elle voulait, tout en me faisant traverser des périodes épouvantables où elle m’accusait des pires intentions. Les siennes en fait. D’abord implicitement, par sous-entendus, jusqu’au jour où les attaques sont devenues frontales.

    Elle m’écrasait puis me séduisait à nouveau, cherchant toujours à me surprendre, à me déstabiliser, dans un jeu de dupes qui m’a vidé de mon énergie, dépouillé de mes modestes économies et pire que tout, de mon amour-propre. Je m’étais laissé embarqué dans la spirale infernale de l’emprise mentale.

    Je vous passe nombre de détails. S’il est vrai que cette emprise passe souvent par la relation amoureuse, elle peut être également amicale, familiale ou professionnelle. Tout dépend des leviers que le manipulateur trouvera en vous, selon la situation et vos failles.

    Cette relation fut pour moi le déclencheur d’une compréhension plus fine de l’humanité, dans toute sa diversité. Je comprends mieux pourquoi dans l’ensemble, nous sommes encore capables du meilleur comme du pire, malgré notre soi-disant évolution.

    Encore aujourd’hui, il m’arrive d’être surpris de voir à quel point des situations injustes et déséquilibrées peuvent tenir de longues années, avant que celui (ou celle) qui se fait littéralement bouffer par l’autre comprenne enfin.

    J’en entends déjà certains penser que ceux qui se laissent avoir sont faibles et confrontés à une personnalité forte, un « meneur ». C’est un des préjugés récents de cette société actuelle, déshumanisée. Le narcissisme est confondu avec la force de caractère, alors que ça n’a rien à voir.

    Un bon meneur est justement une personne pourvue (entre autres) d’empathie, et pouvant donc comprendre les fonctionnements, les capacités et les besoins de ses coéquipiers, de ses proches.

     

     

    Il n’existe pas encore de solution contre ce fléau, malheureusement. Les narcissiques ont construit toute leur vie sur ce schéma et ne savent pas en sortir, ni même en prendre vraiment conscience. Il y a un refus systématique de remise en question, un blocage. Et il se transmet.

    J’espère qu’un jour, nous saurons aborder ce problème énorme sans tabou, trouver des solutions pour l’avenir, si ce n’est pour le présent. Car pour le moment, on retrouve ces personnes dans tous les échelons de la société, et on se demande pourquoi nous vivons encore dans un monde aussi inhumain.

    Le pire de tout ça, et c’est le sujet principal de ce texte, c’est que j’ai pu observer au fil des décennies dans la société du Tharseim, la montée en puissance de ce narcissisme. Serait-il carrément contagieux ?

    J’ai vu certaines valeurs humaines devenir de vagues concepts démodés, provoquant même un petit sourire méprisant quand elles sont évoquées.

    Quand je suis arrivé dans ce pays, les choses étaient loin d’être faciles pour les étrangers. Mais aujourd’hui, près de soixante-dix ans plus tard, même les nordiques se sont coupés les uns des autres.

    La solidarité, la politesse, l’honnêteté, la tolérance, la franchise font partie de ces idées « utopistes » que j’ai pourtant partagées à travers de véritables relations humaines, avec certaines personnes ici. De moins en moins.

     

    Suis-je en train de devenir aigri, ou est-ce vraiment la société entière qui est en train de se pervertir sous mes yeux ?

    L’ambiance générale est de plus en plus cynique. On ne peut plus faire confiance à priori. L’arnaque, l’entourloupe, les mensonges sont devenus la norme.

    Quand on trouve un artisan compétent et honnête, un médecin qui vous considère comme un patient et pas un client… on ne les lâche plus, tant ils sont devenus rares.

    L’impression de vivre dans un monde d’escrocs. Les gens désagréables sont les plus nombreux maintenant, c’est devenu normal, il ne faut pas se laisser marcher sur les pieds. Tout le monde est prêt à mordre, à écraser les autres, par intérêt ou par peur de se montrer faible.

    Les médias encouragent le repli sur soi, l’autosatisfaction, l’égocentrisme. On parle du narcissisme ambiant ouvertement, avec un petit sourire en coin. On ne juge plus une personne à ses valeurs humaines mais à son apparence, ses performances et son argent.

    Cette absence de respect entre les individus, ce manque d’empathie, cette apologie silencieuse du narcissisme, représente pour moi un signe supplémentaire de notre décadence.

     

     

    desert-lightning

     

    Revenons à cette année 536…

     

    Pris dans une toile de mensonges et courant sans cesse derrière une reconnaissance amoureuse impossible, en plus de mon travail pénible dans les exploitations côtières, j’étais tombé en dépression.

    Je m’étais épuisé à tenter de combler un vide insatiable, dans le cœur de cette jeune femme qui était en train de me détruire. Je t’aime/ je te hais, au bout d’un moment c’est épuisant. Je ne savais plus où j’en étais, ni qui j’étais.

    On se coupe tellement de la réalité que cela peut avoir des répercussions physiques. Le corps lance des avertissements, à sa manière. J’ai commencé à avoir des problèmes de santé alors que j’avais tout juste vingt-cinq ans, et ils n’avaient pas de rapport avec les travaux physiques (pas encore).

    Ça m’a bouleversé, terrassé, quand j’ai réalisé pleinement dans quel marasme sont plongés certains cerveaux humains. À quel point j’avais été aveugle.

     

    Ma seule rencontre positive de ces deux années, c’était Relg, le Calsy factotum dont je pense vous avoir déjà parlé. On ne se voyait pas souvent. Un peu plus âgé que moi, c’est lui qui m’avait aidé à prendre conscience que j’étais sous la coupe d’une manipulatrice.

    C’était dur à avaler, mais j’ai fini par me rendre à l’évidence. Et j’ai quitté le vampire affectif. D’ailleurs par la suite, cette fille a raconté tellement de mensonges horribles sur moi, que j’ai perdu de vue toutes les personnes que nous avions fréquentées ensemble.

    Je réussis à trouver du travail sur un navire de pêche, quittant enfin les élevages côtiers.

    Le Mer du Silence faisait peine à voir, je n’avais pas encore accès à l’océan, mais au moins étais-je à nouveau au grand air. Après cette prise de conscience qui me fit l’effet d’une révolution intérieure, j’ai fait un grand vide dans mes relations. Et par la suite, bien plus méfiant, il devint plus difficile de me lier avec d’autres personnes. Vous comprendrez dans mes prochains textes que les circonstances s’y sont bien prêtées.

    Relg fut vraiment d’un grand soutien pour moi, malgré la rareté de nos rencontres. Comme un phare dans le brouillard nocturne. Son intelligence et sa franchise m’ont permis d’avoir un début de piste pour me relever, me reconstruire.

     

    Un soir, alors que j’allais me coucher, on tambourina à ma porte. J’ouvris et Relg me tomba dans les bras, gravement blessé. Il serrait un dossier contre lui, taché de son sang.

    Paniqué, je l’allongeais sur le lit escamotable. Il bafouilla quelques mots en essayant de sortir quelque chose de ses poches, puis il mourut dans mes bras.

    Je ne vous dis pas le choc. En un instant, alors que j’allais me coucher pour affronter le prochain jour de labeur, je me retrouvais avec un cadavre sur les bras, celui de mon ami. Et un dossier tâché de son sang.

    Panique totale. Je tentais de me ressaisir. À l’intérieur du dossier, des listes de noms.Tous des migrants et parmi eux, celui de Relg. L’objet qu’il avait tenté de sortir de sa poche était un bout de papier indiquant une adresse.

    Je me retrouvais, bien malgré moi, dans une situation digne d’un criminel. Du sang partout. Dans quelle galère s’était-il fourré ? Quelqu’un l’avait suivi ? Apparemment non.

    Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit, cherchant une solution, tentant désespérément de recouvrer mon calme. Avez-vous déjà dû faire disparaître un cadavre ? Moi, oui.

    En haut d’un immeuble en plein cœur d’une mégapole, il n’y a pas beaucoup de solutions. Toutes sont atroces. Je vous laisse deviner.

    La prochaine fois, je vous raconterai comment j’ai pu sortir de cette très mauvaise passe, dans quelle mesure cette série d’évènements allait changer mon existence. Et malgré les apparences, en bien. »

     

    – Bakir Meyo, “Errances d’un Calsy dans le Nord”, extrait n°8 [journal illégal]

    Ghetto calsy de Svalgrad, ouest du Tharseim – Année 603 du calendrier planétaire.