• Archives de la Catégorie Sociétés
  • Un rayon de soleil dans la grisaille

     

    « Bonjour, chers lecteurs et chères lectrices, me revoilà. Bakir, le vieil immigré sénile qui est allé se perdre dans le Tharseim.
    Peut-être jugerez-vous que je suis un peu dur avec moi-même, mais c’est ce que je ressens. L’âge m’affaiblit physiquement depuis longtemps déjà, et maintenant, je ne peux que reconnaître que mon esprit lui aussi commence à décliner.

    C’est sans doute pour cette raison que je m’empresse d’écrire mes mémoires. Les souvenirs deviennent flous, les époques ont tendance à se mélanger dans ma tête. Tout commence à m’échapper, comme si ma vie s’estompait avec le temps qui passe. Mes forces m’abandonnent.
    Étrangement, les souvenirs lointains sont encore bien nets alors que je m’emmêle les pinceaux sur les dernières décennies.

    J’espère que je ne suis pas en train de perdre complètement la tête, que je pourrai aller jusqu’au bout de mon récit. C’est la dernière chose qui me raccroche à cette vie. La solitude me pèse. Par l’écriture, je garde un semblant de lien avec le monde des vivants. Avec vous qui me lisez.

    Alors je vous dois un grand merci, chers lecteurs et chères lectrices. Car à travers vos yeux, c’est un peu comme si je vivais encore grâce à vous. Je ne vais pas sombrer dans l’oubli et le vide.

    Moi qui ai toujours cru dans un Au-delà rassurant, me permettant d’accepter plus facilement ma vie difficile dans des conditions souvent injustes, alors qu’approche ce moment inéluctable… j’ai peur. Je doute. N’y a-t-il que le vide après toutes ces joies et ces peines, ces espoirs, ces rêves brisés qui m’ont maintenu en vie jusqu’à ce jour ? Je ne sais plus.

    Merci de me laisser cette petite place dans un coin de votre tête, de votre cœur… vous êtes la dernière source de chaleur qui m’empêche de basculer dans le froid et le néant.

    Aujourd’hui en l’année 602, j’ai 93 ans. C’est pas mal pour un travailleur manuel qui a connu de nombreuses privations, traversé tant d’épreuves…

    Je suis né en 509, j’ai quitté le Calsynn en 524 et après cinq ans à Ombrouge, j’ai découvert Wudest où je suis resté jusqu’en 532. Ces trois années ont été difficiles également.

    Alors que je travaillais sept jours sur sept, trimant comme une bête de somme dans plusieurs exploitations agricoles, mes maigres salaires ne me permettaient même pas de trouver un logement décent. Je vivais chez d’autres migrants, avec onze personnes dans un appartement minable en plein milieu du ghetto réservé aux étrangers indigents.

    Wudest_complexes_industriels

     

    J’ai failli mourir un soir d’hiver, au tout début de l’année 532.

    Je rentrais d’une journée de labeur dans un élevage hors-sol de chenilles exploitées pour leur cuir et leur viande. Ces pauvres animaux étaient entassés au point de ne pas pouvoir se retourner dans leurs cages, maltraités de la naissance à l’abattage. Des herbivores n’ayant jamais goûté le moindre bout de feuille verte, nourris avec des granulés et des farines à la composition plus que douteuse, n’ayant jamais senti la caresse du vent et la douce chaleur du soleil dans ce pays glacé.

    La neige tombait dru, recouvrant le paysage urbain comme un suaire. Il faisait déjà nuit depuis quelques heures alors que je rentrais dans la mégapole, accompagné de dizaines d’autres ouvriers pressés les uns contre les autres dans le dernier wagon d’un grand tramway à sustentation magnétique.
    D’habitude, nous autres migrants n’avions droit qu’à une sorte de bus aéroglisseur desservant les ghettos et les quartiers les plus pauvres des Thars. Mais ce jour-là, un problème technique obligea les autorités à nous faire partager un transport rutilant réservé normalement aux nordiques de classe moyenne.

    Il n’y avait plus de places assises. Je luttais contre la somnolence, accroché à une barre de métal en regardant les flocons tournoyer dans les rues blanches à travers la vitre du tram, quand une violente altercation a éclaté dans le wagon où je me trouvais.

    Trois étudiants thars étaient en train de s’en prendre à un migrant entre deux âges. Je crois bien que c’était un Valokin (c’était bien avant la fermeture des frontières entre les deux peuples ennemis). Le migrant barbu et grisonnant avait une peau bien plus foncée que la mienne, un accent que je ne connaissais pas. Il avait sur le visage d’affreuses marques dues à une exposition prolongée à des substances industrielles dangereuses. Je n’appris la cause de ces brûlures que bien plus tard, quand j’ai été amené moi aussi à travailler dans une usine de produits chimiques.

    Le pauvre type essayait de récupérer un objet que les trois jeunes nordiques lui avaient arraché et se passaient en riant. Les autres passagers faisaient semblant de regarder ailleurs. Je n’avais que vingt-trois ans, je n’étais pas bien grand mais j’étais vigoureux et assez impulsif. Mon sang ne fit qu’un tour et je me suis précipité pour venir en aide à cet homme, bousculant au passage d’autres occupants du wagon en ignorant leurs protestations.

    — Qu’est-ce que vous lui avez pris ? dis-je au trio d’étudiants de la caste marchande, vêtus de triangles jaunes et noirs. Rendez-lui tout de suite !

    — Mêle-toi de tes affaires, étranger, me répondit un des trois voyous.

    — Mais c’est du vol ! me suis-je exclamé.

    Je vis alors que celui qui m’avait parlé tenait dans sa main une sorte de pendentif, dont je ne voyais que la lanière qui pendait.

    — Ce médaillon compte beaucoup pour moi ! ajouta le pauvre homme au visage à moitié brûlé.

    — Pouah ! fit un autre étudiant du trio. Un symbole mystique, c’est interdit ici, négro. Sales métèques. Retournez-donc chez vous pour continuer vos pratiques d’attardés !

    Là, je reconnais que j’ai perdu tout contrôle. Mon poing s’est écrasé sur son visage sans même que je m’en rende compte.
    Celui qui tenait le pendentif essaya de me mettre un coup de tête mais il ne savait pas à qui il avait affaire. Dans le Calsynn pendant mon enfance, j’avais déjà appris à me battre. À Ombrouge dans la Glacière, je n’avais pas eu l’occasion de ramollir.

    J’ai baissé la tête et me suis lancé en avant, le prenant de vitesse, j’ai senti son nez se briser sur mon front. Le petit crétin est reparti en arrière en s’affalant sur des passagers assis, le visage en sang. Je me suis penché pour lui arracher le médaillon des mains, grosse erreur.
    Celui que j’avais frappé en premier en profita pour me flanquer un coup de pied en pleine tête. Complètement sonné je me tournais vers lui, luttant pour ne pas m’écrouler à mon tour. J’aurais dû me méfier du troisième qui était resté discret jusqu’à ce moment.
    Une douleur insupportable dans mes reins, une décharge électrique m’a traversé de part en part. Foudroyé. Mes jambes se sont dérobées. Je me tordais sur le sol, agité de convulsions. Paralysé par une petite arme à impulsion électrique qu’il avait sortie de ses poches.

    Alors, les trois jeunes nordiques se sont mis à me rouer de coups. Je me suis recroquevillé en serrant le pendentif dans mes mains comme si c’était le mien, alors que les coups et les insultes pleuvaient. Quand j’étais pratiquement évanoui, le visage en sang et plusieurs côtes cassées, ils ont fait de même avec le migrant au visage brûlé. Personne ne s’est interposé.
    J’imagine que le tram est arrivé à un arrêt à ce moment-là, car ils nous ont balancés par la porte ouverte.

    Je me souviens avoir repris brièvement connaissance, étendu dans la neige sur le trottoir. À côté de moi, l’homme au visage brûlé ne respirait plus. Malgré le brouillard qui obscurcissait mon esprit, j’ai reconnu les armures noires et rouges de policiers qui s’avançaient vers nous. Je n’avais plus la force de me relever, de faire le moindre geste. Un voile noir s’est abattu sur mes yeux.

    Je me suis réveillé dans un lit d’hôpital. Une infirmière était en train de me rhabiller, une jolie rouquine en blouse noire et blanche. Elle m’a regardé avec un sourire gêné en me couvrant d’un drap. Elle venait de me laver. C’est là que j’ai réalisé que j’avais une érection.

    — Bienvenue parmi les vivants, me dit-elle.

    Son sourire était aussi doux qu’un rayon de soleil en plein hiver.
    Pour cacher la bosse qui déformait mon pyjama et le drap sur mon bas-ventre, je me tournais maladroitement sur le lit en fuyant son regard. J’étais certainement le plus embarrassé des deux.

    — Désolé, bafouillai-je.

    — Oh, ne vous inquiétez pas, ça arrive souvent. C’est naturel pour un jeune homme vigoureux.

    Elle rassembla les affaires de toilette et s’apprêta à sortir. Tout me revint alors en mémoire.

    — Attendez. Depuis combien de temps… ?

    — Vous étiez inconscient depuis deux jours. Le docteur qui s’est occupé de vos fractures va être content d’apprendre votre réveil, mais il va falloir garder le lit encore un petit moment.

    — Et l’homme qui était avec moi ?

    Elle hocha la tête de gauche à droite avec un air désolé. J’ai senti mon cœur se serrer dans ma poitrine. Le pauvre homme que j’avais voulu aider était bien mort.

    — Il était cardiaque et n’a pas supporté les décharges électriques, m’apprit-elle.

    J’étais triste mais en la regardant, j’avais l’impression d’oublier tous mes malheurs, de planer sur un petit nuage. Comme si le reste n’avait plus d’importance.

    — Comment vous appelez-vous ? m’entendis-je lui demander, encore groggy par les anesthésiants.

    — Iveta, monsieur Meyo.

    — Appelez-moi Bakir. Se réveiller en voyant votre visage est la chose la plus agréable au monde… Vous reverrai-je ?

    Elle me sourit à nouveau et je crus que j’allais me noyer dans ses yeux verts. J’ai tout de suite senti qu’on se plaisait bien tous les deux. Elle consulta la petite montre digitale encastrée sur l’unique bague qu’elle portait.

    — Je vous apporterai votre repas dans deux heures, monsieur… Bakir.

    — Vivement dans deux heures, alors.

    Ses joues se sont empourprées légèrement, et puis elle est sortie de la chambre en souriant.
    Troublé, j’ai essayé de me rendormir en espérant que ces deux heures passent plus vite, mais rien à faire. J’ai réalisé que mes vêtements étaient pliés sur une chaise à côté de mon lit. Le pendentif du Valokin au visage brûlé était posé dessus. Un curieux symbole était représenté sur le médaillon de bois.

    Psychurgie
    (image retouchée. Source : Senank)

     

    Pauvre homme, victime du racisme et de l’athéisme extrême des Thars. Dans le Calsynn, nous croyons aux esprits du désert… je lui adressai une prière silencieuse en serrant le pendentif contre mon cœur. J’avais hérité de l’objet qui avait causé sa fin.

    La jolie Iveta s’occupa de moi jusqu’à ce que je puisse quitter le lit, ma convalescence dura une bonne semaine. La nourriture synthétique était affreuse mais je m’en moquais. Nous avons très vite sympathisé et elle s’est mise à me rendre visite dès qu’elle avait un moment de libre. En cachette, nous sommes devenus amants.

    Mais c’était une Tharse. Les femmes des classes modestes n’ont déjà pas une vie facile dans ce pays, elles doivent se trouver un mari avec une situation convenable pour espérer une vie meilleure. Autant dire que pour un migrant tel que moi, c’était déjà une chance de vivre cette petite relation cachée et follement excitante. Ma jolie rousse, mon petit rayon de soleil nordique…

    Quand j’ai enfin pu sortir de l’hôpital, elle a rompu. Même à l’époque je ne lui en ai pas voulu, j’étais conscient d’avoir eu de la chance. Et puis sans cela, je n’aurais peut-être pas connu ma femme quelques années plus tard.

    Elle m’apprit que c’étaient bien les flics qui m’avaient secouru sur le trottoir. Je les ai toujours évités, je les ai toujours considérés comme un danger, tant de fois je les ai maudits. Et pourtant… je dois bien reconnaître que face à la sauvagerie humaine, à la bêtise qui pousse des membres de notre espèce à se montrer inutilement cruels avec leurs congénères, les forces de l’ordre sont parfois indispensables. Ces types m’ont bel et bien sauvé la vie. Les trois étudiants ont été retrouvés et condamnés.

    Pendant cette courte période de complicité, Iveta m’apprit aussi pas mal de choses sur son peuple…

    Mais voilà que j’ai déjà rempli la place qui m’était impartie dans ce numéro de notre journal clandestin.
    La prochaine fois, je vous raconterai comment j’ai pu quitter Wudest et ses affreuses exploitations agricoles. Je vous expliquerai pourquoi les nordiques sont aussi méprisants envers toute forme de croyance religieuse ou mystique, pour quelles raisons ce peuple matérialiste rejette la spiritualité comme une maladie mentale. Les fous ! »

     

    – Bakir Meyo, “Errances d’un Calsy dans le Nord”, extrait n°3 [journal illégal]

    Ghetto calsy de Svalgrad, ouest du Tharseim – Année 602 du calendrier planétaire.

     


     

    P.S : le symbole dont Bakir hérita ce jour-là est celui de la psychurgie, ou magie psychique.

    Le courant de la psychurgie a été inventé au 19ème siècle sur Terre, formant un culte de l’invisible s’appuyant sur l’art d’utiliser la force de l’esprit. Mais certaines pratiques de magie blanche remontent aux origines de l’humanité…
    Le terme signifie littéralement « action de l’âme ».

    Sur Entom Boötis, les Valokins considèrent ce signe comme l’un des symboles du Seid.

     



     


  • Le chasseur et la musicienne

     

    Valoki, province du Jailong – Année 599 du calendrier local.

     

    Ayana se leva avant le point du jour, prit ses affaires et rejoignit Silverio à la sortie de leur village. C’était l’heure bleue, ce moment magique n’appartenant ni au jour ni à la nuit. Les maisons-coquillage ne ressemblaient encore qu’à des silhouettes sombres imbriquées dans la végétation géante.

    Le chasseur venait juste d’arriver au lieu de rendez-vous. Il jaugea la tenue de sa nouvelle partenaire avec une petite grimace.

    — Le gris, c’est pas idéal comme camouflage en forêt.

    — Je n’ai rien de moins coloré…

    — On fera avec. Tu as ton instrument et ton diffuseur ?

    Ayana acquiesça en désignant son sac à dos, encore mal réveillée. Son métier de musicienne l’amenait souvent à veiller tard, il était rare qu’elle se lève aussi tôt et cette partie de chasse était pour elle une nouveauté.

    Tous deux portaient des baudriers d’escalade. Silverio était vêtu de vêtements bariolés de couleurs mates, kaki, brun et vert, adaptés pour se fondre dans la végétation. Le large canon aplati d’un fusil lance-étoiles dépassait de son dos. Il s’approcha d’elle en reniflant à plusieurs reprises.

    — Pas de savon, pas de parfum ce matin ? Parfait. Ce serait dommage de tout gâcher par coquetterie.

    — Je ne suis pas stupide, répondit-elle un peu vexée.

    — Je vois ça. Désolé, j’ai déjà eu des mauvaises surprises…

    Nombre d’insectes possédaient un odorat très performant, une odeur étrangère risquerait de trahir la présence du duo. La discrétion était de mise. Les deux partenaires activèrent temporairement leurs diffuseurs de phéromones répulsives, des petits appareils qu’ils portaient en bandoulière.

    Ils se mirent en route silencieusement, Silverio en tête, se frayant un chemin dans la végétation tropicale entre les troncs des arbres gigantesques. Les derniers insectes nocturnes regagnaient leurs cachettes alors que la lumière du jour redonnait ses couleurs à la forêt. Les arthropodes diurnes commençaient à s’activer. Aux abords des agglomérations, il s’agissait principalement d’insectes sociaux cohabitant sans problème avec les humains, grâce à leurs alliances avec les Sœurs Ophrys.

    Des ouvrières myrmes, ressemblant à des fourmis géantes de couleur jaune, se faufilaient dans tous les sens à la recherche de nourriture et de matériaux de construction. D’inoffensifs insectes saprophages mangeaient des débris végétaux en voie de décomposition, tandis que les nécrophages nettoyaient les restes de cadavres abandonnés par les prédateurs nocturnes. Quelques carnivores étaient tapis dans la végétation, mais tous les évitaient grâce à la protection chimique des diffuseurs.

    Des insectes volants commençaient à s’agiter alors que les premiers rayons de soleil caressaient la canopée, loin au-dessus. D’énormes chenilles rampaient dans la végétation à la recherche de feuilles tendres.

    jungle-500x300

     

    Après une bonne demi-heure de marche, Silverio s’arrêta pour se dissimuler derrière un grand tronc à l’écorce blanchâtre et rugueuse, en faisant signe à Ayana de l’imiter. Il tendit le doigt pour désigner une branche sur un autre arbre géant.

    — J’ai repéré un solioque femelle qui se planque là-haut pendant la nuit, dit-il à voix basse. Pour éviter de l’effrayer, on va monter sur cet arbre (il tapota le tronc à côté d’eux). J’ai installé des cordes hier… Prête pour la grimpette ?

    — On va dire que oui.

    Le regard du chasseur eut un éclat rieur, un léger sourire se dessina sur son visage basané, mais il ne fit pas de commentaire. Ils contournèrent encore le tronc géant pour se placer du côté opposé à l’arbre qui les intéressait, où pendaient effectivement des cordes d’escalade. Ayana passa la première tandis que Silverio s’occupait de son assurage.

    Une fois parvenus tous les deux sur la branche voulue, le chasseur et la musicienne détachèrent leurs mousquetons. Silverio se munit de son fusil et Ayana de son shak, une longue flûte torsadée, taillée dans la chitine d’un tube à vent de solioque mâle.

    Ils avancèrent prudemment sur l’énorme branche à l’écorce claire qui rejoignait une branche verte et lisse de l’arbre voisin. Silverio se posta derrière les feuillages, suivi aussitôt par Ayana. Ils coupèrent leurs appareils répulsifs.

    Désormais, ils devaient rester sur leurs gardes. Avec l’arrivée du soleil, les arthropodes étaient de plus en plus nombreux à s’activer dans la forêt. Sans leurs diffuseurs de phéromones, les deux humains seraient facilement à la merci du premier prédateur sauvage.

    Sous une branche voisine était accrochée une chrysalide agitée de soubresauts. Le cocon se déchira sous leurs yeux et ils assistèrent à la naissance d’un merveillon, spectacle bouleversant de beauté. Les immenses ailes orange de l’insecte se déployèrent comme des pétales de fleur alors qu’il se séparait de son abri de soie, puis après quelques battements hésitants, il s’envola pour disparaître dans la végétation.

    Dryas_iulia   SONY DSC
    (crédit photos : Diego Delso et Friedrich Böhringer)

     

    Juste en face, sur l’arbre vert au tronc lisse qui semblait recouvert de cire végétale, le solioque que le chasseur avait repéré était en train de prendre son repas, utilisant son rostre pour percer l’écorce de l’arbre et se nourrir de sa sève.

    Les solioques siffleurs étaient des insectes particuliers dont les mâles, en propulsant de l’air dans des tubes de différentes tailles sur leur dos, produisaient des sons très agréables pour l’oreille humaine. Par beau temps, lorsque ces paisibles végétariens solitaires n’étaient pas en train de se nourrir de sève ou de se reproduire, ils aimaient se placer en hauteur dans la végétation pour se mesurer dans des joutes musicales.

    Un premier solioque commençait par une mélodie assez simple, puis un deuxième reprenait le même thème en ajoutant un peu de complexité. Un autre tentait de faire encore mieux, et ainsi de suite, jusqu’à ce que la plus belle mélodie l’emporte. Tous les solioques du secteur se relayaient jusqu’à ce que le vainqueur du moment soit implicitement admis par les autres, qui ne le défiaient plus. Le gagnant finissait par se lasser de siffler sans adversaire et recommençait à se nourrir ou changeait de coin.

    Un autre solioque lançait alors une nouvelle mélodie, et les joutes se poursuivaient ainsi jusqu’au coucher du soleil. Ils semblaient toujours tomber d’accord sur la qualité du meilleur chant et ménageaient régulièrement de courtes pauses pendant leurs monologues, pour laisser une ouverture à d’éventuels candidats à la surenchère.

    Certains musiciens humains tentaient parfois de se joindre à la compétition.

    Si les plus maladroits ne récoltaient que des protestations musicales de la part des insectes chanteurs, les meilleurs réussissaient parfois à s’imposer et un silence respectueux leur accordait l’espace sonore pendant un moment.

    Au cours de la période de reproduction, c’est par leurs chants que les solioques mâles attiraient les femelles. Il arrivait que des musiciens et des chasseurs valokins s’associent pour tenter d’en piéger une pendant la saison idoine. Outre leur viande savoureuse, elles possédaient également des ornements très appréciés sur leur carapace. Mais leur vivacité et leur vigilance les rendaient difficiles à chasser, sans un appeau pour les amadouer.

    Après que Silverio se soit assuré qu’aucun danger n’était proche, Ayana commença à souffler quelques notes dans son shak, imitant à s’y méprendre les sons des solioques.

    Sur sa branche, la proie s’arrêta aussitôt de se nourrir et sembla regarder dans leur direction. Tranquillement, tout en répétant en boucle une première mélodie simple, la musicienne commença à y ajouter des notes.

    melody

    C’est alors qu’une autre musique répondit à la sienne, provenant d’un arbre plus éloigné. Le thème reprenait parfaitement celui d’Ayana, en y ajoutant d’autres notes le rendant encore plus subtil et compliqué.

    — Merde, murmura Silverio. Un mâle…

    Ayana s’arrêta de jouer pour laisser le concurrent s’exprimer, écoutant attentivement son chant. Dès que le solioque mâle s’interrompit, elle reprit le thème en ajoutant à son tour de nouveaux trilles.

    Sur sa branche, la femelle solioque semblait hésiter entre ses prétendants, tournant sa grosse tête ovale d’un côté et de l’autre.

    Silverio écouta avec admiration la mélodie développée par son associée. Ayana était une musicienne accomplie et elle s’était renseignée sur les mœurs des solioques, vraisemblablement. Elle s’y prenait bien mieux que les autres musiciens avec lesquels il avait tenté cette expérience.

    Le chasseur scrutait attentivement la végétation alentour. Si un prédateur venait lui aussi à confondre la musicienne avec un insecte, les deux partenaires de chasse risqueraient de devenir des proies.

    Après quelques échanges musicaux, le solioque mâle abandonna la compétition. Ayana avait gagné mais Silverio pouvait voir la sueur coulant sur son visage tendu par l’effort, ses veines gonflées sur son cou et ses tempes alors qu’elle poursuivait courageusement ses envolées mélodieuses.

    Les muscles du chasseur se tendirent, ses mains resserrèrent leur étreinte sur le fusil. La femelle solioque s’approchait. Elle passa sur leur branche, hésitante, cherchant du regard ce congénère doué qu’elle ne parvenait pas à voir. Il pointa son fusil vers elle entre deux feuilles géantes. Encore quelques mètres…

    Une arane-tambour surgit alors de sous la branche et se jeta sur Ayana.

    La musicienne fit un bond sur le côté dans un geste réflexe. Son intuition lui sauva la vie. Les crochets du grand arachnide sifflèrent dans le vide, seule une extrémité pointue lacéra le pantalon et la chair sur une de ses jambes. Elle s’écroula aussitôt, neutralisée par le puissant venin paralysant.

    Silverio la retint de justesse avant qu’elle ne tombe de la branche, tourna son arme vers le prédateur à toute vitesse et deux étoiles de métal incandescent jaillirent de la gueule du fusil. Un des projectiles blessa l’arane à une patte, l’autre se ficha dans le tronc de l’arbre avant de s’éteindre.

    Dimorphic_Jumping_Spider(crédit photo : Opoterser)

     

    L’arthropode et l’humain se retrouvèrent nez-à-nez. L’arachnide géant recula de quelques pas hésitants pour faire face à son nouvel adversaire. De sa plaie s’écoulait un liquide jaunâtre. Le prédateur évitait de s’appuyer sur sa patte blessée mais en possédait sept autres.

    L’arane-tambour entama alors l’étrange danse pour laquelle son espèce avait été baptisée ainsi. S’appuyant sur cinq membres, elle dressa deux pattes en l’air et souleva son abdomen coloré vers Silverio. Les dessins de couleurs vives y évoquaient une sorte de visage reflétant la lumière en furtifs éclats chatoyants.

    Tout en effectuant de curieux pas d’un côté et de l’autre, l’arane faisait vibrer son abdomen en frappant dessus avec ses deux pattes dressées, produisant un martèlement hypnotique ponctué de bruits de crécelle. Quatre des huit yeux ceinturant sa grosse tête fixaient le chasseur avec avidité.

    Profitant de cette danse perturbant sans doute la plupart des proies, Silverio réactiva fébrilement son diffuseur de phéromones et tira un troisième coup de fusil. L’étoile de métal, rougie chimiquement par la friction dans le canon, se ficha dans la branche au pied de l’arachnide en émettant un sifflement étouffé et une petite volute de fumée grise.

    La nervosité rendait le chasseur maladroit. L’arane-tambour écarta ses crochets à venin, prête à bondir.

    Les effluves du diffuseur lui parvinrent alors. Elle s’enfuit sans demander son reste, disparut sous la branche en un éclair et se laissa glisser jusqu’au sol au bout d’un long câble de soie sortant de son abdomen.

    Silverio se précipita vers Ayana. La jeune femme avait les yeux grands ouverts, totalement paralysée mais encore consciente. Pas un instant à perdre. Il activa également le diffuseur de sa partenaire, la souleva à bout de bras pour la placer en travers de ses épaules. Il descendit de l’arbre à toute vitesse et se mit à courir vers le village avec son fardeau.

    Heureusement pour la musicienne, le chasseur atteignit le dispensaire des Sœurs Ophrys avant que le venin paralysant ne l’empêche de respirer.

    Les moniales la soignèrent à l’aide de leurs pouvoirs, d’onguents et de décoctions de plantes. Elle dut garder le lit quelques jours durant lesquels Silverio resta à son chevet autant qu’il le pouvait. Ensuite, elle boita encore une bonne semaine mais ne garda pas de séquelles.

    Pour cette première tentative, ils rentrèrent donc bredouilles. Le chasseur et la musicienne se promirent de retenter l’expérience avec un troisième larron pour faire le guet, et de meilleures protections contre les prédateurs. La chasse au solioque siffleur était réputée très difficile, ce n’était pas exagéré.

    Dans la forêt, le solioque femelle changea de secteur, se trouva un véritable mâle pour s’accoupler et put continuer tranquillement sa vie pendant un moment. Elle l’avait échappé belle.

    Par un caprice du destin, un cousin de l’arachnide qui lui sauva involontairement la vie ce jour-là réussit à la dévorer quelques semaines plus tard.

    Female_Jumping_Spider(crédit photo : Thomas Shahan)

     

    P.S : Elles sont belles ces araignées, non ? Une espèce particulièrement fascinante m’a inspiré les aranes-tambour.

    Il s’agit de l’araignée-paon, minuscule arachnide australien de 4mm dont les mâles sont de véritables artistes. Chez eux, la danse sert de parade nuptiale pour séduire les femelles moins colorées. Regardez cette merveille :

     


    (Danse de l’Araignée Paon par tibiscuit-com)

     

    Quant aux solioques siffleurs, leur nom vient évidemment du mot soliloque, mais ils sortent tout droit de mon imagination. Sur un monde rempli d’insectes géants, les chants des oiseaux devaient me manquer…

    Allez une dernière image avant de se quitter, une autre superbe espèce d’arachnide terrienne, juste pour le plaisir :

    Male-jumping-spider(crédit photo : Lukas Jonaitis)

     

    À bientôt.

     



     


  • Un système de castes

     

    « Bonjour, c’est Bakir. Aujourd’hui je vais vous parler un peu de moi, mais aussi comme vous l’aurez deviné au titre, de la société tharse qui est organisée en castes.

    Je tiens d’abord à vous expliquer une petite chose. Vous êtes en train de lire un journal interdit dans le Nord, ce qui veut dire que vous êtes vous-même dans l’illégalité. À moins que vous ne lisiez ces lignes depuis un pays éloigné du Tharseim, ce qui m’étonnerait beaucoup, mais après tout pourquoi pas. Ce serait inespéré pour moi.

    Quoi qu’il en soit, en publiant des textes qui vont à l’encontre de la propagande officielle, je suis un hors-la-loi. J’ai beau avoir passé l’essentiel de ma vie dans ce pays, je reste un immigré. Il est d’autant plus délicat pour un étranger de publier des écrits subversifs… à vrai dire, je risquerais le pire si je n’avais pas pris quelques précautions. J’aurais pu signer avec un pseudonyme, mais cela n’aurait pas forcément empêché les forces de l’ordre de remonter jusqu’à moi. Mon âge avancé me permet une autre option.

    Si vous lisez ces lignes, en fait, c’est parce que je suis déjà mort.

    Je ne sais pas si vous vous rendez compte de l’effet que peut avoir ce genre de phrase sur son auteur. Je suis en train d’écrire en sachant que je ne serai lu qu’après ma disparition. C’est un peu comme si je vous écrivais directement depuis l’autre côté ! Je trouve cette idée triste et à la fois amusante.

    Bien sûr, j’ai également pris soin de protéger ma famille. Mon épouse adorée a déjà quitté ce monde depuis quelques années, et je dois dire que j’ai hâte de la rejoindre. Quant à nos deux fils, nous avons tout fait pour qu’ils quittent le Tharseim.

    Pour l’aîné cela n’a pas été possible, à peine adulte il était déjà mari et père… Il a pu changer son nom de famille bien avant que celui-ci ne devienne synonyme de problèmes, en épousant une nordique. Vous ne le savez peut-être pas si vous venez d’arriver. Le Tharseim est une nation patriarcale, mais avant tout xénophobe. C’est rare mais un étranger épousant une Tharse peut quand même, après d’interminables démarches et examens, prendre son nom de famille et devenir alors un citoyen nordique.

    Notre plus jeune fils, plus aventureux, a quitté ce pays. Il est parti à la recherche de ses racines et doit être quelque part entre le Calsynn et la Nemosia, les pays d’origine de ses parents, en bonne santé je l’espère…

    Je suis maintenant le seul Meyo vivant dans le Tharseim, à ma connaissance. Si la police secrète venait à remonter la piste jusqu’à mon fils aîné, ils se rendront bien compte qu’il n’a rien à voir avec mes écrits. C’est un homme honnête et travailleur, n’ayant jamais commis le moindre écart avec la loi. Il n’est même pas au courant de l’existence de ce journal et d’ailleurs il la désapprouverait. Nous sommes en froid.

    Messieurs les flics et les militaires, je vous en conjure, laissez ma famille en-dehors de tout ça. Vous perdriez votre temps et gaspilleriez l’argent de l’État que vous servez avec tant de zèle.

    Tout le réseau clandestin d’auteurs, d’imprimeurs et de distributeurs du journal que vous lisez, tous les acteurs de cet acte de rébellion pacifique ont pris leurs précautions. Même notre journal n’a pas de nom. Vous ne nous empêcherez pas de nous exprimer, de faire éclater au grand jour la vérité. Notre vérité. Celle que nous vivons tous les jours dans ce pays décadent.

    Refermons cette parenthèse pour le moment. Comme vous le devinez sans doute, l’usure des années n’a pas atténué ma colère. J’en arrive à oublier que j’écris ces lignes pour vous raconter mon histoire. La mémoire me joue des tours à mon âge. Où étions-nous arrivés à la fin de mon texte précédent ?

    Ah oui, Ombrouge et sa Glacière…

    J’avais déjà vingt ans quand j’ai pu sortir de cet enfer gelé, en me payant un billet dans un de leurs fabuleux transports aériens fonctionnant à l’énergie magnétique. Un trajet ridiculement court étant donné les centaines de kilomètres parcourus, et surtout en comparaison de la somme astronomique que j’avais dû débourser, vu mon salaire de l’époque. C’était l’été.

    mines(image jaunie pour les besoins de l’article. Crédit photo : Stephen Codrington)

     

    Une fois la Muraille de Rouglace franchie, les montagnes rouges laissent la place à des reliefs plus doux composés d’autres roches, sans doute plus intéressantes pour l’industrie nordique : ils en ont fait une gigantesque exploitation minière. Les montagnes et les collines éventrées, disséquées pierre après pierre, offrent un triste spectacle.

    Je sais que de nombreux étrangers y travaillent comme des bêtes de somme, ceux qui ont choisi de tenter leur chance par la voie terrestre après avoir passé la frontière. La plupart de ceux qui s’aventurent à pied meurent de froid, de faim ou d’épuisement en essayant de rejoindre la première ville. Moi, j’avais passé cinq ans dans la Glacière pour éviter ça.

    Les Thars ne se soucient pas de la main-d’œuvre abondante constituée par le flot permanent d’immigrés. On peut crever ou survivre, tant qu’on se plie à leur jeu cruel, ils n’ont cure de notre sort. Tant mieux pour les plus forts et les plus malins qui s’en sortent, tant pis pour les autres. Certains ont même l’audace d’appeler ça de la sélection naturelle…

    C’est facile de s’amuser du malheur des autres quand on a comme seul mérite, pardonnez la crudité de mes propos, d’être sorti du bon utérus. Passons.

    Au nord du secteur minier s’étendent de vastes plaines entièrement couvertes de serres, de bâtiments d’élevage et d’usines, le tout quadrillé de routes où défilent en permanence d’énormes véhicules roulant ou glissant sur des coussins d’air, chargés de matières premières et de produits transformés.

    Les cheminées des usines crachent nuit et jour d’affreux panaches de fumées noires. Le ciel n’est jamais vraiment bleu, toujours voilé par une brume jaunâtre. Pas un arbre, pas un insecte sauvage, pas un brin d’herbe à perte de vue. Pas la moindre parcelle de terre à l’air libre. Partout ce n’est que béton, asphalte, grisaille et plastique. Ils ont recouvert la nature comme pour l’étouffer, la remplacer.

    Culture_hors_sol(crédit photo : Remi Jouan)

     

    J’ai alors découvert Wudest, la mégapole la plus au sud du Tharseim, considérée comme le « grenier » du pays. La ville en elle-même s’étend sur un millier de kilomètres carré, immense réseau d’immeubles, de tours et de voies de circulation bondées de véhicules en tout genre, mais les complexes industriels qui l’entourent sont encore plus impressionnants.

    Après quelques jours de galère dans la rue, je réussis à me faire héberger dans un logement miteux en périphérie de la cité, dans un quartier réservé aux migrants. Puis il me fallut retrouver du travail.

    Chaque jour je passais des heures dans les transports en commun, bondés de travailleurs manuels, pour aller suer dans leurs exploitations gigantesques. C’est là que j’ai commencé à rencontrer des représentants de toutes les castes nordiques.

    À Ombrouge, la plupart des Thars sont des militaires vêtus de rouge et noir. J’avais bien vu d’autres couleurs de vêtements, essentiellement des marchands dont les costumes étaient noirs et jaunes, toujours décorés des mêmes motifs en triangle. À Wudest j’en ai vu de toutes les couleurs, au sens propre comme au figuré.

    La société tharse repose sur trois piliers essentiels : la science, l’industrie et le commerce. L’emblème du Tharseim est un triangle tourné vers le bas, lui-même constitué de sept autres petits triangles représentant les sept castes. Chacune n’a pas la même valeur que les autres aux yeux des nordiques, et au sein de chaque caste la hiérarchie est représentée par le nombre de triangles présents sur les vêtements.

    Un simple ouvrier de la caste industrielle, par exemple, ne portera qu’un seul triangle vert sur ses vêtements noirs. Un chef d’équipe en portera trois, un technicien cinq et un directeur sept. Les  dirigeants des grands groupes et les Ordonnateurs portent tellement de triangles que leurs tenues évoquent des costumes d’arlequins, mais composés d’une seule couleur avec le noir.

    Vous suivez toujours ? Je sais, c’est un peu compliqué… moi-même j’ai mis des années à m’y habituer.

     

    Embleme_Tharseim

     

    Violet au centre : le pouvoir, le Grand Ordonnateur. Il est le seul à porter des motifs triangulaires de cette couleur. Les Ordonnateurs qui dirigent chaque caste portent une bande violette sur le col pour être facilement identifiables.

    Rouge : la police et l’armée, ne formant qu’une seule caste. Le nombre de triangles rouges détermine le grade. Seule exception : la garde rapprochée du Grand Ordonnateur qui porte des uniformes entièrement violets, unis.

    Gris : les scientifiques. Du plus éminent chercheur au simple laborantin en passant par l’ingénieur, tous portent des combinaisons noires et grises. Les triangles des médecins sont d’un gris clair presque blanc.

    Vert : les industriels, de l’ouvrier manutentionnaire au technicien, jusqu’au dirigeant d’entreprise.

    Jaune : les marchands. Cette caste comprend les grands corporatistes financiers, les négociants et en bas de l’échelle, tous les petits métiers liés au commerce (magasiniers, serveurs, vendeurs…)

    Orange : l’administration et l’enseignement. Le nombre de triangles de leur tenue désigne leur échelon, et donc en général leur niveau d’étude.

    Bleu : les artistes et les activités liées à la culture, aux loisirs. C’est la caste la moins nombreuse et souvent la plus dépréciée, quel que soit le nombre de triangles décorant leurs vêtements. Seules quelques stars ultra-médiatisées, allant bien sûr dans le sens de la propagande officielle, ont droit à un semblant de prestige.

    Les étrangers, qu’ils soient touristes ou immigrés, ne portent évidemment pas ce genre de motifs. C’est strictement interdit.

    J’ai sympathisé avec des Thars, ils ne sont pas tous aussi intolérants qu’on pourrait le croire. Certains sont tout à fait conscients de vivre dans une société plongée dans une fuite en avant, une course absurde au profit, au rendement toujours croissant, dans une frénésie de domination qui porte préjudice à toute la planète.

    Ils subissent eux aussi leur propre société.

    Ces Thars plus éveillés que la moyenne m’ont raconté qu’à l’origine, il n’y avait pas de castes dans leur pays. En tout cas, officiellement. Mais depuis longtemps, les disparités des classes sociales se sont révélées héréditaires. Enfant d’ouvrier, tu resteras ouvrier. Enfant de chef d’entreprise, tu prendras la relève, quels que soient tes véritables talents ou incompétences. Certains disent même que c’était déjà le cas sur Terre…

    Finalement, ce système de castes a le mérite d’avoir mis fin à une doctrine hypocrite prétendant que tous disposaient des mêmes chances dans la société. Au moins, les choses sont claires.

    Dans le Calsynn d’où je suis originaire, il est évident qu’on ne devient pas chef de clan sans un solide réseau d’influence. Il ne suffit pas de vaincre le meneur d’une tribu en duel pour prendre sa place, il ne suffit pas d’être le plus fort. Ceux qui pensaient le contraire ont eu de mauvaises surprises pendant leur sommeil ou dans leur nourriture, fatales… Mais ceci est un autre sujet, veuillez excuser les digressions d’un vieil homme.

    Quoi qu’il en soit, les sociétés humaines ont semble-t-il toujours fonctionné en strates hiérarchisées et bien définies, d’où il est très difficile de s’extraire.

    Les insectes géants qui dominaient Entom avant notre arrivée ont incontestablement inspiré les différentes nations humaines. Même les Thars qui méprisent la nature, avec leurs castes et leurs militaires dont les casques ont des antennes et des visières à facettes, ont pris modèle sur les premiers habitants de ce monde.

    Il y a tant à dire sur ce peuple déroutant. Dans les prochains numéros, tout en continuant à vous raconter mon parcours, je vous expliquerai ce qu’ils mangent, comment ils vivent et pensent, pourquoi ils sont aussi nombreux en mauvaise santé, malgré les apparences. Vous apprendrez les raisons expliquant l’absence totale de religions chez les nordiques, ainsi que leur développement limité de la robotique et de l’intelligence artificielle.

    Je vous raconterai ce qui a conduit ce pays à devenir ce qu’il est aujourd’hui : l’ennemi numéro un de notre planète et donc de notre avenir en tant qu’espèce. »

    freedom-the-unnamed(crédit photo : The unnamed)

     

    – Bakir Meyo, “Errances d’un Calsy dans le Nord”, extrait n°2 [journal illégal]

    Ghetto calsy de Svalgrad, ouest du Tharseim – Année 602 du calendrier planétaire.

     



     


  • Ombrouge : la frontière du Tharseim

     

    « Je suis un très vieil homme maintenant. Je me sens usé, si fatigué… Ma vie a été bien remplie, semée d’embûches et d’évènements importants dont j’aimerais raconter les plus marquants. Aussi ai-je entrepris de rédiger mes souvenirs.

    Mais je manque à tous mes devoirs, pardonnez-moi. Je m’appelle Bakir Meyo, j’ai passé mon enfance dans le Calsynn. Je suis né dans la partie la moins désertique de mon pays, dans un village de pêcheurs au bord de l’Océan Armaz. Je dois avouer que je suis un piètre représentant des Calsy.

    J’ai quitté le clan Meyo, ma famille et mon pays alors que je n’avais que quinze ans. La technologie et les richesses des Thars me fascinaient, comme beaucoup de membres de mon peuple, j’espérais pouvoir prendre ma part de ce gâteau appétissant… La tête pleine de rêves, je suis parti avec une caravane vers le nord en longeant les côtes de l’océan jusqu’à la Muraille de Rouglace, ce qui nous permit d’éviter le désert.

     

    View_from_Lipan_Point-wiki

     

    Nous suivîmes la Muraille pendant près de deux semaines sous un soleil de plomb. Cette grande chaîne de montagnes aux roches rouges ne nous offrait que très peu d’ombre, car nous étions au pied des versants sud.

    En avançant dans la garrigue à la végétation piquante, nous entendions les grondements du tonnerre de l’autre côté des falaises infranchissables, mais aucune averse ne parvint jusqu’à nous. La pluie semble mépriser le Calsynn, autant que les peuples qui ont la chance d’en profiter.

    Le manque d’eau, les pillards, les insectes carnivores… entre les myriapodes gigantesques, les pièges des myrmilions et de certains arachnides dans le sol, les scorpides tapis dans les rochers avec leur dard empoisonné, j’ai bien cru que nous n’arriverions jamais à destination. Nous n’avions que des armes à feu rudimentaires.

     

    Hommes, femmes, enfants et insectes de bât, un tiers de notre caravane n’arriva jamais à bon port. Malgré les morts et les blessés, nous atteignîmes finalement le seul passage dans la Muraille de Rouglace. Je me souviens comme si c’était hier de la première fois que j’ai vu la citadelle d’Ombrouge.

    Accrochées aux parois de la gorge dans l’ombre entre les falaises, ses hautes bâtisses rouges coiffées de lauzes noires avaient un aspect lugubre et menaçant. Un vent étonnamment froid s’engouffrait dans le canyon en nous apportant les parfums d’une autre végétation, d’un autre climat.

    La citadelle proprement dite n’était que la partie d’Ombrouge appartenant aux Calsy, comme c’est toujours le cas aujourd’hui. Nous avions passé le premier contrôle sans encombre. Derrière le haut mur d’enceinte se dessinaient des rues étroites et sinueuses entre les maisons qui semblaient avoir été placées au hasard.

    J’appris plus tard que ce désordre apparent est en fait une adaptation judicieuse aux particularités du terrain. Les bâtiments sont construits sur des roches dures, tandis que le pavement des rues stabilise les veines plus friables qui valent à ces à-pics la réputation d’être impossibles à escalader.

     

    68932474_394fff160b_zflickr (crédit photo : Ken Lund)

     

    Les plus hauts sommets étaient couverts de neige, c’était la première fois que j’en voyais.

    Dans la rue principale à l’ombre, de nombreux marchands vendaient des objets technologiques, désuets depuis longtemps dans le Tharseim. Mon peuple n’a toujours eu droit qu’à ramasser leurs miettes périmées… Nous avancions les uns contre les autres, craintifs, écrasés par la hauteur des parois vertigineuses qui semblaient serrer la citadelle comme un immense étau de pierre rouge.

    Nous n’étions qu’une poignée à vouloir passer la frontière dans ce groupe. Après des adieux émouvants à nos compagnons de voyage, nous laissâmes les autres membres de la caravane à leurs affaires. Inutile pour nous de s’attarder devant les marchandises obsolètes. Nous allions entrer dans le paradis technologique ! J’étais tout excité à l’idée de découvrir enfin cette nation puissante dont les richesses nourrissaient mes espoirs les plus fous.

     

    À l’autre extrémité de l’artère principale se dressait un impressionnant mur de métal, couronné de tourelles et de canons. Immense et lisse, il coupait littéralement la ville en deux. Trois portes blindées permettaient de passer le poste de contrôle surveillé par les nordiques. De nombreux appareils volants se croisaient dans le ciel, certains ressemblaient à de magnifiques galions dont les voiles reflétaient l’éclat du soleil. J’étais émerveillé.

    La plus grande porte était réservée aux rares Thars qui passaient la frontière par la voie terrestre ; la plupart la survolaient avec leurs vaisseaux volants, ne s’arrêtant que le temps d’un contrôle dans l’aéroport qui nous était encore invisible.

    Une file plus importante de marchands, diplomates et autres riches voyageurs se dirigeait lentement vers la deuxième entrée. Il s’agissait de Calsy, de Nemosians et même de Valokins, à cette époque. Des personnes qui avaient les moyens de se payer un aller-retour pour dépenser leur argent dans le Tharseim.

    Enfin, la troisième porte était réservée aux migrants tels que moi, qui espéraient accéder à l’opulence nordique ou échapper à la misère en fuyant leur pays d’origine pour toujours. L’interminable file de pauvres hères avançait avec une lenteur exaspérante vers les soldats qui gardaient le passage.

     

    Il nous fallut plusieurs heures pour arriver devant le poste de contrôle, durant lesquelles nous vîmes de nombreux migrants se faire refouler comme des malpropres. Notre moral était sérieusement entamé quand nous nous sommes présentés devant les militaires. Officiers en uniforme ou simples soldats en armure électronique avec des casques évoquant des têtes d’insectes, tous étaient vêtus de motifs en triangles noirs et rouges typiques de la caste guerrière. Lourdement armés.

    Ils nous posèrent des tas de questions avec leur accent bizarre, puis nous scannèrent à tour de rôle avec de curieux appareils tubulaires.

    J’avais de la chance d’être jeune et en pleine santé. Certains de mes compagnons ne passèrent pas ce premier test. Je frissonne encore en repensant à la brutalité des soldats n’hésitant pas à frapper ceux qui protestaient contre leur décision irrévocable. Le plus agressif des migrants fut même abattu sur place pour montrer l’exemple. Et plus personne n’osa rien dire.

    Pour ceux qui restaient, nous avons subi une fouille corporelle des plus humiliantes. Ils nous avaient inspectés comme si nous n’étions que des marchandises sur une foire au bétail, puis nous avaient parqués pendant des heures dans des baraquements gelés et insalubres, sans sanitaires, sans eau ni nourriture. Même les rudes bergers à escarabes du Calsynn ne traitent par leurs insectes de cette manière. Quelle désillusion ! Je me souviens avoir pleuré, mon père m’aurait giflé s’il m’avait vu gaspiller mon eau de la sorte. À quinze ans, la plupart des garçons calsy sont déjà des hommes et leurs yeux sont aussi secs que le désert.

    Mais moi, au crépuscule de ma vie, il m’arrive encore de pleurer.

    Après un long interrogatoire individuel et une visite médicale complète, je perdis de vue mes compagnons d’infortune. On nous avait triés. Un officier me donna une carte de séjour magnétique à renouveler tous les trois mois, puis je découvris enfin ce que cachait cet énorme mur blindé. De l’autre côté, la gorge s’élargissait en formant une grande cuvette envahie d’immeubles de verre et de métal.

     

    Un énorme aéroport accueillait les navires volants des Thars. Une hôtesse m’expliqua avec condescendance que c’était le seul moyen d’atteindre une grande ville nordique. Comme je n’avais pas de quoi me payer ce genre de transport, on m’indiqua que je devais aller travailler dans la Glacière.

    D’après ce qu’on m’a raconté, elle n’a pas changé depuis cette époque.

    Derrière la ville et l’aéroport, le canyon se resserrait à nouveau en obliquant sur un axe est-ouest. La gorge étroite était tellement profonde entre les hautes falaises qu’elle était constamment à l’ombre sur des centaines de kilomètres de long. Un vent glacial y soufflait en permanence, provenant directement des steppes qui dominaient le paysage au-delà des montagnes.

    Sur les versants nord de la Muraille de Rouglace, le changement de climat était brutal. Il gelait parfois dans la Glacière même à la belle saison, le soleil n’atteignant jamais le fond du canyon. Le froid permanent rendait possible le stockage de blocs de glace produits en hiver pour les revendre toute l’année aux peuples du Sud.

    À cette époque, les machines de réfrigération n’étaient pas encore accessibles pour les habitants du Calsynn. Aujourd’hui elles sont encore très chères, des migrants doivent toujours y laisser leur santé.

     

    narrows-zion-national-park

     

    C’est là que j’ai dû travailler pour gagner de quoi m’acheter une place dans un de leurs superbes vaisseaux aériens. Un boulot de forçat pour un salaire de misère. Je devais payer mon logement, ma nourriture, mon eau, absolument tout. Je me suis fait voler plusieurs fois mes maigres économies par des pauvres types aussi miséreux que moi. Mais sans honneur.

    Cinq ans ! J’ai trimé pendant cinq ans dans ces conditions pénibles, ombre, froid et blocs de glace, avant de réunir assez de zolkins (la monnaie tharse) pour espérer une vie meilleure. J’y ai développé de larges épaules mais surtout d’épouvantables problèmes de dos, et un caractère de plus en plus taciturne. Moins je devenais bavard et plus je prenais goût à l’écriture. C’est peut-être le seul point positif de mon renfermement, car je l’espère, mes textes vivront bien plus longtemps que moi.

    Rares sont les secteurs où  la nature est préservée dans le Tharseim… celui-ci en fait partie. Avant la prolifération industrielle, certains endroits devaient être magnifiques.

     

    Par la suite j’ai travaillé dans des usines, des serres hydroponiques, sur des bateaux, dans des élevages d’animaux qui ne voyaient jamais la lumière du jour… sous un climat de plus en plus froid et humide à mesure que je réussissais à continuer vers le nord, vers les mégapoles où j’espérais trouver un emploi plus rémunérateur.

    J’ai connu la rue dans leurs immenses cités, la faim, le froid, les ghettos, le mépris et l’arrogance de nombreux nordiques. J’ai aussi rencontré des personnes sensées, intéressantes, qui ployaient sous le même joug que moi, chacune à sa manière. J’ai eu la chance de rencontrer ma femme, nous avons eu des enfants.

    J’ai vécu l’arrivée au pouvoir de Hirdan Pascor il y a une vingtaine d’années. J’ai vu ce pays se dégrader encore plus, sombrer dans la peur et le cynisme.

    Et pourtant je suis resté. J’ai erré pendant des années d’une cité à l’autre avant de trouver un semblant de stabilité. Je me suis même lié d’amitié avec certains Thars.

    Mais il s’agit d’autres histoires que je vous raconterai une prochaine fois. »

     

    – Bakir Meyo, “Errances d’un Calsy dans le Nord”, extrait n°1. [journal illégal]

    Ghetto calsy de Svalgrad, ouest du Tharseim – Année 602 du calendrier planétaire.

     

     



     


  • Hiérarchie des Sœurs

    high_priestess_by_to_the_brink-deviant (illustration / photomontage : to-the-brink)

     

     

    Le recrutement

     

    Une Matria de l’ordre Ophrys est envoyée rendre visite à chaque nouveau-né de sexe féminin recensé en Valoki. Le bébé est sondé brièvement, aucun contact n’est nécessaire. Pour les initiées, avec un peu de concentration la sensibilité au Seid est visible dans l’aura des personnes. D’autant plus sur les nourrissons qui n’ont encore développé aucune construction mentale, aucune croyance, aucune barrière. Après quatre ans, il est plus difficile de commencer cet apprentissage, le cerveau devenant moins malléable.

    Pour des parents valokins, la réussite de ce petit test est une immense fierté : leur fille va intégrer l’élite de leur société. Toute orpheline n’ayant pas encore atteint l’âge de cinq ans et montrant des prédispositions au Seid sera également recueillie par les moniales.

     

    catalyst__the_glyph_of_fire_by_psykikraithe-deviantart(crédit image : psykikraithe)

     

     

    Les Nymphes

     

    L’origine du terme est biologique, la nymphe étant le stade intermédiaire de développement de certains insectes entre la larve et l’imago (l’adulte). C’est ce qui se cache dans les chrysalides, les cocons des vers à soie…

    La nymphe symbolise ici l’apprentissage des bases qui vont permettre à la fillette de se métamorphoser, de passer d’une condition ordinaire à un statut privilégié.

    Les nymphes portent des robes brunes. Elles commencent à être éduquées dans l’école du monastère dès l’âge de quatre ans, quatre jours par semaine avec des périodes de vacances régulières. Si elles sont orphelines ou qu’elles viennent d’une région lointaine pour recevoir l’enseignement des Sœurs, elles sont prises en charge en permanence tout en suivant le même parcours scolaire que les autres élèves.

    Éveil des sens à travers des jeux, des promenades dans la nature, le dessin, la peinture, le jardinage et la musique. Apprentissage des bases de calcul, de lecture et d’écriture.

    Les notions de respect et d’harmonie universelle sont inculquées à travers des activités collectives, physiques et intellectuelles. Ces petites filles sont conditionnées dès cet âge pour savoir donner aux autres sans attendre en retour, faire passer les intérêts collectifs avant les préoccupations personnelles, se détacher du désir de possession matérielle ou affective. La notion d’amour universel est primordiale.

    Examen d’aptitudes physiques, intellectuelles, morales et psychiques à l’âge de huit ans. En cas d’échec, l’enfant est exclue de l’ordre et retourne chez ses parents (école ordinaire) mais elle peut évidemment rester en Valoki comme civile. Il existe également un orphelinat et des possibilités d’adoption dans la capitale.

     

    ♦ ♦ ♦

     

    Les Novices

     

    Si l’examen est réussi, la novice suit une formation plus poussée jusqu’à ses douze ans, suivant cinq jours par semaine une initiation à toutes les fonctions différentes occupées par les Sœurs.

    Les novices portent des robes grises. Sous l’autorité de leurs enseignantes elles commencent à consommer du miel pour apprendre à lire les auras des êtres vivants. La culture générale et sportive est poursuivie, parallèlement à l’enseignement moral, l’étude approfondie de la faune et la flore.

    Les émotions sont abordées en détails, l’empathie est encouragée et développée. Les notions de coopération, de responsabilité morale, de respect de la vie et d’harmonie entre les espèces sont au cœur de leur éducation.

    À l’âge de 12 ans, la novice doit passer un nouvel examen au terme duquel, si tout se passe bien, elle devient membre de la sororité en tant qu’apprentie (Koré : « jeune fille » en grec). Les Sœurs enseignantes ont pour mission de sonder l’esprit de la nouvelle Koré pour s’assurer que la poursuite de son initiation corresponde à ses capacités et ses aspirations réelles.

     

     ♦ ♦ ♦

     

    Les Koré

     

    Après avoir prononcé ses vœux de pureté morale et d’obéissance, une Koré passe le plus clair de son temps entre les études en salle et l’entrainement pratique dans les quatre activités de spécialisation parmi lesquelles elle devra choisir plus tard.

    Pour pratiquer ces activités, elle est sous les ordres directs de quatre Shaïli qui doivent lui transmettre leurs connaissances, elles-mêmes sous l’autorité des Matria.

    La Koré est maintenant obligée de vivre dans le monastère, de suivre l’enseignement des Sœurs et de participer aux activités six jours par semaine, avec un seul jour de quartier libre. La période de vacances est plus réduite, environ quatre semaines par an pour passer du temps en famille. Les orphelines en vacances restent au monastère.

    Les sorties sont autorisées pour les Koré, mais seulement à condition d’être accompagnées par une moniale de rang supérieur. Elles portent des robes vert pâle.

    Sous la protection de leurs enseignantes, les Koré sont amenées à visiter des colonies de chacune des quatre espèces d’insectes sociaux alliées aux Sœurs Ophrys, pour s’habituer à leur présence, apprendre à décrypter leurs auras et se familiariser avec les tâches assumées par les Shaïli.

    Quand elles sont sous l’effet du miel, elles apprennent à lire les intentions des arthropodes, à les apaiser et les faire fuir en projetant des émotions.

    À l’âge de sa majorité, dix-neuf ans, la Koré va devoir passer une nouvelle série d’examens et d’épreuves visant à juger son équilibre psychologique, ses connaissances, sa loyauté et ses capacités métapsychiques. En cas d’échec, elle est exclue de l’ordre. Cette série d’épreuves va aussi lui permettre de choisir sa spécialisation en fonction de ses affinités et aptitudes.

     

    panpiper__s_magic_circle_lvl_2_by_the_panpiper-deviantart
    (crédit image : the-panpiper)

     

    Les Shaïli

     

    Les Shaïli sont les « mains » de l’ordre et sont considérées comme des membres à part entière. Ce sont elles qui s’occupent directement des colonies d’insectes sociaux, des travaux agricoles, des constructions, de protéger la population civile…

    Toujours soumise à ses vœux, la jeune titulaire restera Shaïli pendant onze années dont sept à former des apprenties, tout en poursuivant elle-même sa formation sous l’autorité d’une Matria. Elle apprend à utiliser le Seid sur les êtres humains.

    En tant que membre officiel de l’ordre elle a pour obligation de vivre dans le monastère dans le célibat. Elle reçoit un collier avec une pierre d’Ambremiel des mains de sa Matria.

    L’Ambremiel est le produit d’une cristallisation extrême du miel d’aporims, par un procédé alchimique complexe dont la formule est gardée secrète par les Veneris Matria. Cette minéralisation rend les propriétés du miel permanentes en contact avec la peau des initiées. Les Shaïli ne peuvent porter qu’une seule de ces magnifiques gemmes translucides et dorées. Ces pierres résonnent entre elles, leur amplification s’accumule et elles peuvent s’avérer dangereuses sur un esprit insuffisamment entraîné.

    Avec sa première pierre d’Ambremiel, la Shaïli reçoit également une robe bleue fermée par une petite broche en forme d’insecte. La nuance de la robe et la forme de la broche désignent sa spécialité :

    • Les Nurishaï portent une broche en forme de myrme et une robe turquoise. Omnivores, elles sont spécialisées dans l’agriculture et l’élevage pour la production de nourriture. Étant les moniales les plus polyvalentes, elles assistent aussi fréquemment les autres factions de l’ordre.
    • Les Arcoshaï sont liées aux terims, les insectes bâtisseurs dont les constructions monumentales défient encore les techniques humaines. Végétariennes, elles sont spécialisées dans l’architecture typique de Valoki, construite et rénovée avec l’aide des terims. Elles sont vêtues de robes gris-bleu.
    • Les Ordoshaï portent des robes bleu nuit ou, lorsqu’elles sont en service, des armures de chitine taillées dans des carapaces d’insectes. Alliées des dangereuses vespères volantes, elles sont comme elles frugivores et carnivores. Les Ordoshaï veillent à la sécurité de tous et au respect des lois. Ce sont les seules moniales qui portent des armes.
    • Les Melishaï forment la branche la plus prestigieuse du monastère. Leur broche a la forme d’une aporim, elles portent des robes bleu pastel. Végétariennes, elles s’occupent de la production du miel et de la bonne santé des ruches. De toutes les moniales, elles sont les mieux disposées pour pratiquer les techniques Zoë-kheria, la guérison par le Seid. Toutes les Matria savent soigner par apposition des mains, mais celles qui ont suivi leur formation en tant que Melishaï sont les plus douées dans ce domaine.

    Après ses onze années de service, la Shaïli peut transmettre son titre à sa meilleure apprentie et devenir une Matria à son tour, à trois conditions : elle doit passer avec succès une nouvelle série d’épreuves, il faut que sa supérieure directe la considère digne de cette fonction, et qu’elle-même souhaite prolonger ses vœux au service de l’ordre.

    Si elle le désire, la Shaïli arrivée à trente ans peut choisir de quitter l’ordre Ophrys, renoncer à ses vœux, se marier et avoir des enfants, sans que cela porte atteinte à son image dans la société. Cela implique également qu’elle restitue la pierre d’Ambremiel en sa possession, perdant ainsi la majeure partie de ses pouvoirs. Elle sera la bienvenue partout en Valoki, trouvera facilement du travail et pourra obtenir l’aide des Sœurs en cas de besoin.

    Les anciennes Sœurs Ophrys rejoignant la vie civile constituent une partie des mères de famille du pays. Certaines préfèrent parcourir le monde ou s’investir dans d’autres activités, leurs talents de guérisseuses sont amoindris mais toujours appréciés. Parmi les meilleures sages-femmes on trouve souvent d’anciennes moniales qui ont quitté l’ordre par choix à l’âge requis.

     

    Borneo_amber_from_Sabah,_Malaysia-wiki

     

    Les Matria

     

    Les Matria sont les « épaules » de l’Ordre. Elles décident et agissent sous l’autorité des Veneris Matria à qui elles doivent rendre des comptes. Toutes les Matria sont âgées de trente ans minimum. Elles gardent ce statut à vie, sauf si elles parviennent à former une nouvelle Matria, devenant alors Veneris Matria (la plus haute autorité).

    Ces femmes ont choisi de vouer leur vie entière à l’ordre Ophrys, et renoncent donc à faire des enfants ou à vivre en couple jusqu’à leur mort. Cependant elles ont le droit d’avoir une vie sexuelle discrète (en-dehors du monastère si l’objet de son désir est un homme), avec l’obligation d’absorber l’élixir de Daruba qui les rend irrémédiablement stériles.

    L’obtention de ce statut nécessite un long entretien avec l’ensemble du Conseil Veneris, pendant lequel toute la vie de la postulante est passée au crible. La future Matria est questionnée, sondée psychiquement, analysée, déstabilisée par sa propre supérieure et toutes les Veneris Matria réunies. Cet examen est impossible à tromper et si le cœur de la prétendante n’est pas sincère elle sera chassée de l’ordre, voire bannie dans le Kunvel pour les cas jugés les plus graves (meurtre, manipulation, trahison…).

    Qu’une Shaïli choisisse de devenir Matria ou qu’elle renonce à ses vœux, lorsqu’elle atteint l’âge de trente ans, elle doit prendre une décision irrémédiable.

    Le statut de Matria est difficile à dépasser et ces dernières sont en général âgées quand (et si) elles deviennent Veneris. La plupart restent Matria à vie, car il est de plus en plus fréquent que les Shaïli trentenaires renoncent à leurs vœux après toutes ces années de service.

    Les Matria sont vêtues de blanc et portent au moins deux pierres d’Ambremiel, parfois davantage en fonction de leur mérite.

    Leurs rôles peuvent être très variés et sont attribués selon leurs compétences. Elles sont chargées de faire appliquer les ordres du Conseil Veneris, d’assurer le bon fonctionnement de la société valokine, de veiller à la santé et la sécurité de la population…

    Les meilleures pédagogues enseignent leurs connaissances à plusieurs élèves, dont le rang dépend de leur propre niveau de maîtrise dans une discipline.

     

    nami_dragon_s_magic_circle_by_namidragon-d2kmxbx-deviantart(image de Nami Dragon)

     

     

    Les Veneris Matria

     

    Elles sont l’autorité suprême des monastères, « la tête » de l’ordre. Depuis quelques décennies elles sont de moins en moins nombreuses et sont toutes âgées. Elles seules connaissent le secret de fabrication des pierres d’Ambremiel.

    Elles portent la même robe blanche que les Matria mais ornée d’un liseré arc-en-ciel.

    Les Veneris possèdent au minimum trois pierres d’Ambremiel chacune. Elles ont des visions prémonitoires et sont capables d’unir leurs forces pour projeter des ondes métapsychiques sur de longues distances.

    On raconte qu’elles se relayent en permanence lors de méditations collectives pour diffuser des émotions apaisantes sur tout leur territoire en le surveillant mentalement. Cela explique en partie la bonne cohabitation des Valokins avec les arthropodes géants, la tranquillité qui règne dans ce pays pacifique et le fait que leurs voisins n’ont jamais pu les envahir.

    Les Veneris accordent les promotions, prononcent les sanctions et les expulsions. Toute Sœur prétendant à un rang supérieur doit passer ses épreuves finales dans la salle du Conseil Veneris.

     

     ♦ ♦ ♦

     

    Dès l’obtention du statut de Koré à douze ans, les moniales apprennent à décrypter l’aura des êtres vivants. Les Sœurs Oprhys peuvent créer une interaction sur le plan émotionnel avec n’importe quel humain ou animal. Elles ressentent les émotions et les intentions des êtres qu’elles sondent (empathie), et peuvent projeter certaines émotions dans l’esprit des autres (sympathie).

    Elles provoquent inévitablement un sentiment de respect très puissant sur les êtres qui sont à leur portée. Les moniales confirmées sont capables de faire disparaître temporairement les émotions négatives et donc la violence dans leur entourage. C’est un grand pouvoir.

    Mais le Seid n’a pas encore livré tous ses secrets…

    colored_universal_magic_circle_by_xyee-deviantart (crédit image : Xyee)

     

    Vous connaissez maintenant la hiérarchie et une partie de l’organisation de l’ordre Ophrys à l’époque du roman (début du 7ème siècle). Mercredi prochain, il sera temps de vous présenter mes personnages principaux.

    Portez-vous bien, à bientôt.