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  • La Vallée des Mousses

     

    Au pied des hauts-plateaux qui marquent la frontière entre la Nemosia et la Valoki, il existe un lieu à part, une vaste cuvette marécageuse souvent envahie par la brume, entourée de forêts tropicales au sud et de falaises escarpées au nord. On appelle cet endroit la Vallée des Mousses.

    Elle abrite de nombreuses espèces de mousses, fougères arborescentes et champignons géants, ainsi qu’une faune adaptée aux milieux humides. Il existe bien sûr quantité d’autres lieux envahis par les mousses et les champignons, mais celui-ci possède la particularité d’abriter également une petite peuplade qui est toujours restée à l’écart des autres humains.

     

    vallee-des-mousses(crédit illustration : Torley)

     

    La seule agglomération de la Vallée des Mousses est un grand village nommé Rizom. Située tout au fond de la vallée, au pied des falaises nemosianes, cette bourgade se divise en deux parties distinctes.

    Dans le cirque de parois verticales est creusé tout un réseau de galeries et de grottes dans la roche, tandis qu’à l’extérieur s’étendent des constructions semblables à celles que l’on peut trouver partout ailleurs dans la Ceinture Tropicale : des huttes et des petites maisons de terre arrondies, parfois pointues et spiralées, mais ici recouvertes d’un tapis végétal de mousses.

    Ses habitants s’appelaient autrefois les Riziens, mais en raison de leur habileté à cultiver et utiliser les mousses qui poussent dans la région,  à l’époque du roman ils portent le nom de Mousserands.

    Seuls les véritables tisserands des mousses portaient ce nom à l’origine, puis il a fini par s’étendre à tous les habitants du village. Les mousses sont omniprésentes dans leur vie quotidienne. Ils consomment plus de cent trente espèces de mousses, s’habillent de mousses, dorment sur des lits de mousses, décorent leurs murs de tissages de plantes et façonnent même de superbes sculptures de végétaux vivants.

    Les Mousserands ont la peau pâle pour des habitants de la Ceinture Tropicale, ils sont généralement bruns et peu corpulents, voire maigres. Ils passent l’essentiel de leur temps à l’ombre, dans des cavernes ou des zones humides, cultivant des mousses et des champignons, pratiquant l’élevage d’animaux cavernicoles.

    Leur mode de vie austère ne les empêche pas d’être un peuple pacifique, ingénieux et raffiné, spécialisé dans toutes les utilisations possibles des champignons et des mousses végétales qui abondent dans leur secteur.

     

    mousses-foret(crédit photo : Philip Halling)

     

    Les Mousserands se réclament comme étant un peuple à part entière, ne souhaitant appartenir à aucune des deux nations dont ils occupent une frontière commune. Les Valokins et les Nemosians ont toujours respecté leur volonté d’indépendance mais de fait, personne ne se soucie vraiment de leur sort.

    C’est un peuple isolé vivant en complète autarcie, le commerce de leurs œuvres n’est dû qu’à de rares marchands étrangers suffisamment habiles pour faire des affaires avec eux. Les productions artisanales et artistiques typiques de ce village sont prisées dans les milieux aisés de la Ceinture Tropicale, et très chères.

    Ils entretiennent des relations distantes avec les autres communautés humaines, bien qu’ils soient restés proches des Valokins pendant très longtemps.

    À peine sept ans avant le début du roman, il existait encore un dispensaire des Sœurs Ophrys à Rizom. Mais par l’intermédiaire d’un certain Tiaz Modanio, un marchand nemosian réputé pour ne pas être embarrassé par les scrupules, ils ont commencé à accéder à certains objets technologiques provenant du Tharseim. Et à travers ces transactions ils ont été aussi touchés par la propagande anti-Valokins des nordiques.

    Les Mousserands sont pourtant réputés pour leur gentillesse, qui contraste fortement avec leur apparence primitive et surtout avec l’ambiance morne des marécages nauséabonds qui les entourent.

    Le village dispose encore d’un RIV (Relais des Insectes Voyageurs) pour accueillir les gens de passage avec leur monture. Malgré le développement récent de moyens de transport modernes en Nemosia, et l’utilisation de ballons dirigeables en Valoki depuis de nombreuses décennies, les voyages à dos d’insecte représentent encore le moyen de transport individuel le plus utilisé dans toute la Ceinture Tropicale.

    La plupart du temps, les insectes du RIV sont des odolules (cousins des libellules terriennes) réputées pour leur maniabilité, leur endurance et leur vitesse. Les montures du RIV se louent à la journée, passent la nuit dans un relais et sont dressées pour regagner toutes seules leur foyer lorsqu’on les libère au petit matin. Comme elles n’ont pas beaucoup de prédateurs et sont habituées à voler très haut, en général tout se passe bien.

    Ainsi, lorsqu’on ne veut pas voyager dans les transports aériens en commun, souvent lents et coûteux, ne desservant que les grandes villes, le plus simple est de passer par le RIV. Il faut être capable de diriger et s’occuper d’une odolule, il faut changer de monture chaque jour, mais les relais sont nombreux dans les deux grandes nations tropicales et il en existe même, plus rares, dans le Calsynn.

    Odolule(domaine public)

     

    Mais revenons à Rizom dans la Vallée des Mousses.

    Dans la partie troglodyte du village, hormis quelques habitations, les grottes les plus spacieuses sont réservées aux montures ainsi qu’à des élevages d’animaux cavernicoles.

    Parmi ces arthropodes élevés essentiellement pour leur viande, on trouve des copoces à la chair blanche, qui sont capables de se replier dans leur carapace conique s’ils se sentent en danger. Les copoces ne sont pas des insectes mais des crustacés terrestres (comme les cloportes sur Terre), ils possèdent quatorze pattes. Les Mousserands les élèvent pour leur viande et leurs œufs, en les nourrissant de végétaux.

    Il y a également des plismes à carapace grise, paisibles mangeurs de champignons et de moisissures, dont la chair ferme et parfumée évoque celle de la langouste.

    Des triules bien plus dangereux habitent aussi ces grottes, en captivité. Grands myriapodes au long corps triangulaire dont chaque angle est garni d’une rangée de pattes, leur permettant de se déplacer sur presque n’importe quelle surface en ayant toujours aux moins deux rangées de membres accrochées au sol ou au plafond.

    Les triules possèdent des piques venimeuses réparties sur tout leur corps de mille-pattes, dont les Mousserands extraient traditionnellement le poison pour enduire leurs armes blanches. Cette coutume tend évidemment à disparaître depuis l’arrivée d’armes fabriquées dans le Tharseim.

     

    Il y a bien sûr quantité d’animaux sauvages dans la Vallée des Mousses. On peut citer les drosines habitant les zones marécageuses (inspirés des sciarides, les mouches du terreau). Ces insectes volants se nourrissent principalement de végétaux en décomposition.

    Ils pondent dans le sol, avec une nette prédilection pour la terre fraîchement retournée par un insecte fouisseur ou l’agriculture humaine. Leurs larves dévorent les racines des plantes et font des ravages dans les champs. Les Mousserands appréciant leur viande, ils labourent certains secteurs sans rien y planter, pour en faire des zones d’élevage.

    Les cilides sont des insectes ailés des zones humides tropicales, vampires se nourrissant à l’origine exclusivement de l’hémolymphe (l’équivalent du sang) d’autres espèces d’insectes. Leur tête ne possède pas de mandibules mais une longue trompe rigide dont l’extrémité est pointue comme une grande aiguille. Ils apprécient particulièrement d’agresser les chenilles ou autres animaux sans armure, mais peuvent aussi enfoncer leur trompe entre les plaques des carapaces.

    Depuis l’arrivée des humains sur Entom, ils se sont adaptés à leur sang riche en fer constituant pour eux un mets de choix. La chair des humains est bien fragile face à leur trompe-aiguille et il n’est pas rare que ceux-ci succombent à la blessure avant d’être vidés de leur sang.

     

    Cilide(crédit photo : Alvesgaspar)

     

    Pour se protéger des prédateurs de la région, les Mousserands utilisent toutes sortes de techniques. Comme ils connaissent très bien leur environnement, de nombreuses préparations naturelles les aident à repousser les insectes géants.

    Ils s’enduisent parfois le corps d’écorces d’arbres réduites en poudre, de crèmes à base de sève, de feuilles ou de fleurs de certains végétaux. À intervalles réguliers partout dans leur village, des braséros consument nuit et jour des plantes dont la fumée incommode les arthropodes.

    Depuis quelques années, les habitants de Rizom utilisent eux aussi les diffuseurs de phéromones artificielles fabriqués dans le Nord pour repousser les animaux sauvages. Les braséros ne se sont pas éteints pour autant, sans doute encore utiles pour masquer les relents nauséabonds des marécages tout proches.

    Malgré leur intérêt récent pour la technologie, c’est un peuple fier de ses traditions et beaucoup de leurs habitudes sont restées inchangées depuis des siècles.

    Chez les Mousserands il n’y a pas de chef, mais un petit comité de sages élus par l’ensemble des adultes du village. Chaque mois, quand la grande lune bleutée nommée Enil est pleine, tout le village se réunit pour discuter des décisions à prendre. Ainsi, même si les sages ont souvent le dernier mot, toute la population est consultée pour chaque décision importante.

    Tous les ans, la place de sage peut d’ailleurs être remise en question par les villageois, s’ils sont mécontents de ceux qui sont censés les conseiller avec justesse et bienveillance.

    Hommes et femmes peuvent être élus comme sages quel que soit leur âge et leur rôle dans cette petite société, en fonction de leurs aptitudes réelles et non pas de leur statut social. Il n’y a aucun avantage particulier à en faire partie.

    Chez les Mousserands le pouvoir n’est pas un privilège, c’est un honneur mais avant tout une responsabilité.

     

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    Le voyage de Naëlis et Elorine les amenant à passer par la Vallée des Mousses, vous aurez l’occasion de découvrir cet endroit à travers leurs yeux, dans le roman.

     

    Pour finir, je souhaite partager avec vous cette réflexion d’un auteur de science-fiction que j’aime beaucoup :

    « Un humain sophistiqué peut devenir primitif. Cela signifie en réalité que l’existence humaine change. Les anciennes valeurs changent, sont reliées au paysage avec ses plantes et ses animaux.

    Cette forme de vie nouvelle exige une connaissance pratique de ce réseau complexe d’évènements simultanés que l’on désigne sous le nom de nature. Elle exige une dose de respect pour la puissance d’inertie de tels systèmes naturels. Lorsqu’un humain acquiert cette connaissance pratique et ce respect, c’est alors qu’on le dit « primitif ».

    Le contraire, bien sûr, est également vrai : le primitif peut devenir sophistiqué, mais non sans subir d’effroyables dommages psychiques. »

     

    Frank Herbert – Les Enfants de Dune, introduction chapitre 13 (Le Commentaire de Leto, d’après Harq al-Ada).

     



     


  • Le monastère de Leda

    Il y a bien longtemps que le monastère où résident Elorine et Naëlis est devenu le centre névralgique de l’ordre Ophrys.

    À l’époque du roman, cela fait quatre cents ans que toute l’architecture valokine est basée sur le savoir-faire des terims, les insectes sociaux bâtisseurs. Tout a commencé avec le monastère principal situé près de Leda, la capitale, au cours de l’année 186 du calendrier colonial.

    Sur Terre, vous connaissez l’existence des termitières. En Afrique certaines peuvent mesurer jusqu’à 8 mètres de haut avec une base de 30m de diamètre. Les termites mélangent leurs excrétions avec de la terre et parfois des fibres de bois, pour fabriquer un mortier devenant très solide en séchant.

    Comparés à la taille des individus qui les construisent ces édifices sont gigantesques, défiant encore les techniques humaines. Et ces petits insectes végétariens sont aveugles !

    Les termitières sont truffées d’un réseau de galeries, de conduits d’aération et de chambres abritant l’ensemble des ouvriers et soldats, la reine, le roi, les œufs et les larves, des réserves de nourriture et même des salles dédiées à la culture de champignons (les termites s’en servent pour dégrader les fibres de bois qu’ils ne peuvent pas digérer seuls).

    Termitière(images de Wikimedia Commons et Mycologia34)

     

    Ces constructions réalisées avec des matériaux totalement naturels sont étonnamment complexes. Elles disposent d’un système de ventilation très efficace apportant fraîcheur et humidité dans les salles qui en ont besoin. Les termitières favorisent même l’amélioration du sol dans les régions désertiques, la terre des alentours devenant plus fertile.

    Il en existe aussi bien sûr en milieu tropical humide.

    termitière-photo1 (crédit photo : www.wiithaa.com)

     

    Imaginez la taille d’une bâtisse construite par de lointains cousins des termites mesurant près de deux mètres… Sur Entom Boötis, les terims fuient également la lumière. Ils sont aussi aveugles et leur carapace est translucide.

    En cette année 186 donc, les frontières de la Valoki étaient bien définies, l’ordre Ophrys rayonnait sur toute la Ceinture Tropicale. La Nemosia n’était pas encore une nation, elle ne représentait que les deux provinces valokines les plus au nord, en bordure du Calsynn aride.

    Les constructions étaient faites de pierre et de bois dans la puissante nation tropicale, le monastère de Leda était une bâtisse imposante au cœur de la ville.

    Cette année fut marquée par deux évènements importants en Valoki.

    Shaïli Angama venait de s’éteindre à l’âge exceptionnel de 131 ans, après un siècle de règne prospère (voir Les insectes sociaux et La découverte du Seid). Dans sa grande bienveillance, la fondatrice de l’ordre Ophrys avait elle-même mis en place le Conseil Veneris, partageant le pouvoir avec les autres Veneris Matria. Aussi, il n’y eut pas de heurts concernant sa succession.

    Comme il était de tradition chez les Valokins, le départ de la défunte vers l’Au-delà fut l’occasion de célébrations joyeuses. Suite à l’incinération de l’héroïne nationale, des festivités eurent lieu pendant plusieurs semaines dans tout le pays.

    C’est au cours de cette période que survint un autre drame dans une terimière particulièrement proche de la cité de Leda.

    Les myrmes et les vespères locales étaient aussi des alliées des Sœurs Ophrys, elles n’en restaient pas moins des prédateurs s’attaquant parfois aux autres insectes sociaux.

    Dès qu’une nouvelle colonie voyait le jour il fallait envoyer des moniales prendre contact avec la jeune reine, renouveler les alliances, les compromis. L’essaimage de certaines espèces de myrmes était difficile à observer, l’envol nuptial s’effectuant de nuit. Seules les myrmes sexuées possédaient des ailes. Au cours de la parade nuptiale, les reproducteurs pouvaient s’éloigner de plusieurs dizaines de kilomètres de leur colonie d’origine.

    Suite à l’accouplement, les mâles mouraient dans l’indifférence générale tandis que les jeunes reines fécondées perdaient leurs ailes et se mettaient en quête d’un nid pour commencer à pondre.

    ant-flickr(crédit photo : Steve Jurvetson)

     

    Si certaines espèces de myrmes bâtissaient elles-mêmes leur édifice dans le sol ou dans un tronc d’arbre-montagne, d’autres en revanche n’hésitaient pas à s’approprier le travail de leurs voisins quand la place venait à manquer.

    Alors que les Sœurs Ophrys étaient accaparées par le deuil et les cérémonies, une colonie de myrmes noires provenant d’un secteur lointain prit d’assaut l’immense terimière pourtant si proche de Leda.

    Les moniales furent alertées beaucoup trop tard pour empêcher le carnage. Elles se précipitèrent en nombre dans la construction colossale mais ne purent stopper les combats à temps. Les myrmes avaient sous-estimé les forces de leurs adversaires et dans les deux camps les dégâts furent dramatiques. Les deux reines furent tuées.

    Chez les terims, contrairement aux myrmes, le roi et la reine vivaient ensemble au cœur de la colonie, entourés de sexués secondaires pouvant prendre la relève en cas de problème. Leurs techniques de défense étaient très élaborées (soldats bloquant les passages avec leur tête démesurée, jets d’acide, emmurement vivant des agresseurs…).

    Malgré de lourdes pertes la colonie des terims avait le potentiel de se reconstituer, tandis que l’échec des myrmes les avait condamnées : ayant perdu leur unique reproductrice, les orphelines s’éparpillèrent dans la forêt, leur dernière chance de survie étant de se faire adopter par une autre colonie de la même espèce disposant d’une reine fertile.

    Les Sœurs aidèrent les terims à évacuer les cadavres d’insectes, à tout nettoyer, puis il se passa quelque chose d’inattendu.

    Au lieu de se remettre à pondre le plus rapidement possible pour réinvestir l’immense construction, le nouveau couple royal quitta tranquillement la terimière avec l’ensemble de sa suite. Ils offrirent leur bâtisse phénoménale aux moniales comme témoignage de leur reconnaissance. Malgré leur intervention tardive elles avaient permis d’éviter que les deux colonies ne s’entretuent complètement.

    Les terims parcoururent à peine deux kilomètres à l’extérieur avant de trouver un emplacement à leur convenance. Ironie du sort, il s’agissait d’une ancienne myrmilière abandonnée que la colonie invasive des myrmes noires avait négligée, pour s’attaquer à une construction plus spacieuse et bien entretenue.

    Si les prédatrices avaient daigné fournir quelques efforts pour reconstruire le nid délaissé, au lieu de s’attaquer à des adversaires trop nombreux, les deux colonies auraient même pu cohabiter en bon voisinage. Mais la vie en décida autrement.

    Mastotermes_wiki(crédit photo : CSIRO)

     

    Dans un premier temps, les moniales furent embarrassées par cette offrande gigantesque. L’idée d’investir la structure colossale était intéressante, mais les innombrables tunnels et chambres ne correspondaient pas aux dimensions humaines. Elles se demandaient comment elles allaient s’y prendre pour remanier l’ensemble du bâtiment. Et surtout, avec quels matériaux ?

    Des Sœurs allèrent prendre conseil auprès du couple royal de la colonie de terims qui s’agrandissait rapidement. Quand ils disposèrent de suffisamment de troupes pour assurer la reconstruction de leur propre nid, les terims commencèrent à envoyer régulièrement des groupes d’ouvriers pour travailler avec les moniales.

    Alors que la rénovation de la nouvelle terimière ne prit que quelques mois aux insectes bâtisseurs, la transformation du futur monastère demanda quatre ans de travail conjoint aux humaines et aux terims.

    La hauteur des issues et des tunnels fut augmentée, les chambres de ponte et de culture furent réaménagées en bibliothèques, en salles de cours, en réfectoires ou même en jardins intérieurs placés sous des puits de lumière. Des centaines de pièces plus petites furent créées pour les logements, ainsi que des dizaines de couloirs et d’escaliers permettant la circulation des humaines. On ajouta des fenêtres, des entrées et des plateformes aériennes, le réseau de conduits d’aération fut adapté.

    Un ingénieux système de récupération et de distribution d’eau de pluie fut également mis en place avec des salles d’eau collectives. La bâtisse monumentale était éclairée par des lumines, sorte de lanternes sphériques contenant un concentré de luciférine bioluminescente (la substance qui fait briller les lucioles).

    En l’an 190 fut célébrée l’inauguration du nouveau monastère principal de l’ordre Ophrys.

     

    Depuis cette époque, toute l’architecture valokine fut conçue selon le même modèle, voûtes et alcôves de terre maçonnée, bien que jamais les dimensions fabuleuses du monastère-terimière ne fussent égalées. Même les monastères des autres provinces ne pouvaient rivaliser avec celui-ci. Ce style se généralisa aussi pour les habitations civiles.

    On décora les toitures des maisons de formes coniques ou de spirales, leur donnant des airs de coquillages géants agrémentés de grands vitraux colorés, imbriqués dans la végétation luxuriante.

     

    nautilus-house_flickr(crédit photo : Mahfuz Ahmed)

     

     

    À l’époque du roman, cela fait quatre siècles que le monastère principal domine le paysage valokin du haut de ses six cents mètres. Dédale de couloirs, salles, escaliers et ascenseurs, ces derniers étant actionnés par un système de turbines à aubes fonctionnant avec la force de l’eau.

    La végétation tropicale a progressivement envahi les parois extérieures du monastère. Fantastique emblème de la cohabitation possible entre les espèces, il est resté depuis cette époque la plus grande construction de matériaux naturels habitée par des humains.

     

     


     




  • Ombrouge : la frontière du Tharseim

     

    « Je suis un très vieil homme maintenant. Je me sens usé, si fatigué… Ma vie a été bien remplie, semée d’embûches et d’évènements importants dont j’aimerais raconter les plus marquants. Aussi ai-je entrepris de rédiger mes souvenirs.

    Mais je manque à tous mes devoirs, pardonnez-moi. Je m’appelle Bakir Meyo, j’ai passé mon enfance dans le Calsynn. Je suis né dans la partie la moins désertique de mon pays, dans un village de pêcheurs au bord de l’Océan Armaz. Je dois avouer que je suis un piètre représentant des Calsy.

    J’ai quitté le clan Meyo, ma famille et mon pays alors que je n’avais que quinze ans. La technologie et les richesses des Thars me fascinaient, comme beaucoup de membres de mon peuple, j’espérais pouvoir prendre ma part de ce gâteau appétissant… La tête pleine de rêves, je suis parti avec une caravane vers le nord en longeant les côtes de l’océan jusqu’à la Muraille de Rouglace, ce qui nous permit d’éviter le désert.

     

    View_from_Lipan_Point-wiki

     

    Nous suivîmes la Muraille pendant près de deux semaines sous un soleil de plomb. Cette grande chaîne de montagnes aux roches rouges ne nous offrait que très peu d’ombre, car nous étions au pied des versants sud.

    En avançant dans la garrigue à la végétation piquante, nous entendions les grondements du tonnerre de l’autre côté des falaises infranchissables, mais aucune averse ne parvint jusqu’à nous. La pluie semble mépriser le Calsynn, autant que les peuples qui ont la chance d’en profiter.

    Le manque d’eau, les pillards, les insectes carnivores… entre les myriapodes gigantesques, les pièges des myrmilions et de certains arachnides dans le sol, les scorpides tapis dans les rochers avec leur dard empoisonné, j’ai bien cru que nous n’arriverions jamais à destination. Nous n’avions que des armes à feu rudimentaires.

     

    Hommes, femmes, enfants et insectes de bât, un tiers de notre caravane n’arriva jamais à bon port. Malgré les morts et les blessés, nous atteignîmes finalement le seul passage dans la Muraille de Rouglace. Je me souviens comme si c’était hier de la première fois que j’ai vu la citadelle d’Ombrouge.

    Accrochées aux parois de la gorge dans l’ombre entre les falaises, ses hautes bâtisses rouges coiffées de lauzes noires avaient un aspect lugubre et menaçant. Un vent étonnamment froid s’engouffrait dans le canyon en nous apportant les parfums d’une autre végétation, d’un autre climat.

    La citadelle proprement dite n’était que la partie d’Ombrouge appartenant aux Calsy, comme c’est toujours le cas aujourd’hui. Nous avions passé le premier contrôle sans encombre. Derrière le haut mur d’enceinte se dessinaient des rues étroites et sinueuses entre les maisons qui semblaient avoir été placées au hasard.

    J’appris plus tard que ce désordre apparent est en fait une adaptation judicieuse aux particularités du terrain. Les bâtiments sont construits sur des roches dures, tandis que le pavement des rues stabilise les veines plus friables qui valent à ces à-pics la réputation d’être impossibles à escalader.

     

    68932474_394fff160b_zflickr (crédit photo : Ken Lund)

     

    Les plus hauts sommets étaient couverts de neige, c’était la première fois que j’en voyais.

    Dans la rue principale à l’ombre, de nombreux marchands vendaient des objets technologiques, désuets depuis longtemps dans le Tharseim. Mon peuple n’a toujours eu droit qu’à ramasser leurs miettes périmées… Nous avancions les uns contre les autres, craintifs, écrasés par la hauteur des parois vertigineuses qui semblaient serrer la citadelle comme un immense étau de pierre rouge.

    Nous n’étions qu’une poignée à vouloir passer la frontière dans ce groupe. Après des adieux émouvants à nos compagnons de voyage, nous laissâmes les autres membres de la caravane à leurs affaires. Inutile pour nous de s’attarder devant les marchandises obsolètes. Nous allions entrer dans le paradis technologique ! J’étais tout excité à l’idée de découvrir enfin cette nation puissante dont les richesses nourrissaient mes espoirs les plus fous.

     

    À l’autre extrémité de l’artère principale se dressait un impressionnant mur de métal, couronné de tourelles et de canons. Immense et lisse, il coupait littéralement la ville en deux. Trois portes blindées permettaient de passer le poste de contrôle surveillé par les nordiques. De nombreux appareils volants se croisaient dans le ciel, certains ressemblaient à de magnifiques galions dont les voiles reflétaient l’éclat du soleil. J’étais émerveillé.

    La plus grande porte était réservée aux rares Thars qui passaient la frontière par la voie terrestre ; la plupart la survolaient avec leurs vaisseaux volants, ne s’arrêtant que le temps d’un contrôle dans l’aéroport qui nous était encore invisible.

    Une file plus importante de marchands, diplomates et autres riches voyageurs se dirigeait lentement vers la deuxième entrée. Il s’agissait de Calsy, de Nemosians et même de Valokins, à cette époque. Des personnes qui avaient les moyens de se payer un aller-retour pour dépenser leur argent dans le Tharseim.

    Enfin, la troisième porte était réservée aux migrants tels que moi, qui espéraient accéder à l’opulence nordique ou échapper à la misère en fuyant leur pays d’origine pour toujours. L’interminable file de pauvres hères avançait avec une lenteur exaspérante vers les soldats qui gardaient le passage.

     

    Il nous fallut plusieurs heures pour arriver devant le poste de contrôle, durant lesquelles nous vîmes de nombreux migrants se faire refouler comme des malpropres. Notre moral était sérieusement entamé quand nous nous sommes présentés devant les militaires. Officiers en uniforme ou simples soldats en armure électronique avec des casques évoquant des têtes d’insectes, tous étaient vêtus de motifs en triangles noirs et rouges typiques de la caste guerrière. Lourdement armés.

    Ils nous posèrent des tas de questions avec leur accent bizarre, puis nous scannèrent à tour de rôle avec de curieux appareils tubulaires.

    J’avais de la chance d’être jeune et en pleine santé. Certains de mes compagnons ne passèrent pas ce premier test. Je frissonne encore en repensant à la brutalité des soldats n’hésitant pas à frapper ceux qui protestaient contre leur décision irrévocable. Le plus agressif des migrants fut même abattu sur place pour montrer l’exemple. Et plus personne n’osa rien dire.

    Pour ceux qui restaient, nous avons subi une fouille corporelle des plus humiliantes. Ils nous avaient inspectés comme si nous n’étions que des marchandises sur une foire au bétail, puis nous avaient parqués pendant des heures dans des baraquements gelés et insalubres, sans sanitaires, sans eau ni nourriture. Même les rudes bergers à escarabes du Calsynn ne traitent par leurs insectes de cette manière. Quelle désillusion ! Je me souviens avoir pleuré, mon père m’aurait giflé s’il m’avait vu gaspiller mon eau de la sorte. À quinze ans, la plupart des garçons calsy sont déjà des hommes et leurs yeux sont aussi secs que le désert.

    Mais moi, au crépuscule de ma vie, il m’arrive encore de pleurer.

    Après un long interrogatoire individuel et une visite médicale complète, je perdis de vue mes compagnons d’infortune. On nous avait triés. Un officier me donna une carte de séjour magnétique à renouveler tous les trois mois, puis je découvris enfin ce que cachait cet énorme mur blindé. De l’autre côté, la gorge s’élargissait en formant une grande cuvette envahie d’immeubles de verre et de métal.

     

    Un énorme aéroport accueillait les navires volants des Thars. Une hôtesse m’expliqua avec condescendance que c’était le seul moyen d’atteindre une grande ville nordique. Comme je n’avais pas de quoi me payer ce genre de transport, on m’indiqua que je devais aller travailler dans la Glacière.

    D’après ce qu’on m’a raconté, elle n’a pas changé depuis cette époque.

    Derrière la ville et l’aéroport, le canyon se resserrait à nouveau en obliquant sur un axe est-ouest. La gorge étroite était tellement profonde entre les hautes falaises qu’elle était constamment à l’ombre sur des centaines de kilomètres de long. Un vent glacial y soufflait en permanence, provenant directement des steppes qui dominaient le paysage au-delà des montagnes.

    Sur les versants nord de la Muraille de Rouglace, le changement de climat était brutal. Il gelait parfois dans la Glacière même à la belle saison, le soleil n’atteignant jamais le fond du canyon. Le froid permanent rendait possible le stockage de blocs de glace produits en hiver pour les revendre toute l’année aux peuples du Sud.

    À cette époque, les machines de réfrigération n’étaient pas encore accessibles pour les habitants du Calsynn. Aujourd’hui elles sont encore très chères, des migrants doivent toujours y laisser leur santé.

     

    narrows-zion-national-park

     

    C’est là que j’ai dû travailler pour gagner de quoi m’acheter une place dans un de leurs superbes vaisseaux aériens. Un boulot de forçat pour un salaire de misère. Je devais payer mon logement, ma nourriture, mon eau, absolument tout. Je me suis fait voler plusieurs fois mes maigres économies par des pauvres types aussi miséreux que moi. Mais sans honneur.

    Cinq ans ! J’ai trimé pendant cinq ans dans ces conditions pénibles, ombre, froid et blocs de glace, avant de réunir assez de zolkins (la monnaie tharse) pour espérer une vie meilleure. J’y ai développé de larges épaules mais surtout d’épouvantables problèmes de dos, et un caractère de plus en plus taciturne. Moins je devenais bavard et plus je prenais goût à l’écriture. C’est peut-être le seul point positif de mon renfermement, car je l’espère, mes textes vivront bien plus longtemps que moi.

    Rares sont les secteurs où  la nature est préservée dans le Tharseim… celui-ci en fait partie. Avant la prolifération industrielle, certains endroits devaient être magnifiques.

     

    Par la suite j’ai travaillé dans des usines, des serres hydroponiques, sur des bateaux, dans des élevages d’animaux qui ne voyaient jamais la lumière du jour… sous un climat de plus en plus froid et humide à mesure que je réussissais à continuer vers le nord, vers les mégapoles où j’espérais trouver un emploi plus rémunérateur.

    J’ai connu la rue dans leurs immenses cités, la faim, le froid, les ghettos, le mépris et l’arrogance de nombreux nordiques. J’ai aussi rencontré des personnes sensées, intéressantes, qui ployaient sous le même joug que moi, chacune à sa manière. J’ai eu la chance de rencontrer ma femme, nous avons eu des enfants.

    J’ai vécu l’arrivée au pouvoir de Hirdan Pascor il y a une vingtaine d’années. J’ai vu ce pays se dégrader encore plus, sombrer dans la peur et le cynisme.

    Et pourtant je suis resté. J’ai erré pendant des années d’une cité à l’autre avant de trouver un semblant de stabilité. Je me suis même lié d’amitié avec certains Thars.

    Mais il s’agit d’autres histoires que je vous raconterai une prochaine fois. »

     

    – Bakir Meyo, “Errances d’un Calsy dans le Nord”, extrait n°1. [journal illégal]

    Ghetto calsy de Svalgrad, ouest du Tharseim – Année 602 du calendrier planétaire.

     

     



     


  • Kunvel

     

    « Aujourd’hui je vais mourir. Aujourd’hui, mes Sœurs vont me livrer au Kunvel.

    Le dirigeable qui m’emmène s’élève au-dessus de la mer Serpentine alors que nous quittons les forêts valokines. Les liens qui m’entravent m’empêchent de me tourner pour jeter un dernier regard en arrière, un dernier regard vers mon pays. Des larmes roulent sur mes joues.

    Comme je regrette !

     

    Le jugement a été prononcé, ma culpabilité établie. Il est trop tard pour espérer la clémence du Conseil Veneris. C’est la vérité, j’ai utilisé le Seid au détriment d’autres personnes. J’ai abusé de mes pouvoirs, j’ai manipulé des esprits faibles, j’ai influencé leurs émotions à mon avantage personnel. J’ai trahi l’ordre Ophrys et me voilà condamnée à mort.

    Mes chères consœurs, mes bourreaux. Elles ne m’accordent même pas un regard. Je pleure seule avec le poids de mes remords. Le dirigeable s’élève de plus en plus au-dessus de la bande d’eau salée qui s’étire à perte de vue en sinuant au pied de la chaîne de Parx. Devant nous, les immenses montagnes bleues semblent me toiser de leur hauteur majestueuse.

    Le froid me saisit alors que nous atteignons les montagnes en continuant à prendre de l’altitude. Il va nous falloir passer un col élevé entre les sommets masqués par les nuages. Loin sur notre droite, un volcan crache en continu un énorme panache de fumée noire. Je tremble alors que nous franchissons le col, fascinée par les aiguilles de roches bleu nuit et noires, les pics et les falaises où s’accrochent des lambeaux de nuages disloqués.

    Le dirigeable traverse une nappe nuageuse avant de plonger le long du versant sud. Pour la première fois de ma vie, j’aperçois la canopée des jungles noires en retenant mon souffle.

     

    Les arbres-montagne du Kunvel ne sont pas comme ceux qui poussent en Valoki. Leurs branches torturées s’élèvent au-dessus des brumes rougeâtres comme de monstrueuses  mains griffues prêtes à saisir le dirigeable. J’entends des sons inquiétants, je sens des mouvements dans la jungle grouillante d’horreurs indicibles. Tout ici est étrange, mystérieusement effrayant, envoûtant. Nous entrons dans un territoire qui dépasse l’entendement humain.

    Après le froid des montagnes, la chaleur des jungles équatoriales est suffocante. Le navire volant s’immobilise à la verticale d’un arbre plus haut que les autres. Les guerrières Ordoshaï qui m’escortent sont nerveuses, elles ne prennent pas le risque d’approcher trop près des cimes des arbres dont les formes tourmentées et les couleurs lugubres me bouleversent, me terrorisent.

    Je sais le sort qui m’attend.

    Mes gardiennes attachent une corde à ma ceinture et me poussent au bord du bastingage. Juste avant que je bascule dans le vide, elles détachent mes poignets. Quelle pitié ! Comme si cela allait changer quelque chose à mon sort. Elles se donnent bonne conscience. Je cherche leurs regards mais elles fuient le mien. Ça y est, je descends lentement vers les horribles griffes végétales qui vont m’engloutir.

    J’ai peur. Tout en bas, dans la noirceur opaque qui s’étend sous la canopée impénétrable, je devine les brumes rougeâtres qui s’élèvent lentement du sol. Le brouillard toxique est en train de remonter. S’il parvient jusqu’à moi, je pourrai peut-être mourir empoisonnée avant d’être dévorée vivante par les monstres qui hantent le Kunvel.

    Je traverse des feuillages coupants qui lacèrent mes vêtements, un suc corrosif attaque ma peau. Puis mes pieds se posent sur une énorme branche. Presque aussitôt, la corde qui me retenait tombe à côté de moi.

     

    Je lève les yeux vers le dirigeable qui s’éloigne. Veinardes. On raconte que parfois, même les geôlières ne rentrent pas quand elles emmènent un ou une condamnée dans cet enfer.

    Je me plaque contre le tronc colossal. Mes vêtements sont détruits, ma peau est couverte d’entailles et de cloques brûlantes. L’écorce ne semble pas vénéneuse, je me blottis dans une petite cavité. Je sens des mouvements partout autour, les branches s’agitent. Je perçois des présences, des mouvements d’une rapidité surprenante. Mon cœur s’emballe. Il faut que je maîtrise ma respiration, je dois me faire toute petite, me fondre dans le paysage. Je dois vivre.

    J’oublie ma douleur. Dans une attitude réflexe je me concentre pour projeter une vague apaisante autour de moi. Geste dérisoire, d’autant qu’on m’a retiré ma pierre d’Ambremiel. Le Seid ne me sera d’aucun secours ici. Et maintenant je ressens précisément pourquoi. Les créatures sanguinaires que j’ai touchées avec mes ondes ne sont pas insensibles, elles baignent dans le Seid. Elles le boivent, le mangent, le respirent. Il est partout ici. Il faudrait les forces réunies de dix Sœurs comme moi pour espérer affecter leur état émotionnel. Je suis impuissante.

    Ma gorge est irritée, j’ai des vertiges. Il me semble que l’arbre respire. Je vois des plantes ramper sur les branches comme des vers. L’une d’elles se jette sur moi, j’arrive à la lancer dans le vide avant qu’elle ne s’agrippe à mon visage avec sa bouche avide.

    Bon sang, des plantes qui se déplacent ! Je suis dans un cauchemar éveillé. Je ne vois pas encore la brume toxique autour de moi mais je sens déjà sa proximité. Ma tête tourne. Ou serait-ce la sève vénéneuse de cet arbre aux feuilles coupantes qui m’empoisonne ?

    Les monstres m’ont repérée. Ils approchent, ils escaladent l’arbre titanesque. Je sens leur présence furtive dans les feuillages violacés. Ils hésitent, ils m’évaluent. Ils sentent ma peur.

    Je me recroqueville en tremblant. La terreur me fait perdre tout contrôle. Un liquide chaud coule entre mes cuisses. Ma propre respiration me brûle la gorge. Je suffoque.

    Je n’aurai pas le temps de mourir à cause du poison végétal. C’est trop tard. Ils sont là. »

     

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    ♦♦♦

     

    Cette histoire s’est déroulée en 555. À l’époque du roman, cinquante-trois ans plus tard, les Sœurs pratiquent encore cette ancienne coutume remontant aux premiers temps de l’ordre Ophrys.

    Au sud de la Valoki, les jungles du Kunvel sont extrêmement denses, obscures et dangereuses. Des brumes toxiques recouvrent le sol en permanence. Les inhaler provoque d’abord une sensation d’engourdissement, puis des nausées et des fièvres pouvant aller jusqu’à des hallucinations violentes avant de provoquer la mort. On ne sait ni d’où elles proviennent, ni comment les espèces résidant sur place ont pu s’y adapter.

    Des créatures furtives chassent nuit et jour dans le Kunvel, tapies au milieu des plantes carnivores et des vapeurs empoisonnées. On suppose qu’il s’agit d’insectes, mais personne n’est jamais revenu des terribles jungles pour décrire ce qui vit là-bas.

    L’espérance de vie moyenne est de quelques minutes au niveau du sol pour un humain, y compris avec un masque respiratoire. Au-dessus des brumes toxiques, dans les arbres, le délai de survie semble rallonger proportionnellement à la hauteur, mais ne dépasserait pas quelques heures dans les meilleurs cas.

     

    Pour une raison inconnue, tous les appareils électriques et les moteurs tombent en panne dès qu’on franchit les montagnes de Parx, comme vidés de leur énergie. Plus aucun objet technologique ne fonctionne sur l’équateur.

    On suppose que les créatures qui le peuplent sont insensibles au Seid car les Sœurs Ophrys y meurent comme les autres humains. Le bannissement dans le Kunvel est le pire châtiment qui puisse être infligé à un criminel en Valoki, équivalent à la peine de mort.

    On peut survoler l’orée du Kunvel lors de rapides passages à dos d’insecte volant, ou à bord d’un ballon dirigeable, mais tous ceux qui ont tenté de s’enfoncer dans les jungles par les airs ont également disparu. Les violentes pluies quotidiennes et les nombreuses tempêtes rendent les expéditions aériennes très improbables, et pour ne rien faciliter, les insectes domestiqués montrent de grandes réticences à s’y aventurer.

     

    On ne sait presque rien du Kunvel, les humains se sont implantés sur tout l’hémisphère nord et ils ont fini par renoncer à le conquérir.

    Il est devenu synonyme de l’Enfer dans les croyances populaires.

     

    8021150144_056bf65bcc_o_flickr-Dams999(illustration : Dams999)